Laïcité, séparation « Etat-Eglises » : 71 % des Français veulent garder la loi de 1905 telle qu’elle est

Publié le 26 mars 2008 - par
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Enquête par sondage de l’Ifop pour La Croix, réalisée les 6-7 mars 2008, à partir d’un échantillon représentatif d’une population de 15 ans et plus (méthode des quotas).

C’est une enquête qui bouscule de nombreux discours médiatisés convenus. N’en déplaise au Président Sarkozy et à ceux qui à gauche ont oublié la République laïque, les Français ne les suivent pas pour liquider la laïcité avec la notion-piège de « laïcité ouverte » ou « apaisée » ou « positive ». L’enquête réalisée par l’Ifop et publiée par «La Croix» le 21 mars 2008 montre que la laïcité est l’une des valeurs républicaines les plus importantes pour les Français. Et même 77 % d’entre eux disent que « les autorités religieuses ne devraient pas prendre position publiquement sur les grands enjeux de société». La laïcité est donc un choix politique fondamental des Français.

Ce qui interpelle dans cette enquête, c’est qu’elle tord le cou à des préjugés. L’enquête empirique casse des représentations toutes faites, comme on dit en sociologie. D’abord du côté des « jeunes ».

La laïcité : un principe républicain prisé des jeunes

Parmi les cinq principes républicains soumis à l’ensemble des sondés, la laïcité est classée en 2ème position avec 30%, derrière le suffrage universel (41%) et devant la liberté syndicale (12%), la liberté d’association (9%), la libre constitution des partis politiques (8%). Et la laïcité est le seul principe à progresser depuis 2003 : son score passe de 25% à 30%, soit 5 points de plus.

Dans ce classement, la surprise vient des jeunes. Ce sont les « 15-24 ans » qui attachent le plus d’importance à ce principe de laïcité : 35%, alors que le taux est de 27% pour les « 25-34 ans » et de 30% pour les « 35 ans et plus ». La laïcité n’est donc pas un principe obsolète de vieux qu’il conviendrait de jeter à la poubelle pour s’adresser aux jeunes, pour faire « Jeune » (jeunisme). Au contraire !

Cette tendance est confirmée ailleurs dans l’enquête. Si 71% des Français disent vouloir maintenir la loi de 1905 telle qu’elle est, cette aspiration est encore plus forte chez les « moins de 35 ans » : 77% contre 68% chez les « 35 ans et plus ». La demande de laïcité progresse donc chez les jeunes.

A la question « La religion relève de la vie privée et les autorités religieuses ne devraient pas prendre position sur les grands enjeux de société », ce sont encore les « 15-34 ans » qui sont le plus d’accord (80%). Mais les « 35 ans et plus » partagent aussi fortement cet avis: 76%.

C’est clair : pour les Français la religion relève de la vie privée et la vie en société doit être régie par la République laïque.

Si 87% des Français répondent positivement à la proposition « Les religions peuvent créer des tensions au sein de la société », les « moins de 35 ans » l’affirment encore davantage avec un taux de 90%.

Au vu de ces résultats, les Français, et les jeunes en particulier, sont acquis à la République laïque et rejettent massivement l’emprise des appareils religieux (les Eglises) sur la vie sociale et le politique. On peut considérer qu’ils refusent tout projet politique d’une théocratie. Ils exigent en somme le primat du politique sur le religieux. Revendiquer l’extension à l’Université de la loi du 15 mars 2004 contre les signes religieux est donc en phase avec les choix des « jeunes ».

En somme, il faut cesser de confondre la majorité de la jeunesse française avec la poignée de jeunes qui s’agitent très médiatiquement autour des thèses des « Indigènes de la République », de Tariq Ramadan et des jeunes filles voilées de l’islamisme politique ou autour des thèses anti-IVG des intégristes catholiques. Pas étonnant qu’il y ait des discordances entre des leaders politiques et leur électorat.

Laïcité : quand des leaders politiques divergent avec leur électorat…

Cette enquête met en évidence que les choix anti-laïques de certains leaders politiques divergent avec leur électorat. En effet les gens proches de la gauche et de la droite classent tous la laïcité comme 2ème principe républicain.

C’est le cas des personnes proches de l’UMP qui retiennent « la laïcité » à hauteur de 26%, soit seulement à 4 points sous la moyenne des Français. La liquidation de la loi de 1905 par la « laïcité positive », martelée par le président Sarkozy, n’est donc pas conforme aux valeurs de ces électeurs. Est-ce une des raisons de l’abstention de l’électorat UMP aux municipales ? Et de son désamour avec les orientations anti-laïques de N. Sarkozy ? D’autant que 85% de l’électorat UMP considèrent que « les religions peuvent créer des tensions au sein de la société ».

A gauche, certaines fractions des états-majors auraient intérêt à s’interroger aussi sur leur coupure avec leur électorat.

Si ce sont les proches du PS qui défendent le plus (80%) « la loi de 1905 telle qu’elle est », les dérives anti-laïques de certains leaders socialistes entrent probablement en compte dans l’abstention de l’électorat socialiste aux municipales. Les horaires de piscines réservés aux femmes voilées (comme à Lille) et les injonctions religieuses dans les cantines scolaires municipales (comme à Lyon) ne peuvent pas être un schéma de pensée facilement accepté par les électeurs socialistes.

Les proches du PC défendent à 74% la « loi de 1905 telle qu’elle est ». Seulement 9% sont pour la « réformer » : ils sont d’ailleurs les moins nombreux, gauche et droite confondues, à demander la réforme de la loi de 1905. Ils sont donc défavorables à la « laïcité ouverte » défendue par la ligne politique de Marie-Georges Buffet. Les anti-laïques seraient-ils donc sur-représentés au sein de l’appareil du PCF ? D’autant que 69% de cet électorat approuvent la proposition « La religion relève de la vie privée et les autorités religieuses ne devraient pas se positionner sur les grands enjeux de société ». Ceux des députés communistes qui ont refusé de voter la loi du 15 mars 2004 contre les signes religieux à l’Ecole, ne reflètent pas l’énorme majorité de l’électorat communiste. Pas plus que les maires communistes finançant des mosquées.

C’est encore plus flagrant à l’extrême-gauche ! 78% de leurs proches veulent maintenir la « loi de 1905 telle qu’elle est » et seulement 16% veulent la « réformer » : on peut dire qu’ils sont donc en désaccord avec les thèses islamo-gauchistes, d’autant qu’ils sont ceux des Français qui accordent le plus grand score à la laïcité parmi les cinq principes républicains : 48%, soit 11 points de plus que la moyenne de la gauche et 18 points de plus que la moyenne des Français. Le discours anti-républicain et anti-laïque d’un Olivier Besancenot, d’un José Bové, de certaines directions syndicales constitue probablement un obstacle à un développement populaire du courant anti-libéral et anti-capitaliste en France.

L’électorat des « Verts » se situe à 64% pour défendre la loi de 1905 contre 72% pour le MoDem. Avec 25% il figure parmi les plus perméables « pour réformer la loi de 1905 », soit un score semblable à celui du MoDem (24%) et de l’UMP (26%).

Quelques autres préjugés qui sautent…

► Femmes-Hommes :

Y a-t-il un effet « Sexe, Genre » ? Sur la question de la laïcité, la différence entre les femmes et les hommes est insignifiante : 72% des hommes et 70% des femmes veulent garder la « loi de 1905 telle qu’elle est ». Cette tendance à la similitude de pensée traduit donc une émancipation croissante des femmes par rapport à l’influence religieuse du passé sur leur socialisation. C’est un total démenti au projet politique anti-féministe des islamistes en France ! Ce que ne reflètent pas les propos de nombreux journalistes ou animateurs des médias écrits ou parlés.

► Catégories socio-professionnelles :

On les aurait classés « Bobos » ou « Réacs », or ce sont les « Professions libérales-Cadres supérieurs » qui sont les plus favorables en France à la « loi de 1905 telle qu’elle est » : 77% (selon l’Ifop, le 82% des « Artisans-commerçants » repose sur un effectif interrogé trop petit). Puis viennent les « Professions intermédiaires » (74%), les « Ouvriers » (67%) et les « Employés » (58%). Les retraités (toutes catégories confondues) se situent à 73%, soit deux points au-dessus de la moyenne des Français.

► Les catholiques et les autres…

Les catholiques français : des « intégristes ? Nenni ! Une forte majorité des catholiques (69%) veut conserver la « loi de 1905 telle qu’elle est », ne se différenciant guère ainsi des « Sans religion » (70%). L’enquête montre que 61% des « Autres religions » ont la même attitude, mais ne précise pas les différences selon le protestantisme, le judaïsme et l’islam.

En somme, cela invite à la nuance et à ne pas confondre laïcité et anti-cléricalisme, ce qui peut être destructeur de l’adhésion massive actuelle à la laïcité en France. D’autant que simultanément 79% des interrogés sont favorables à la proposition « La laïcité doit consister à respecter toutes les croyances et ne doit pas considérer les religions comme un danger, mais comme un atout pour la société », même si dans le même temps 87% tempèrent la formulation de la question en disant que « les religions peuvent créer des tensions au sein de la société ».

► Effet de la taille des communes ?

« L’agglomération parisienne » dit à 63% vouloir conserver la « loi de 1905 telle qu’elle est », soit 6 points de moins que les « Communes rurales (69%), 10 points de moins que les « Communes urbaines de province », mais aussi 8 points de moins que la moyenne française, 14 points de moins que les « Professions libérales-Cadres supérieurs », 15 points de moins que l’extrême-gauche. Quelles hypothèses d’explication avancer ? A creuser par d’autres enquêtes.

Finalement, que conclure ?

Que les Français assument tenacement leur histoire politico-religieuse depuis les ruptures successives des rois de France avec les Papes (gallicanisme ou primat du politique sur le religieux), depuis l’Edit de Nantes avec Henri IV, depuis la philosophie des Lumières et la Révolution de 1789, depuis les grands combats républicains du XIXe siècle pour la république, la laïcité, l’Ecole publique obligatoire, donc gratuite, donc laïque. On peut ajouter que le débat et la loi du 15 mars 2004 interdisant les signes religieux ostensibles à l’Ecole ont probablement contribué à refaire prendre conscience que les libertés ne sont pas naturelles, mais qu’elles dépendent de cette conquête qu’est la République laïque.

En effet « les façons de pensée, d’agir, de se comporter », comme disait le sociologue Emile Durkheim, et même la liberté de choisir sa religion ou de ne pas en avoir ne sont possibles que dans une République laïque. Comme les Français en ont hélas la preuve quotidiennement avec la vision des massacres liés aux guerres inter-religieuses en Orient, au Moyen Orient, en Inde, au Pakistan, en Afrique. Comme le prouvent aussi les exigences obscurantistes croissantes des islamistes en Europe, au Canada, etc. L’attachement des Français à la laïcité procèdent de tout cela : il est une valeur politique incontournable que le Président Sarkozy ne doit pas perdre de vue, même si les institutions européennes l’aident dans cette opération de liquidation du pacte de la République laïque en France.

Pierre Baracca

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