La rhétorique de la « stigmatisation »

Publié le 2 août 2010 - par - 873 vues
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Il y a des modes langagières. Depuis quelque temps, le recours au terme « stigmatisation » se fait très fréquent. Les musulmans seraient stigmatisés, les gens du voyage seraient également stigmatisés, les jeunes le seraient tout autant, certains quartiers itou… Les exemples sont multiples. Le terme est fort. Au sens propre, stigmatiser c’est marquer d’un stigmate, autrement dit une marque pérenne voire indélébile sur la peau. Jadis les esclaves fugitifs étaient stigmatisés, de même que les recrues dans l’armée romaine. Au sens figuré, la stigmatisation est aussi sévère. Selon le Larousse, stigmatiser c’est « flétrir, blâmer avec dureté et publiquement ».

Le terme ne saurait donc s’utiliser à la légère et l’exemple donné dans le Larousse en témoigne : « stigmatiser les violations des droits de l’homme ». On notera quand même, au passage, que l’utilisation actuelle est, d’une certaine manière et paradoxalement, plus proche du sens d’origine que du sens figuré. En effet, on n’entend pas dire qu’il y aurait lieu, par exemple, de « stigmatiser les propos racistes », autrement dit de les blâmer, mais plutôt que telle ou telle population ou catégorie de personnes est « stigmatisée », c’est-à-dire marquée, au travers de discours péjoratifs, de stigmates durables. On pense ainsi aux esclaves à la chair meurtrie par de terribles flétrissures ou, plus proche dans le temps, à l’horrible étoile jaune qui révélait les Juifs comme Juifs aux yeux de tous.

Dans tel discours d’attaque ou de contre-attaque, la mobilisation de la notion de stigmatisation se veut alors constituer un argument fort. Stigmatiser est raciste. Stigmatiser c’est renfermer un groupe de personnes dans une catégorie fixe, avec des caractéristiques immuables, généralement négatives : les Arabes sont des voleurs, les Juifs conspirent, les jeunes sont tous des fainéants, etc. Non seulement la critique de la stigmatisation est forte, mais elle est aussi définitive. La stigmatisation n’est évidemment pas justifiable et par conséquent si l’on décèle ou si l’on feint de déceler de la stigmatisation dans un discours ou dans une attitude, on marque une victoire décisive sur l’adversaire.

Il en résulte une certaine facilité à utiliser la critique de la stigmatisation. Pourquoi s’embarrasser d’arguments trop complexes ou trop fins ? Le seul argument de la stigmatisation devrait suffire. Son rendement est excellent : un résultat bien significatif avec une grande économie de moyens. Bien souvent, la rhétorique de la stigmatisation fait alors figure de critique passe-partout, utilisée parce que le contempteur n’a pas trouvé mieux et se dit qu’il remportera ainsi un succès rapide. Son emploi ne se fait pas alors sans paradoxe, erreur de raisonnement et même sophisme. Deux exemples : le premier, d’il y a quelques mois déjà, avec le débat sur le voile intégral ; le second, récent, et faisant suite aux propos du Président de la République à Grenoble.

La première illustration va jusqu’à la caricature. Légiférer sur le voile intégral, visant partiellement ou complètement son interdiction serait, selon les dires des opposants, une forme de stigmatisation de la population musulmane. L’argument est doublement contestable et du coup sa faiblesse est telle que l’on s’étonne que des personnalités éminentes de gauche, comme Martine Aubry ou Laurent Fabius, s’en soient servis . En premier lieu, le paradoxe est énorme que d’affirmer la stigmatisation d’une population par un texte juridique alors que le texte en question lutte contre un vêtement religieux ostensible destiné à isoler les femmes musulmanes en tant que catégorie particulière. Pour dire les choses simplement et avec la plus parfaite évidence : c’est la burqa qui stigmatise et non le texte qui la prohibe. Pensons encore à la signification d’origine : c’est la burqa qui constitue une marque durable permettant de rendre visible et de mettre à part une catégorie de personnes.

On pourrait, à la rigueur, reprocher à la loi d’indifférencier les individus ou d’aller à l’encontre de leur volonté individuelle, mais l’attaquer au motif de la stigmatisation consiste à faire du remède le mal ; un peu comme si l’on invoquait l’injustice de la condamnation d’un criminel avéré. En second lieu, la critique selon laquelle la loi d’interdiction du voile intégral stigmatiserait les musulmans n’aurait, à la limite, de sens véritable que si tous les musulmans se reconnaissaient dans l’adhésion à la burqa. Or, l’on ne cesse de nous affirmer le contraire : que la burqa n’est pas une prescription de l’islam (par exemple Dalil Boubakeur, le recteur de la Mosquée de Paris sur Europe1 ). Dès lors, comment l’interdiction de telle pratique qui ne serait pas inhérente et serait même contraire à une religion, à un courant de pensée, ou à une doctrine pourrait-elle constituer une attaque de cette religion, de ce courant de pensée ou de cette doctrine ? En toute logique, on serait tenté de dire que ce devrait être plutôt l’inverse. Si la pratique se révèle contraire à la religion, elle la dessert ; l’interdire la sert.

Risquons un parallèle. Le nazisme n’est certes pas une idéologie fondamentalement inhérente à la culture allemande : penserait-on, dans ces conditions, que la lutte contre le nazisme est à éviter au motif d’un risque de stigmatisation de la population allemande ? À l’évidence, non ; et les Allemands seraient les premiers à refuser ce raisonnement spécieux. Bref, dans le débat sur le port de la burqa, s’il est un argument qui défie totalement les lois de la logique, c’est bien celui de la stigmatisation et l’employer n’est qu’une facilité destinée à frapper l’interlocuteur en invoquant les catégories fantasmées de racisme et de xénophobie.

Second exemple : ce vendredi 30 juillet, le Président de la République a tenu un discours musclé à Grenoble, à l’occasion de l’installation officielle du nouveau préfet de l’Isère. Entre autres mesures avancées, Nicolas Sarkozy a déclaré que « la nationalité doit pouvoir être retirée à toute personne d’origine étrangère qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d’un fonctionnaire de police d’un militaire de la gendarmerie ou de toute autre personne dépositaire de l’autorité publique ». De même, il demande « que l’acquisition de la nationalité française par un mineur délinquant au moment de sa majorité ne soit plus automatique ». La question n’est pas ici de savoir si ces éventuelles dispositions sont justes ou non (même si personnellement j’y suis favorable) ou si la constitution française les permet ou ne les permet pas.

Ce qui m’intéresse plutôt dans la présente analyse, c’est que ce discours a rapidement fait ressortir le poncif de la stigmatisation. Par exemple, le Maire socialiste de Grenoble, Michel Destot, a estimé que le discours du Président de la République « stigmatisait les immigrés » . Que signifie, dans le cas présent, la convocation de la notion de stigmatisation ? Alors que les mesures demandées visent des individus particuliers qui se caractériseraient par un comportement délictueux – extrêmement grave dans le premier cas : l’assassinat d’une personne dépositaire de l’autorité publique –, la réponse en termes de stigmatisation insiste, quant à elle, sur la population d’origine étrangère dans sa totalité. Alors que les mesures visent justement à identifier des individus dans une population donnée, leur critique revient à « ré-amalgamer » l’ensemble de cette population.

Encore une fois, on peut expliquer l’emploi de cet argument comme une facilité destinée à disqualifier celui qu’on critique au motif du racisme et de la xénophobie. Cependant, une telle rhétorique mérite d’être analysée plus à fond. On s’apercevra alors que, non seulement son utilisation est bien critiquable, mais à la limite elle est même contreproductive et pourrait se voir, à son tour, taxée de xénophobie. Refuser d’identifier des individus, issus d’une population donnée, sur la base de leur conduite effective implique, en effet, deux corollaires extrêmement fâcheux. En premier lieu, revenir de l’individu au tout, voir nécessairement la communauté derrière la personne, c’est offrir une concession majeure au communautarisme et tolérer un écart par rapport à la logique républicaine. Mais à cette remarque critique, il sera peut-être objecté que c’est le type de mesure choisi – la déchéance de la nationalité ou la non acquisition automatique – qui renvoie le délinquant à son origine.

En réalité, ce n’est pas la nature de la peine qui permet d’inférer la stigmatisation (d’une population, des immigrés…), c’est le fait d’associer, de manière indissociable, la cause du délit à l’appartenance à une population (ou à la caractéristique d’immigré). Dans le cas contraire, il faudrait dire alors que « l’on stigmatise les élus politiques » parce que certains d’entre eux, du fait de leurs agissements, sont soumis à des périodes d’inéligibilité ou que « l’on stigmatise la population des parents » parce que certains, responsables de délits à l’égard de leurs enfants, ont été déchus de leur autorité parentale… Mais allons encore un peu plus loin – c’est le second corollaire fâcheux évoqué plus haut – : ramener le cas d’un certain nombre d’individus délinquants à une population complète qui serait réputée stigmatisée, revient aussi à admettre, au-delà d’un apparent paradoxe, que c’est l’appartenance à la population qui suscite le comportement de délinquance.

Affirmer la stigmatisation de la population d’origine revient de facto, et aussi étonnamment que cela paraisse, à la posture que l’on dénonçait à l’instant, celle qui lie la cause du délit à l’origine ! D’une certaine manière, et au grand dam de celui qui tiendrait explicitement un tel discours ou le laisserait transparaître, il y a une espèce de racisme dans cette attitude. De fait, il accrédite le plus pur des déterminismes ; il fige l’individu dans une essence immuable ; il nie la liberté personnelle.

En définitive, les deux exemples donnés dans cet article révèlent des modes rhétoriques assez similaires dans l’utilisation de la notion de stigmatisation. Dans l’un et l’autre cas, la reconnaissance d’un délit (le port de la burqa) ou la spécificité d’une sanction (la déchéance de la nationalité) sont contestées en ce qu’elles viseraient une population entière. Or, c’est plutôt cette forme d’assimilation – d’individus particuliers à la population d’ensemble – qui, à bien des égards, est contestable, le risque principal étant d’inscrire définitivement l’individu dans une communauté donnée. On comprend alors que c’est le principe même d’une République, s’appuyant sur des citoyens libres avec des droits et des devoirs, qui est ainsi malmené. Bref, le recours à la rhétorique de la stigmatisation n’est pas sans danger.

Évidemment, elle est tout à fait légitime et est même à promouvoir lorsque les droits de populations ou de catégories particulières sont bafoués. Dans certains contextes, cependant, il faut s’en méfier.

Bertrand JACQUES

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