Laïcité et combat contre les religions, ne confondons pas

Publié le 21 septembre 2007 - par - 827 vues
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Que l’on soit d’accord ou pas avec son ou ses contenus, le fait religieux est une évidence qui remonte aux premiers pas de l’Humanité. Ce fait religieux pourrait même être considéré comme un des besoins fondamentaux d’une partie de cette même Humanité. C’est une évidence pour le passé, mais nous pouvons formuler l’hypothèse que cette évidence restera incontournable dans l’avenir. L’Humain a toujours eu besoin de transcendance et ce n’est pas demain, ni même après demain, que cela s’arrêtera. Dire cela n’empêche pas de dire que les religions doivent être critiquées et doivent passer par le filtre de la raison. Par parenthèse, n’oublions pas de dire que la religion peut être, dans une approche exclusivement individuelle, assimilée à une béquille permettant de supporter l’angoisse inhérente à l’existence humaine et à son corollaire obligatoire, la mort. Le philosophe danois Soren Kierkegaard ne disait pas autre chose. Oui, affirmons le, la religion peut aussi avoir cette fonction de « béquille thérapeutique » pour un individu. Mais justement, cette affirmation contient le concept de laïcité puisqu’elle renvoie la religion dans la sphère individuelle et privée.

Commencer ainsi un article sur la défense de la laïcité peut paraître surprenant, continuons.
Au moins deux aspects sont à prendre en compte pour défendre la laïcité : le fond et la forme. Dissocier le fond de la forme, en général, mène à une aporie éthique. En effet, que vaudrait un fond éthiquement correct si les moyens pour y parvenir ne l’étaient pas ; assurément, cela invaliderait le fond, si pertinent soit-il. En un mot, une fin, si éthique soit-elle, ne peut en aucun cas justifier l’utilisation de moyens non éthiques pour y parvenir (nous pouvons trouver une illustration de cela dans le concept, énoncé par Georges W Bush, de guerre préventive et morale ; comme si une guerre pouvait être morale, quelles qu’en soient les raisons). Cette approche axiomatique doit sous tendre toute notre réflexion. En l’occurrence, la notion de forme renvoie à la question : quelle stratégie pour défendre la laïcité ?

Il s’agit bien de lutter pour défendre la laïcité tout en défendant la liberté de penser pour chacune et chacun, même si nous ne sommes pas d’accord avec le contenu de ces pensées (c’est bien la question, au-delà de son contenu, que pose Mr Redeker dans son article ; comment pourrais-t-on discuter du contenu si, en préalable, il n’y a pas cette garantie de liberté d’expression ; si nous ne pouvons plus rien dire alors comment peut-on discuter du fond des choses).
Disons le clairement, la laïcité ne peut et surtout ne doit pas être assimilée à un combat contre les religions, justement tant que celles-ci restent, strictement et exclusivement, dans la sphère privée. Par contre, il faut être intraitable vis-à-vis des incursions, et elles sont de plus en plus nombreuses, des religions dans les sphères publique et politique, au sens étymologique global des affaires de la cité.

Ce glissement et cette radicalisation du combat laïque vers un combat contre les religions et le fait religieux est catastrophique parce que, in fine, cela décrédibilise les véritables laïques. N’oublions pas qu’un croyant, quelle que soit sa religion de référence, peut tout à fait être laïque, il n’y a aucune antinomie dans cette affirmation, la laïcité n’est pas nécessairement, même si elle peut l’être, assimilable à l’athéisme. Qui plus est, cela débouche immanquablement sur une victimisation des croyants pouvant se positionner ainsi comme martyrs et se plaindre de l’absence de tolérance qui leur est renvoyée. Le meilleur exemple de cela réside dans la fameuse loi contre le port de signes religieux ostentatoires dans la sphère publique. En effet, bon nombre de médias et une partie des musulmans ont présentés cela uniquement comme une lutte contre le foulard et donc contre l’islam en général. Non seulement c’était un erreur stratégique, mais c’était aussi une malhonnêteté intellectuelle puisque ce n’était pas ce que disait la loi.

Nous voyons bien les conséquences qui en ont découlées, aussi bien en France que dans le monde entier, permettant ainsi à certains islamistes de se faire passer pour des victimes demandant réparation au travers de djihad et autres fatwas. Nous ne pouvons pas, en tant que laïques, revendiquer (à juste titre) le droit à critiquer les religions, au nom de la liberté de pensée et d’expression, tout en demandant aux croyants de ne plus croire, mettant ainsi en cause leurs propres libertés de penser. Il y aurait là aussi, à n’en pas douter, une impasse logique qui confinerait au « fais ce que je dis, mais ne fais pas ce que je fais. »
La laïcité ne doit absolument pas remettre en cause le droit et la liberté de croire à une religion. En un mot, la laïcité ne doit pas devenir un dogme totalitaire qui aurait pour vocation d’empêcher celles et ceux qui le désirent de croire.

Cependant, en tant que laïques, nous ne devons rien céder sur les tentatives d’envahissement des religions dans la sphère publique ; mais aussi, et c’est ce qui est le plus grave, dans les appareils décisionnels, quels qu’ils soient, de l’état.

Alors venons en à ce qui fait débat en ce moment. Est-il acceptable de voir, dans les rues, des femmes avec des tenues vestimentaires leurs recouvrant l’intégralité du visage ?
Ici, il nous faut souligner toute l’ambiguïté à laquelle nous renvoie la rue. Effectivement, elle est à la confluence du public et du privé. C’est un espace public puisqu’il concerne l’ensemble de la population, mais c’est aussi un espace privé dans lequel je peux me mouvoir individuellement en faisant abstraction de toute dimension liée au « polis ». D’autre part, les limites physiques de cet espace sont floues : devons nous réagir de la même manière dans une ruelle déserte, ou si nous sommes dans une grande avenue où circulent des milliers de personnes ?

Disons le tout de suite, nous pensons que la laïcité ne doit pas être mobilisée dans un tel débat. Il n’est même pas pertinent d’aller sur le terrain religieux, car, comme nous l’avons dit plus haut, cela ne ferait que « victimiser » encore plus les islamistes (seule religion à prôner ce style vestimentaire pour les femmes). Par contre, stratégiquement, il semble que nous devrions aller sur deux autres terrains. Mais, avant d’aller plus loin, rappelons qu’il y a certains maires de certaines villes touristiques et balnéaires qui ont pris des arrêtés municipaux interdisant à tout un chacun de se promener torse nu dans les rues, avec comme seul argument celui de la décence. Là aussi, nous pourrions dire qu’il s’agit d’une mesure liberticide, pourtant ces arrêtés municipaux n’ont pas soulevé de tollé dans la population et ils ont été validés par les autorités préfectorales, c’est-à-dire de l’état.

Nous verrons que cet argument de la décence n’est pas si inintéressant que cela. Cependant, tournons nous vers deux autres arguments qui doivent être mis en avant contre ses tenues qui couvrent tout le visage des femmes.
Le premier concerne la sécurité publique. En effet, et cela peut s’entendre sans passer pour big brother, il est normal de pouvoir reconnaître et identifier les gens dans la rue.
Le second, à nos yeux le plus important, concerne les droits de l’Homme et, ici, plus particulièrement de la Femme. Il apparaît clairement, en dehors de toute approche religieuse, que ceux-ci sont bafoués par cette tenue qui cache tout le visage et tout le corps. C’est la négation même de la Femme qui est complètement réifiée en n’étant plus considérée que comme de la « viande » qu’il faut cacher, selon les propos de l’ex grand mufti d’Australie, justifiant le viol de Femmes non voilées. C’est là que nous pouvons retrouver l’argument de la décence, mais à l’envers : à l’inverse de l’exemple des villes balnéaires où l’indécence est directement liée au fait de se dévêtir, ici nous considérons que faire porter aux Femmes ce type de tenue qui recouvre tout est indécent, non pas d’un point de vue sexuel, mais bien parce qu’elle chosifie les Femmes.

Ces deux arguments doivent être détachés de la laïcité car ils pourraient être appliqués même dans le cas de tenues vestimentaires sans caractère religieux. Comment réagirions nous en présence, dans la rue, de Femmes portant un masque de latex ou de cuir recouvrant l’intégralité de leur visage et qui seraient traînées en laisse par un homme, comme cela se pratique dans la sphère privée des adeptes du sado-masochisme ? De la même manière j’espère, c’est-à-dire en criant au scandale.

Pour finir, nous disons que le combat contre les religions confine à un « dom quichottisme » face aux moulins à vent (quand on sait comment a fini Dom Quichotte, cela peut inquiéter) qui fait perdre au véritable combat laïque beaucoup trop d’énergie et qui, d’autre part, devient contreproductif et nous décrédibilise en nous faisant passer pour d’affreux religieux de la laïcité ; ce qui, convenons en, confine aux plus superbe des paradoxes.
Alors oui, disons avec Marx que la religion est comme l’opium du peuple et avec Freud qu’elle est assimilable à une névrose obsessionnelle de la société. Et puis, rappelons tout de même que cela n’est certainement pas dieu qui a créé l’Homme, mais bien l’Homme qui a certainement créé dieu, par sa seule parole.
Mais restons vigilants et défendons aussi la liberté de croyance, tant qu’elle se limite exclusivement au domaine privé, sans prosélytisme et sans mettre quiconque en danger. Pour cela, faisons respecter et ne modifions pas (sauf pour la radicaliser dans le sens d’un plus de laïcité) cette belle loi de la république, maintenant plus que centenaire.

Hervé BOYER

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