Le 8 mars nouveau est arrivé

Publié le 5 mars 2008 - par
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Voilà venu le temps du 8 mars. Chaque année, en avant première du printemps, on célèbre cette date devenue rituelle. On ne sait plus bien ce qu’elle commémore, à force d’avoir été trafiquée. Elle n’est pas ce qu’on croit : le rappel d’une manifestation spontanée de femmes. On évoque comme événement fondateur la grève des ouvrières du textile à New York en 1857. Mais aucune mention de cette grève dans les sources américaines de l’époque, ni dans les histoires du mouvement ouvrier aux Etats Unis. Les recherches des féministes ont mis à jour l’origine exacte de cette commémoration. La décision de célébrer chaque année une journée internationale de la femme fut prise en 1910 lors de la 2e conférence internationale des femmes socialistes à Copenhague. La direction du parti social démocrate fixa la première journée des femmes en mars 1911. La journée des femmes ? Un produit de la volonté politique du mouvement ouvrier international. En France, le 8 mars devient officiellement journée internationale des femmes en 1982, par la volonté d’Yvette Roudy alors ministre des Droits des femmes.

Cette journée symbolique est l’occasion pour tous les medias, d’y aller de leur couplet catastrophiste sur la situation des femmes. L’air de dire « Vous voyez votre libération, ça ne marche pas. » Le reste de l’année, ils sont plutôt tentés de diriger vers la poubelle nos articles et autres prises de position. Sachez le : le silence des féministes est dû, non pas à leur disparition ou à leur abattement, mais à la propension médiatique à ne pas les publier. Mais là, le 8 mars, tous les micros, obstinèment fermés, s’ouvrent à une écoute tous azimuths des problèmes des femmes, la chiffromanie s’empare des rédactions. Une femme sur trois meurt en France tous les trois jours à la suite des coups, la différence de salaire est toujours au moins de 20%, 80% des salariés pauvres sont des femmes, 83% des emplois à temps partiel, 48000 femmes sont violées chaque année, les conditions de pratique de l’IVG difficiles, tandis que la pression sociale pour que les femmes soient mères s ‘appesantit, la prostitution se banalise, les mariages forcés se répandent…

On en rentre la tête dans les épaules, sous l’avalanche. D’autant que tout ceci est vrai. Une véritable régression est à l’œuvre, elle touche les maillons les plus faibles de la chaîne sociale, elle tente de leur reprendre ce qu’ils/ elles ont arraché. Mais encore ? Qui dit régression, se situe relativement à un temps où les choses avançaient. Quel temps ? Là , on est dans le plus grand flou. Pour la majorité, c’est un « avant » mythique et non repéré, le fameux « bon vieux temps ». Dans nos milieux, la référence est plus précise : c’est 68 et le grand chambardement social qui a suivi. en rupture nette avec les années précédentes.

Eh bien, justement, il faut recourir au travelling arrière pour bien évaluer une situation présente. Ce qu’on nous met sous le nez chaque 8 mars, c’est un instantané en noir et blanc. On évite soigneusement l’autre face, couleur, du paysage. La réalité, elle, est en cinémascope, tout en mouvement et en contrastes. Quand on se retourne sur les années d’avant 68, on se souvient d’une France où c’est pas la joie d’être une femme. Certains ont encore en mémoire le célèbre éditorial prémonitoire de Viansson Ponté dans « le Monde », à la veille de mai 68 « La France s’ennuie ».

Pour les femmes, pas le choix, c’est mariage, marmots, maison, et résignation devant une vie sans perspectives. Et sinon, fille facile, fille mère, marge et solitude. Question boulot, à part ouvrière, secrétaire, ou instit/ prof, pas de perspectives de carrière. On avorte dans la boucherie et le silence, on est battue autant qu’en 2008, mais on la boucle parce qu’on a honte, on est larguée avec les gosses qu’on n’a pas pu choisir. Le clandestin fait la loi.

Il y a une différence de taille avec aujourd’hui. Elle est dûe à deux facteurs : la levée du silence et les effets de la libération des moeurs. La première : tous les aspects de l’oppression des femmes, jusqu’alors mis au placard du privé, ont été sortis sur la place publique. Y a t il plus de viols ou y a t il plus de plaintes de viol ? Et y aurait il plus de viols parce que la libération sexuelle a levé pour les individus fragiles et frustes, les interdits ? Idem pour les violences conjugales. Faute d’études comparatives, on n’en sait rien.

La deuxième différence avec avant : On est passé brutalement d’une société figée, où la répression sexuelle avait créé des freins et des refoulements, à une société permissive, où les mentalités brimées n’ont pas eu le temps de changer en profondeur. On a plaqué de la libération sur un fonds inchangé de refoulement. « Tous libérés, à mon commandement ! » Cela génère du désarroi, de la violence et la valse hésitation entre les comportements anciens, et les tentatives pour s’en extraire.

Nous sommes dans un passage. Si on veut comprendre quelque chose à ce qui se passe, et ne pas s’obséder sur la régression ambiante, il faut lever le nez de son strict présent. C’est ainsi qu’on mesure d’où on vient, et les chances qu’on a d’aller plus loin. L’héritage le plus spectaculaire de mai 68 est la formidable avancée de la condition des femmes. Elle a plus progressé en quarante ans qu’en quarante siècles. Il faut être inconscient pour croire qu’on va rattraper ce retard millénaire en quelques décennies. La société patriarcale, bousculée dans ses profondeurs, freine des quatre fers, reprend ce qu’on a essayé de lui arracher. Nous sommes dans l’inévitable période de creux qui succède dans l’Histoire aux phases de progrès.

Alors, en ce 8 mars, voici quelques petites nouvelles réconfortantes, glanées de ci de là, dans le monde. Chez les Masaï, en Tanzanie, un nouveau rite remplace l’excision pour les jeunes filles : une légère excision sur les cuisses. Les saoudiennes ont désormais le droit de réserver une chambre dans un hôtel sans être accompagnées d’un homme.

En France, il y a pour la première fois autant de femmes que d’hommes promues aux plus hauts grades de la Légion d’honneur, cet insigne éminemment machiste inventé par Napoléon. Voilà qui reconnaît la contribution des femmes à la vie économique, politique et culturelle de la nation. Les guides de haute montagne, bastion masculin, ont élu une femme à la présidence de leur Syndicat. Et pour finir, Rama Yade a déclaré que la France devait offrir sa protection à Taslima Nasreen et Ayaan Hirsi Ali. Serait ce un début vers l’élargissement du statut de réfugiée politique aux femmes victimes de persécutions spécifiques ? La Ligue du droit des femmes le réclame ce depuis 1980. Il suffit qu’un pays membre de l’ONU en fasse la demande…

De petits pas qui vont dans la même direction : l’inclusion, à part entière, des femmes dans le monde. La marche vers la reconnaissance est toujours longue.

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