La souffrance au travail

Publié le 30 août 2007 - par
Share

Ce qui ne tue pas…rend-il plus fort?

I. Souffrance au travail. Contexte général.

Le travail est dérivé d’un mot latin signifiant « douleur, épreuve ». En anglais, le terme labour signifie travail, mais aussi souffrance, tourment dans la Bible version anglicane, ainsi que pour décrire l’état d’une femme qui accouche. « She is in labor »(ou labour), elle est en travail. Et l’on sait que c’est assez douloureux.

Depuis les conquêtes du Front Populaire (les premiers congés payés), des lois favorisant les salariés (réduction du temps de travail, repos hebdomadaire, représentation syndicale dans l’entreprise), ainsi que l’extension des conventions collectives nationales, ont tenté de réduire le côté contraignant du travail, et d’organiser des rapports civilisés au sein de l’entreprise.
Par ailleurs, la tendance générale des années 1970 jusqu’en 1985, était de considérer que le travail correspondant aux compétences, aux goûts de chacun(e), pouvait être un épanouissement des potentialités de l’individu. Pas seulement son gagne-pain.

L’esprit des Lumières (joint à des conquêtes législatives dues au syndicalisme) éloignait la malédiction ancestrale attachée au travail.

Et puis, le capitalisme (n’ayons pas peur des mots, libéralisme est un terme trop soft), a gangrèné toute la société. Le but de nombreux dirigeants d’entreprises étant, non pas de créer des emplois, des richesses, mais de satisfaire leurs actionnaires. Au mépris de la qualité du travail, de la satisfaction des consommateurs, et en piétinant les seules richesses valables : les hommes et les femmes du pays. Et de satisfaire la Bourse, vite, très vite.

Toujours plus vite, à n’importe quel prix. Telle est la tendance actuelle.
On ne se donne presque plus la peine de savourer un livre (on lit un résumé sur internet).
On ne fait plus l’effort de choisir un bon film, on zappe, le doigt scotché à la télécommande, de sitcoms imbéciles en télé-réalité.

Faire l’amour avec délicatesse? C’est trop difficile. On s’éclate sur Internet en chatant avec de parfaits inconnus. Exit Ovide et son art d’aimer.

Cette fébrilité, appliquée aux relations de travail, cause d’énormes dégâts.

II. Harcèlement moral, et management par le stress.

Après le fast-food, la culture jetable, le sexe virtuel, nous avons subi l’avènement du travail jetable.
Un livre de Gérard Filoche, inspecteur du travail, décrit les cas de licenciement de salariés, après des années de bons et loyaux services, avec des motifs économiques spécieux (dans des entreprises florissantes) ou des fautes montées de toutes pièces.

Mais le licenciement n’est pas encore la pire des options .Au moins les droits du salarié sont -ils respectés, en principe.
La méthode de plus en plus employée par certains dirigeants d’entreprise consiste à pousser les personnes à la démission en leur rendant la vie impossible.
Affectée à un service de renseignements juridiques à la Direction du Travail du Rhône, je rencontre tous les jours des cas de ce type.
Et la loi sur le harcèlement moral de 2002, bien que nécessaire pour fixer des limites, n’est pas suffisamment dissuasive.
D’abord parce que le harcèlement moral consiste en une succession de paroles, de comportements, d’actes insidieux, dont le but est de casser, d’humilier, d’isoler la personne. La charge de la preuve, partagée entre les deux parties (le harceleur, et le harcelé) rend très difficile (mais pas impossible) une victoire aux prud’hommes.
D’autant que le salarié est isolé dans l’entreprise. Les collègues ne veulent rien voir, et tournent la tête, en espérant que la foudre les épargnera.

A une époque où les solidarités se délitent, avec une faible syndicalisation dans les entreprises (taux parmi les plus bas d’Europe) certains sont bien seuls.
Et cette gangrène, cette attaque à la dignité humaine touche toutes les catégories.

Exemples : un cadre de 30 ans a été, au retour de son congé parental (horreur pour un homme, selon son patron), affecté dans une pièce aveugle, sans lumière, et sans ordinateur. Il travaillait dans une société de crédit (vous savez, ces crédits revolving, le FMI des pauvres), et ne pouvait plus suivre les dossiers, tous informatisés. A ses demandes répétées, il lui était répondu qu’il était payé entièrement, et « qu’il pouvait s’occuper ».

En l’espace de 6 mois, j’ai vu cette personne, humiliée par son inutilité, boycottée par ses collègues, dépérir, et s’effondrer en sanglots. Suivant mes conseils, il a saisi l’instance prud’homale, et a fini par gagner 30 000 euros de dommages et intérêts. Mais il n’a plus de travail, et soigne actuellement sa dépression nerveuse.

Je peux citer aussi le cas de Nawal (le nom est changé) jeune fille d’origine algérienne, qui a dû lutter contre ses frères et sa famille pour arracher son indépendance,et qui s’est trouvée dans l’obligation, deux ans après son embauche comme chef de rang dans un grand restaurant lyonnais, d’intenter une action contre la direction, qui laissait un petit chef lui pincer les fesses, en lui faisant comprendre que les compétences ne suffisaient pas pour garder sa place. On est bien loin des rapports de séduction librement consentis.

Enfin, sans pour autant se rendre coupables de harcèlement, certains dirigeants d’entreprises subissent tellement la pression du siège social, et des actionnaires, qu’ils réduisent les effectifs, embauchent des temps partiels pour casser les coûts, et exigent de leur personnel d’effectuer le travail avec un horaire de 20 heures par semaine (alors que la charge du poste nécessiterait 35 heures)

Le bilan est catastrophique : dépressions nerveuses, dévalorisation, licenciements, démissions, et augmentation du taux de prise de psychotropes par habitant. Les français figurant parmi les plus gros consommateurs d’Europe.

L’association Femmes Solidaires, le 8 mars 2007, avait invité des syndicalistes, des médecins du travail, des salariés, des inspecteurs du travail, pour débattre de la situation. La salle était pleine de souffrances, de paroles libérées, de colère face à une dignité bafouée. Mais les personnes voulaient des solutions !!!

III. Que faire?

On ne peut pas continuer dans cette direction. Il faut une réelle remontée des syndicats dans l’entreprise, et une unité entre eux. Comment peut-on demander aux salariés de se montrer solidaires, si les directions syndicales se tirent dans les pattes?

Ensuite, il faut augmenter les effectifs de l’Inspection du travail, et nous donner de réels moyens d’agir .Que nos ministres cessent d’envoyer des signaux de complaisance aux dirigeants d’entreprise, en leur laissant entendre que les contrôles de l’Inspection du travail pourraient faire l’objet de négociation. (Charte de hôtels, cafés, restaurants). La dignité humaine, le respect des droits des salariés, ne se NEGOCIENT PAS. La loi doit protéger le faible, contre la liberté de harceler, de dépasser les limites légales de la durée du travail, de ne pas déclarer ses salariés.

Le combat pour de telles mesures doit être lié à celui pour un changement de société. Pour une société qui respecte les droits de tous, et qui n’a pas comme valeurs suprêmes l’argent, la Bourse, les actionnaires. Ce capitalisme ne peut qu’engendrer le désespoir. Désespoir qui fait le lit de tous les fascismes et de tous les intégrismes.

Dominique Dubreuil
syndicaliste, et contrôleur au service renseignements juridiques à la direction du travail de Villeurbanne.

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.