La rhétorique des “jeunes”

Publié le 9 août 2010 - par
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Quand je dis m’intéresser ici à la rhétorique des « jeunes », je ne pense pas aux discours que tiendraient majoritairement les « jeunes » – à supposer que de tels discours puissent être identifiés –, mais aux constructions discursives faisant intervenir la notion de « jeunes » et ce, dans certains contextes de conflits sociaux. Je pense, en particulier, à la manière dont bon nombre de mouvements politiques (plutôt de gauche), d’associations et la presque totalité des médias (y compris ceux réputés de droite) rendent compte d’événements de violences urbaines, impliquant des individus supposés « jeunes ».

Inutile de multiplier les illustrations : il suffit d’ouvrir le moindre journal ou d’accéder aux pages internet de n’importe quel quotidien pour en avoir confirmation. Un exemple, quand même, pris au hasard : tapez sur Google : « violences, Grenoble ». La deuxième occurrence qui survient est un article du Monde, daté du 17 juillet, traitant des récentes violences urbaines de Grenoble, consécutives à la mort du braqueur Karim Boudouda. Chapeautant l’article, on trouve une photo avec la légende suivante : « Quelques dizaines de jeunes se sont affrontées aux forces de l’ordre dans le quartier de la Villeneuve à Grenoble ». Puis, dès les premières lignes, on peut lire cette phrase : « La nuit de samedi à dimanche a été ‘beaucoup plus calme’ que la veille, lorsque des dizaines de jeunes avaient échangé des tirs d’armes à feu avec la police dans le quartier de la Villeneuve. »

Ainsi, en quelques lignes, la caractérisation des violences insiste, par deux fois, sur l’origine particulière de ses auteurs : le fait d’être jeune. Le recours à ce type de désignations – violences des jeunes – est si fréquent qu’il paraît aller de soi et l’on ne pense pas que d’autres appellations seraient plus appropriés : par exemple, avec un a priori critique : voyous ; ou, au contraire, avec un souci de neutralité : individus, personnes…

En fait, la rhétorique constituée autour de la notion de « jeunes » est problématique, et elle l’est au moins pour deux raisons importantes ; deux raisons qui, cependant, comme on va essayer de le montrer impliquent, dans une certaine mesure, des effets opposés.

En premier lieu, la rhétorique des « jeunes » est contestable en ce qu’elle est porteuse d’un grave préjugé anti-jeunes. En mettant ainsi en avant que ceux qui perpètrent les violences dans les quartiers sont des jeunes, on risque d’insinuer le raisonnement selon lequel « des jeunes de tel quartier sont coupables de violences » donc « les jeunes de tel quartier sont coupables des violences » et pourquoi pas, plus généralement, « les jeunes sont coupables de violences ». Pour reprendre une expression à la mode, il y a un effet de stigmatisation de la population des jeunes (voir dans RL, « la rhétorique de la stigmatisation » https://www.ripostelaique.com/La-rhetorique-de-la-stigmatisation.html).

Or, compte tenu de la vigilance des milieux antiracistes vis-à-vis des risques de dérapage stigmatisant, on peut vraiment être surpris de la persistance d’un tel usage sémantique. Il est clair qu’une telle tolérance langagière n’existe pas ou n’existerait pas s’il s’agissait, par exemple, de désigner des individus (jeunes ou moins jeunes) issus de l’immigration maghrébine.

Prenez, par exemple, la même photo du Monde évoquée ci-dessus avec cette nouvelle légende : « Quelques dizaines d’individus d’origine maghrébine se sont affrontées aux forces de l’ordre ». Imaginez le tollé ; tollé légitime d’ailleurs, car sur quoi se baserait-on pour affirmer que l’ensemble des personnes concernées, de surcroît au visage dissimulé, ont cette caractéristique « d’individus d’origine maghrébine » ? Soit, mais quelle assurance a-t-on que les individus sur la photo sont bien des « jeunes » ? Dans quelle mesure, dans cette foule hétérogène, ne se trouveraient pas des plus de trente ans, voire quelques quadras, anarchistes invétérés ? Et, d’ailleurs, qu’est-ce qu’un jeune ? À partir de quel âge l’est-on ; à partir de quel âge ne l’est-on plus ? Les dictionnaires donnent comme définition de « jeune » en tant que substantif : « personne peu avancée en âge ».

Le caractère relatif de la notion est patent. Ce qu’indique, par exemple, le site wikipedia n’ajoute guère à la précision : « La jeunesse est une classe d’âge. Elle réunit une population non-adulte, généralement de moins de 25 ans mais pouvant aller jusqu’à 40 ans ». Du coup, puisque la notion est des plus floues, les utilisateurs pourront contester son caractère prétendument stigmatisant : visant potentiellement une fraction importante de la population, elle ne cible pas une catégorie spécifique. Certes, mais alors pourquoi ne pas recourir à des appellations plus neutres encore, comme « individus » ?

C’est que l’emploi des termes de « jeune » et de « jeunesse » a d’autres effets et c’est justement la reconnaissance de ces effets qui permet de critiquer aussi la rhétorique qui les porte. C’est la deuxième raison évoquée plus haut. Invoquer la jeunesse, en réalité, n’est pas neutre. « Les jeunes » constituent une catégorie bien particulière dans les représentations collectives majoritaires. Les jeunes subissent, plus que beaucoup, la crise économique. Bon nombre de formations n’aboutissent pas ; les emplois leur font défaut. Qui plus est, l’idée est forte selon laquelle les anciennes générations ont bien profité de la croissance économique, par le passé, en en privant au contraire les générations actuelles, voire en ne leur laissant qu’une dette colossale.

Dès lors, s’alimente une mauvaise conscience de la société qui cherche à compenser ces inégalités intergénérationnelles objectives par un crédit symbolique : si les « jeunes » manifestent de la violence, c’est parce qu’ils réagissent aux discriminations dont ils sont victimes. Évidemment, une telle analyse est tout à fait contestable : d’une part, les jeunes ne forment pas une population homogène face aux inégalités, d’autre part, la plupart des jeunes en situation socioéconomique difficile n’y répondent pas par de la violence et respectent le cadre de droit. Mais, encore une fois, ce qui importe ici, c’est de percevoir l’importance symbolique de l’association « jeune – victime – violence légitime » et parfois même son instrumentalisation.

Que les actes violents soient commis par des jeunes n’apporte pas le même regard que s’il s’agit d’adultes embrigadés. La jeunesse déresponsabilise ; elle innocente. On verra la violence comme une réaction à une injustice plus ou moins latente, plus ou moins avérée. Pour le moins, un tel mot dégage une connotation positive. Outre le parfum d’innocence qu’elle véhicule, la jeunesse est souvent perçue comme une valeur en soi, au point que des penseurs critiques comme Régis Debray ou Pierre-André Taguieff s’attaquent à ce qu’ils appellent le règne du « jeunisme » dans notre société.

Les commentateurs n’échappent évidemment pas à la perception ambiante du jeune comme pure victime. La convocation de cette image leur permet de soigner, le plus souvent inconsciemment, leur sentiment de culpabilité : de passer de la mauvaise conscience inhérente à l’image du jeune comme victime, à la bonne conscience de les présumer innocents. D’autres sont, d’une certaine manière, plus lucides et utilisent la rhétorique à dessein. Voilà pourquoi le risque de stigmatisation de la population des jeunes n’est pas redouté par ceux-là même qui crient au loup quand telle ou telle autre population leur paraît mise à mal : ils savent très bien que, dans le cas présent, la généralisation n’est pas un risque, car elle apporte, du même coup, le dédouanement des auteurs de troubles.

Voilà pourquoi, leurs descriptions et leurs analyses s’appuient plutôt sur le concept ambigu de « jeunesse » et préfèrent mettre en avant cette caractéristique plutôt que tout autre. Voilà pourquoi, est privilégiée une sémantique aux connotations pourtant ambiguë à la place de la stricte neutralité qu’impliquent les termes « individus » ou « personnes ».

Et voilà pourquoi, nous devons, nous, nous méfier de cette rhétorique des « jeunes ».

Bertrand JACQUES

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