» Le 20e siècle de Khadidja  » par Naïma Gamaz

Publié le 21 février 2008 - par - 286 vues
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Le livre est présenté avec une couverture de photos, couleur sépia, villages d’Algérie, le beau visage d’une femme jeune d’abord, puis moins jeune , sans doute Khadidja.
L’histoire de la famille commence, c’est Ahmed qui raconte, il transmet ce que lui a raconté son grand-père : le début de la colonisation. Chez les Allaoui, l’arbre généalogique remonte à 1840 ( conquête de l’Algérie c’est 1830). Le premier Français que les villageois de Aïn Arnat aperçurent était un Alsacien (beaucoup de colons venaient en effet de cette région de France. Ils fuyaient l’occupation allemande). Le Français tient donc son premier discours  » Les Turcs ne vous persécuteront plus » dit-il, protecteur.Maintenant, votre village appartient à la France !  » L’auteure décrit avec humour la stupéfaction des habitants de ce village, qui n’avaient jamais connu la persécution des Turcs et ne comprenaient rien à cette prise militaire de leur village, devenu soudainement français.

Et l’administration française s’installe

Les terres sont confisquées, elles n’étaient, souvent, pas officiellement enregistrées. Le premier Français, Cholet, est suivi d’une véritable tribu de » Cholet »alsaciens qui s’installe et accapare les terres, non sans violence, des paysans disparaissent et ne reviennent jamais.
L’auteure évoque l’établissement des administrations sur le modèle français. Mouloud, le grand-père, ose protester contre la confiscation de ses terres. Il évite la prison en acceptant de ne garder que sa maison.
Les Français vont établir un plan d’urbanisation pour dégager des boulevards larges ( à la manière de Haussmann) et assurer la sécurité dans les villes.

Mouloud dut quitter sa ferme pour la ville, comme de nombreux paysans spoliés.La vie était difficile pour les Algériens.
La mère de Khadidja, Yamina, avait épousé son cousin à 13 ans. Celui-ci partit pour la guerre de 14, et revint en Algérie pour y mourir, comme de nombreux poilus, « les poumons brûlés au gaz ».
Dans cette société , on trouve les colonisateurs français, les maîtres, des Corses, des Italiens, des Espagnols, des Juifs et enfin les « Arabes » qui sont des sous-citoyens, des  » crouillats  » que l’on emploie pour des salaires dérisoires, « une poignée de figues ».Les femmes, les filles algériennes servent les femmes des colons et ne sont ni mieux traitées ni mieux payées !

Dans les familles « indigènes » les femmes sont maltraitées : on les marie très jeunes, elles deviennent le souffre-douleur de la belle-mère qui les fait travailler dur .Certaines vont à l’école de tissage de Constantine : quand elles reviennent , elles sont moins dociles. Les mères considèrent l’instruction comme « le pire des maux ».

Les filles subissent la loi du frère

 » Lili y a vouli  » (1) dit la belle-mère , elle se prend pour une princesse. « Je peux lui frotter les côtes !  » dit l’aîné, le frère. Et il frappe et sa soeur et sa belle-soeur. C’est le garçon-roi, il doit exercer son autorité sur les filles, les femmes. Cassim est le maître, il va « ordonner » le mariage de Khadidja avec Ahmed.

Khadidja et Ahmed

Nous entrons ainsi un peu plus dans la vie du couple. Ahmed est un personnage intéressant : lucide, il évoque les persécutions coloniales, mais sans oublier l’histoire de son pays :  » Quand les Arabes dominaient, ils ont été esclavagistes » dit-il. Il critique aussi les juifs qui se considèrent « comme le peuple élu , cela laisse entendre que les non-juifs sont des humains de deuxième choix « .
Ahmed entra dans l’armée comme son père. Une épidémie de typhus décimait la population , Khadidja allait mourir. Ahmed obtint par l’armée que sa femme soit soignée et sauvée par la pénicilline.

Puis ce fut le 8 Mai 1945

A Sétif, des manifestations célébraient la fin de la guerre, mais un premier drapeau vert avec un croissant et une étoile apparut et ce fut la fusillade.Cette répression fit beaucoup de morts et elle fut à l’origine de ce que l’on appela « les évènements » …
Le 27 Octobre 1950, Ahmed et Khadidja arrivèrent à la gare de Perrache, à Lyon .C’est à pied qu’ils arrivèrent à la Croix Rousse, le quartier des Canuts.

Une nouvelle vie va commencer pour eux. Ils vont avoir dix enfants, l’auteure est la 8e de la fratrie.

L’arrivée en France est difficile : il y a déjà 4 enfants. Ahmed va habiter dans une grande pièce offerte par son oncle, il trouve du travail dans cette France « en reconstruction  » après la guerre. Le frère d’Amed a fait la guerre d’Indochine d’où il est revenu amaigri, épuisé. Et il se fait aussitôt « embarquer » par le FLN , qui lui confie une » mission ». Ainsi les Algériens, en France, participent aussi au combat, souvent malgré eux. Il sera emprisonné à Montluc, haut lieu de la résistance lyonnaise, où tant de résistants furent torturés. Il écrit une lettre au général de Gaulle, il parle de la guerre d’Indochine et de son combat aux côtés des Français.

Il est libéré et doit retourner en Algérie. Les enfants de la famille grandissent et fréquentent l’école de la République. Extraordinaire la scène où Houria annonce à grands cris que sa soeur Noura est première de la classe. Mais la mère, Khadidja tient alors à ses filles un discours désespérant, reprenant « les principes ancestraux » de soumission :  » les filles n’ont pas à être instruites, leur rôle c’est tenir un ménage, de s’occuper des enfants . Elles sont les gardiennes des traditions »
Une fille, Malika, proteste et se révolte  » je suis une fille et fière de l’être « soutient-elle crânement.

L’auteur dénonce l’éducation des garçons dans la famille maghrébine : c’est le garçon-roi, il est servi par sa mère et ses soeurs, il ne fait RIEN .Les études, c’est souvent pour les garçons même si les soeurs sont plus douées !
La famille Allaoui a comme voisins des « Français »: la famille Astier, qui n’a pas d’enfants. Madame Astier s’occupe beaucoup des enfants de la famille Allaoui, elle leur apporte un complément » interculturel » qui aide à leur réussite.

 » J’ai cru entrer à Versailles »

La famille Allaoui va connaître un grand bonheur: un HLM, enfin , avec 4 grandes chambres, des placards pour tout ranger, la douche, eau froide ou chaude!
Cette génération va avoir des comportements différents . Certains vont économiser pour faire construire en Algérie. Les salaires étant insuffisants, les enfants vont parfois se « nourrir » dans les grandes surfaces !
Il y a les mariages « arrangés » pour cartes de séjour et même des Algériens qui exploitent les sans -papiers .De nouveaux immigrés vont arriver . Leur mentalité est différente, le quartier de Mermoz, autrefois très populaire, va se transformer.La mixité sociale va disparaître : « les familles françaises qualifiées « de souche » installées depuis deux ou trois générations devaient se taire, se terrer et subir « Ces nouveaux immigrés vont imposer la loi du silence « avec des méthodes d’intimidation, d’exclusion, de bannissement …à tous ceux qui refusaient le communautarisme  »

Les voiles et les paraboles

La scène de la pauvre vendeuse traitée de raciste, de lepéniste parce qu’elle demande à une mère de surveiller son enfant, avec force cris, indignation et menaces, cette scène devient de plus en plus courante .
Ahmed , le père, est le plus lucide quant à ces nouveaux intégristes :  » Le racisme anti-français est attisé par ces nouveaux « sétoutes « (Tartuffe) qui prient en direction de la banque et viennent nous donner des leçons d’islam  » L’influence des islamistes est grandissante, ils épousent des  » beurettes » de nationalité française, puis installent leur « marché », rachètent les boucheries ou charcuteries françaises et les transforment en boucheries pour vendre de la viande « halal ». Et tous ces nouveaux religieux essaient d’imposer le voile.

Malika la rebelle

Malika apostrophe sa copine extrême gauche et lui administre une leçon de République laïque.  » Ah oui, je ne dois pas critiquer le port du voile et les mariages arrangés ? Sous prétexte que ce sont les traditions de ma « communauté » et que je dois les respecter ? Accepterais-tu, toi, le port du voile et un mariage arrangé par ta communauté? . Tes amis différentialistes me dégoûtent ! »
Ainsi l’auteure, à travers ce livre passionnant a-telle rendu hommage à Kadidja et Ahmed, immigrés de la première génération. Elle est très lucide et porte un regard sans complaisance , elle dénonce tous les racismes ,antimaghrébin, anti-juif, mais aussi anti-français . Elle dénonce aussi les agissements de ces islmaistes qui « communautarisent  » les quartiers.
Dois-je vous dire qu’elle est républicaine, laïque et féministe ?

Mireille Popelin

Le 20e siècle de Khadidja  »
édité par APPEF
33 rue des jasmins
69008 Lyon
Email : appef@free.fr

(1) expression de raillerie

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