Le biniou, le joueur de fifre et l'Empire (1re partie)

Ar binioù-kozh, lo flestelaire und der Kaiserreich.

Partie 1 : la France, la République, la laïcité

La France n’est pas une évidence ; ni ethnie, ni frontières, ni religion, ni aucune certitude venue du fond des âges, rien qui borne, rien d’intangible, ne désigne cette étrange nation ; la France est une inquiétude permanente.
Construction éminemment politique, la France a cette fragilité qu’ont les hautes idées, sa simplicité est exigence, et son complexe assemblage se fait bien en avant du quotidien vulgaire. La France est au-delà d’elle-même rebelle à l’étiage ; soumise elle deviendrait inutile.
Dans cette alchimie renouvelée sans cesse, le débat régionaliste a toujours en France une acuité particulière, il est le lieu où se cristallisent diverses oppositions politiques ou sociales et nombre de tensions. Certains voudraient en faire le révélateur d’un mal puissant, congénital de la nation française ; d’autres un tremplin pour une modernité nouvelle vers un conglomérat improbable de baronnies étriquées. « C’est le malheur du temps que les fous guident les aveugles » se plaint Shakespeare par la bouche du Roi Lear, mais à Corte ou à Lorient les fous sont bien souvent de cyniques simulateurs et les naïfs qui les écoutent devraient se souvenir que la cécité permanente est la mort.
Forces d’arrachements, les régionalismes n’existent qu’en rapport avec la France, leur capacité à mobiliser contre Elle est leur seule importance ; ce qu’ils portent n’est pas nouveau, en d’autres temps ces Janus se nommaient la Fronde, Girondins, ou retour aux valeurs paysannes ; dans l’histoire de notre république c’est aux « 10 Juillet (1940)» que répondent les « 10 Août (1793).

Quand bien même il y aurait Proudhon c’est bien l’idée maurassienne d’un pays légal, masque grotesque trahissant le pays réel, qui reste le fondement, parfois inconscient, de ces mouvements, et si l’immaturité sympathique peut parfois emporter une acceptation amusée, il ne faut pas perdre de vue que l’on n’est jamais très loin de Teutberg ; derrière cet actuel combat politique ressurgit quelque chose de très ancien : la lutte de la cité contre la forêt.
A l’acclamation des rois par la tribu des purs communiant dans l’éden originel, s’oppose l’élaboration conjointe de l’intérêt commun dans la cité imparfaite. La mystique contre le réel, la mystification contre les Lumières.
Et la laïcité dans tout cela ?
La laïcité est un principe politique général, ce n’est pas l’indifférence que la pudibonderie démocrate appelle tolérance, ce n’est pas non plus le concept amoral du tout possible, ineptie libérale ; la laïcité ne saurait se limiter à être l’arbitre étranger aux interrogations sociales.
Laïcité, prééminence du droit au doute, prépondérance de l’intérêt collectif, postulats arbitrairement posés, dont découlent une part majeure de la réalité politique de la France ; quelle réduction de croire qu’elle se résume dans son application aux cultes et commence en 1905 !
La laïcité est une longue quête, toujours sous-jacente à ce que les temps nomment « l’identité nationale » ; le bûcher des Templiers, l’ordonnance de Villers-Cotterêts, la révocation de l’Édit de Nantes, sont des actes laïques.
Dans une République laïque l’espace politique est organisé pour que s’y exprime la recherche du bien public, ce n’est pas une agora ouverte à tous les vents, mais un forum ceint de structures communes, ainsi la laïcité ne définit-elle pas un lieu de débats débridés mais un périmètre exempt de contraintes, de pollutions, confessionnelles ou communautaires.

La laïcité à la française -la seule réelle- est unique, c’est le prolongement d’un État investi, habité d’une philosophie politique particulière, parce qu’elle accepte, théorise, que la puissance publique soit un prescripteur ; l’éducation nationale, dans sa formulation même en est l’exemple ; les attaques en règle contre notre système éducatif, contre notre patrimoine culturel, sont similaires en buts et origines aux agressions contre la laïcité, il est dramatique que tant de progressistes ne le comprennent pas.
Société, conjonction des individualismes, tout irrévocable limitant l’individu, ou réceptacle commun des individualités, société anglo-saxonne, musulmane ou latine, oppositions réaffirmées, fondamentales du combat engagé.
Gérard Couvert
(à suivre)

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