La tête et le derrière

Publié le 11 janvier 2011 - par
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L’une des premières conquêtes de l’hominidé est la station verticale. Presque un symbole : au plus haut niveau de son individu, il a ainsi placé sa tête, autrement dit le centre de sa pensée. Imaginons que, deux millions d’années plus tard, l’hominidé devenu homme (et même homo sapiens, paraît-il) s’obstine bizarrement à passer une grande partie de son temps dans une position de prosternation l’obligeant à poser sa tête face contre sol (donc le plus bas possible), les jambes repliées de telle sorte que le plus haut niveau de son individu soit désormais son derrière…Autre symbole n’est-ce pas ? On peut s’amuser à trouver des expressions en rapport avec ce phénomène : cul par-dessus tête, le monde à l’envers, on marche sur la tête, etc., c’est presque trop facile.

Toujours est-il que nous sommes en effet dans les symboles avec ces deux considérations antinomiques : station verticale, station prosternée.

Toutes les religions, surtout monothéistes, ont plus ou moins prescrit à leurs fidèles l’obligation de prosternation, à des degrés divers, avec quelques variantes. Certes celle que je viens de décrire et que nous subissons aujourd’hui dans nos rues est la plus spectaculaire, si j’ose dire. En tout cas la plus ostensible. Mais enfin le principe est au point depuis des millénaires, en vérité depuis l’apparition des premières civilisations, ou des premiers empires, ce qui revient au même.

Et l’on aborde ici le problème (j’emploie ce terme à dessein) du pouvoir. On imagine aisément que ce problème-là s’est toujours posé, dès lors que les individus, par nécessité vitale, se sont regroupés. Pendant des millénaires, le regroupement ne dépassait pas les dimensions d’une tribu, nomade qui plus est. Il fallait bien un chef, une tête pensante, sans quoi la tribu se serait éparpillée de manière désordonnée et inefficace. Mais à la fin de la préhistoire, voilà que les hommes tendent à se sédentariser. Dès qu’ils en seront capables, ils vont construire des cités. C’est le début des grandes civilisations, au sens latin du terme (faisons un saut dans le temps) puisque le mot « civitas » signifie cité, d’où le mot « civis » qui désigne le citoyen. Ainsi naissent les premières métropoles (du grec metropolis qui désigne la cité mère).

Revenons donc au problème du pouvoir. Il va de soi que celui-ci va se poser désormais de manière beaucoup plus aiguë car le regroupement n’est plus limité aux dimensions d’une tribu, mais d’un peuple, d’où la nécessité de créer un Etat, une administration. Or, commander à des centaines de milliers de personnes va se révéler beaucoup plus complexe et difficile que de commander à vingt personnes. C’est là qu’apparaît la solution providentielle : la religion, et son corollaire : la soumission. Dès les premières civilisations, en Asie Mineure ou en Egypte, ceux qui veulent gouverner comprennent très vite que, pour mettre un peuple à genoux (c’est bien le cas de le dire), il n’y a rien de tel que de commander au nom de Dieu. C’est presque une lapalissade : ce sont les hommes qui ont inventé les dieux, pas l’inverse. Ce devait être relativement facile puisque les mystères de la Nature constituaient d’inquiétantes énigmes aux yeux de la plupart des humains, d’où une tendance naturelle à tenter de conjurer ces forces mystérieuses et dangereuses par l’adoration, la prière, la soumission, la prosternation et autres pratiques diverses.

Les premiers gouvernants ont bien compris l’exploitation qu’ils pouvaient faire de la superstition humaine, en la mettant au service du pouvoir absolu : on ne discute pas les volontés divines. La masse des sujets va donc se montrer docile à souhait. Dès les premières civilisations donc, pouvoir religieux et pouvoir politique se confondent, et si le pouvoir religieux et le pouvoir temporel se confondent, se prosterner devant l’un revient à se prosterner devant l’autre, et le tour est joué. Les religions auront par la suite pour fonction essentielle (souvent même pour seule fonction) celle d’asseoir solidement le pouvoir politique. Significative par exemple est l’image de Moïse brandissant les tables de la loi que vient de lui remettre en mains propres Dieu lui-même, dissimulé par un nuage idoine, au sommet d’une montagne. Quelques siècles plus tard, Mahomet recevra la parole divine de la main (si j’ose dire) du décidément polyvalent archange Gabriel, dans une grotte non moins idoine. Et comme de juste, notre homme devient illico homme de pouvoir et de guerre, au nom de Dieu cela va sans dire. Les prophètes sont nés. Notons au passage que l’expression « faux prophète » constitue l’un des plus beaux pléonasmes qu’il nous ait été donné d’admirer. Un modèle.

Ainsi donc, pendant des siècles, pouvoir religieux et pouvoir politique seront intimement liés, soit sous forme de théocratie pure et simple, soit sous des formes un peu plus nuancées. L’un est l’auxiliaire de l’autre et vice versa, à tel point que, dans tous les empires qui vont se succéder, le chef politique suprême, quelle que soit son appellation, sera aussi le chef religieux. Et quand il ne le sera pas, il ira à Canossa s’il le faut. Jusqu’à Napoléon qui, sans tout de même avoir recours à la notion de « droit divin » (comme l’un de ses illustres prédécesseurs), quoique athée déclarera cyniquement : sans religion, pas de pouvoir, et se fera couronner par le pape. Par parenthèse, on ne peut qu’apprécier la façon dont certains Capétiens directs (Philippe le Bel en particulier) ont envoyé promener le pape. C’était déjà une avancée vers la séparation des pouvoirs religieux et politique.

Sautons allègrement les millénaires et intéressons-nous au XVIIIe siècle, dit Siècle des Lumières. Les philosophes de ce siècle, recueillant d’ailleurs les fruits de la pensée des philosophes antérieurs (depuis l’Antiquité grecque en particulier), proposent enfin à l’humanité une autre conception de la civilisation, de la vie en société, et bien entendu de l’organisation politique. Il ne s’agit plus de gouverner au nom de Dieu, mais de la Raison, de l’émancipation, de la fraternité, des connaissances scientifiques, de la pensée. La tête est bien au sommet de l’individu. La prosternation n’est plus de mise. En bref, ces philosophes proposent tout simplement de remplacer l’obscurantisme (obéissance aveugle) par les Lumières (utilisation de la raison et de la pensée). Cela suppose évidemment des conceptions politiques fondamentalement différentes. C’est en tout cas un bond extraordinaire de la civilisation humaine. Dans notre pays, plus d’un siècle plus tard, il résultera de ce sursaut prodigieux des réalisations concrètes telles que l’Ecole Laïque, destinée à mettre la connaissance à la portée de tous (et de toutes !), et la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat de 1905, grâce à laquelle l’exercice du pouvoir politique s’est enfin émancipé de la tutelle de la religion. Un pas de géant semble avoir été franchi.

Et pourtant…qu’en est-il aujourd’hui, un peu plus d’un siècle après la promulgation de cette loi, un peu plus de deux siècles après Voltaire, Diderot, d’Alembert, Beaumarchais, Condorcet et les autres ? (Et je n’aurais garde, encore une fois, d’ignorer tous ceux qui, dans les siècles précédents, ont préparé le terrain à ce bouleversement, car l’avènement des « Lumières » ne s’est pas fait en quelques décennies).

Oui, qu’en est-il aujourd’hui ? Que reste-t-il, par exemple, de la loi de 1905 ? Comment est-il possible de voir des rues entières (donc un espace public) envahies par des derrières surplombant des têtes ? En vérité, ce n’est là qu’un des aspects du retour en force de l’obscurantisme. Car voyez-vous, la religion n’est pas le seul moyen d’abrutir les humains. Certes, les alignements de derrières sont non pas hautement mais bassement symboliques. Mais on aurait tort de s’en tenir à ce spectacle affligeant (à tous égards).

Le pouvoir aujourd’hui est essentiellement celui de l’argent, du profit, sous toutes ses formes. C’est le marché qui commande. Et comme tous les pouvoirs qui l’ont précédé, il va s’appuyer sur la religion (quel que soit son nom) qui reste un puissant auxiliaire, comme le prouve amplement le retour en force des religions, sous couvert, comme de juste, de « spiritualité » et de « morale » (car il est bien connu que sans religion, pas de vie spirituelle ni de morale !). Mais les moyens d’asservissement de la masse ne se limitent pas aux religions. La palette s’est élargie, diversifiée, grâce en particulier à un pouvoir corollaire d’une puissance illimitée : le pouvoir médiatique. On assiste ainsi, comme le démontre fort bien le linguiste américain Noam Chomsky, à un véritable culte de la distraction, au sens large du terme, c’est-à-dire que l’on détourne systématiquement les esprits de la réflexion. On ne pense plus, on ne réfléchit plus, on s’amuse. Le culte de la star, par exemple, a pris une ampleur sans précédent. Cette infantilisation de l’être humain se généralise à toute allure. Il suffit d’assister ne serait-ce que cinq minutes à la prestation des animateurs de télé (ceux de la radio n’étant pas en reste).

L’appauvrissement du langage, non seulement dans les media, mais dans tous les domaines de la vie, accompagne évidemment ce naufrage de la pensée. L’art lui-même subit une dégradation effrayante, au nom, c’est bien le pire, de la liberté, de l’imagination (au pouvoir, pour le coup, c’est bien le mot), de la créativité, et l’on en passe. Le Beau, déclaré « bourgeois » donc condamnable en 68, est attaqué de toutes parts. Dans les mises en scène d’opéras, il est désormais difficile d’échapper aux obscénités en série, toujours les mêmes évidemment, le champ d’action étant forcément limité.

On veut bien jouer les opéras de Mozart (émancipateurs s’il en est) mais à condition de les tourner en dérision, de les ridiculiser. De nombreux metteurs en scène s’y emploient consciencieusement. Dans certains spectacles de danse ou de théâtre, uriner sur scène en insultant le public est devenu très tendance. La « musique » que l’on propose n’est plus qu’un boum-boum primitif, archaïsme martelé, étonnant paradoxe, sous couleur de modernité. En quelque sorte, dans ce triomphe du dessous de ceinture et de la débilité culturelle, c’est encore le derrière qui se place plus haut que la tête.

Quant à notre école laïque, évidemment trop émancipatrice elle aussi, on ne peut que constater, hélas, à quel point en quelques décennies elle s’est trouvée démantelée sous les coups de boutoir conjugués des gouvernements dits « de gauche » comme par ceux dits « de droite », avec l’appui inconditionnel des intellos, ces têtes pensantes de la non-pensée, lesquels bobos intellos se retrouvent d’ailleurs à peu près dans toutes les manifestations de cette dégradation programmée de la civilisation .

En bref, la médiocrité, la vulgarité, le retour à la barbarie, et j’en oublie sans doute, constituent les nouveaux auxiliaires du pouvoir. La religion n’est plus la seule pour paralyser les peuples, elle compte des alliés de poids. Et je serais tenté d’ajouter à cette liste non exhaustive l’étrange mansuétude dont bénéficient les délinquants de toutes catégories, comme si, à la destruction de la pensée, les pouvoirs en place prenaient soin d’ajouter la peur, histoire de faire en sorte que les gens se tiennent tranquilles. Allez, pour faire bonne mesure, ajoutons encore le lobby de l’Environnement et ses chantres animés de bons sentiments à qui mieux mieux et nous aurons un bon petit échantillonnage de la religiosité ambiante.

En conclusion, je dirai simplement que l’on assiste à un terrible retour en force de l’obscurantisme, plus que jamais allié des pouvoirs, qu’ils soient politiques ou économiques, les deux d’ailleurs étant étroitement liés. Dans cette œuvre délétère, les religions traditionnelles continuent à jouer un rôle majeur mais n’ont plus le monopole. Elles ont fait des petits.

Yves Pialot

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