Le chercheur provoile Vincent Geisser, victime ou manipulateur ?

Publié le 15 juin 2009 - par
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Le petit monde de l’intellocratie est tout bruissant d’une de ces affaires dont il raffole : un des leurs, M. Vincent Geisser, serait victime d’une atteinte à la liberté du chercheur car convoqué devant le conseil de discipline du CNRS.

De quoi s’agit-il ?

M. Geisser, chercheur à l’IREMAM, laboratoire du CNRS, est un représentant de cette gauche universitaire qui a parfois du mal à distinguer clairement islamisme et Islam. Il a publié ses thèses dans un ouvrage «La Nouvelle islamophobie » – une réponse directe au livre de Pierre André Taguieff « La nouvelle judéophobie » – qui expose une thèse rebattue par la bien-pensance libérale-libertaire au pouvoir : la France, en raison du traumatisme hérité de son histoire coloniale, n’arriverait pas à appréhender le fait musulman comme un fait religieux national. Le discours islamophobe emprunterait de manière privilégiée au registre républicain ses arguments d’un islam incompatible avec l’universalisme issu des Lumières. Dans le prolongement du racisme néo-colonial, les « républicains » ne seraient toujours pas sortis d’un rapport civilisateur à l’islam et verraient l’identité française comme exclusive de l’identité musulmane ! D’où l’hostilité des républicains au port du voile islamique à l’école : CQFD !

M. Geisser a joint l’acte à la parole en apportant un soutien bruyant à une jeune femme privée de son allocation de recherche en raison de sa persistance à porter le voile islamique dans les locaux du service public dont elle est la salariée. Monsieur Geisser n’y va pas par quatre chemins : cette jeune femme serait la victime du fonctionnaire de défense du CNRS qui, chargé par sa fonction de veiller à la sécurité du patrimoine immatériel du CNRS, s’était inquiété des contacts de M. Geisser avec certains milieux potentiellement proches de l’islamisme. Lui-même et la jeune femme seraient l’objet d’une persécution semblable à celle subie par « les juifs et les justes » sous l’occupation nazie : D’après M. Geisser « Le fonctionnaire de défense est un idéologue qui traque les musulmans et leurs « amis » comme, à une certaine époque, on traquait les juifs et les Justes. » Rien de moins.

Le message est immédiatement relayé par le site Oumma.com dont M. Geisser est un des chroniqueur, commissaire politique serait plus juste. Tout ce qui est de près ou de loin suspect « d’islamophobie » étant cloué au pilori dans des termes qui ne font pas dans la nuance. Bien évidemment, M. Geisser signe ses papiers de son titre universitaire, comme si la qualité de « politologue » lui donnait autorité pour parler de ce qui n’a rien à voir avec son activité scientifique.

Il se passe alors ce qui doit se passer : M. Geisser ayant insulté publiquement un haut fonctionnaire de son institution passe en conseil de discipline et ledit fonctionnaire l’attaque en justice pour « injures publiques ». S’ensuit une mise en scène médiatique des habituels pétitionnaires pour « atteinte à la liberté intellectuelle de la fonction publique ».

Qu’en est-il ?

Bien évidemment, M. Geisser, même en tant que fonctionnaire jouit du droit d’expression, même s’il en est avare pour quiconque ne partage pas ses vues. Il a le droit de raconter absolument n’importe quoi et ce droit doit être défendu pour tout un chacun. Mais avant de se précipiter pour signer la pétition de soutien au susdit, deux éléments sont à prendre considération pour se faire une idée juste du problème :

Qu’est-ce que la liberté académique du chercheur ?

Une des conditions de base d’une activité de recherche sérieuse, et qui est une règle appliquée par toute communauté scientifique de par le monde démocratique, est qu’un chercheur ne peut être critiqué ni empêché d’exprimer quelque idée que ce soit, fut-elle en contradiction avec les vérités communément admises. C’est la condition même de progression du savoir scientifique.

Mais la règle corrélative appliquée par toutes les communautés scientifiques est l’obligation de soumettre à la critique, au sens noble du terme, les processus de recherche qui a permis au chercheur d’inférer cette conclusion. Et c’est là que les choses se gâtent : dans le climat de terrorisme intellectuel qui font régner certains « imposteurs intellectuels » (j’emprunte l’expression au livre salutaire de Sokal et Bricmont) sur l’université « la liberté de dire n’importe quoi est mieux défendue que la liberté de dire qu’on dit n’importe quoi » selon l’heureuse formule de Jacques Bouveresse qui a consacré un ouvrage stimulant aux tours de passe-passe de l’intellocratie qui vous transforme, en deux temps et trois mouvements, n’importe quel contradicteur en nazi .

S’agit-il dans cette affaire de liberté académique du chercheur ? Non. M. Geisser n’a pas été empêche de publier quoi que ce soit. Sa supposée persécution ne vise absolument pas son travail académique. Il a été invité à rendre compte de ses contacts pris dans les terrains sensibles où il effectue ses recherches, ce qui est dans les strictes attributions d’un fonctionnaire de défense.

M. Geisser défend-il la liberté d’expression ?

Parmi les premiers signataires de la pétition de soutien à Vincent Geisser, on relève les noms d’Alain de Libera et d’Olivier Roy, qui se sont illustrés –entre autres – dans la persécution d’un paisible médiéviste, Sylvain Gouguenheim, professeur à l’Ecole Nationale Supérieur, qui dans un livre culte, « Aristote au Mont Saint Michel », remettait en question la transmission de l’héritage grec par la voie unique des Lumières musulmanes (antérieures aux Lumières chrétiennes et venues par la présence arabe dans le sud de l’Espagne) et qu’il y aurait eu, pour une part, transmission directe du grec au latin par des moines du Mont Saint Michel.

Pour Alain de Libera, relayé par la presse de la bien-pensance, de Télérama au Monde diplomatique, il ne saurait s’agir là d’autre chose que de racisme anti-islamique, et de demander des sanctions contre Sylvain Gouguenheim dans une pétition ou une vingtaine de signataire sur 300 sont des médiévistes connaissant un tant soit peu le sujet, et sur ces vingt, plusieurs doctorants ayant signé sous la pression de leur directeur de thèse. Plus, d’après l’éditeur de Sylvain Gouguenheim, Le Seuil, beaucoup de pétitionnaires ont demandé l’ouvrage en service de presse après avoir signé !

Et qu’on lise la démande de ces grands amoureux de la liberté d’expression des chercheurs :

« Nous, enseignants, chercheurs, élèves et anciens élèves de l’Ecole normale supérieure Lettres et sciences humaines, affirmons solennellement que les prises de position idéologiques de Sylvain Gouguenheim n’engagent en rien les membres de son Ecole.

(Dans les usages de la recherche universitaire, le travail d’un chercheur n’engage JAMAIS son institution, au nom du principe même de la recherche qui s’oppose à tout principe d’autorisation préalable de publication).

– En nous gardant des querelles corporatistes, des conflits de personnes et des récupérations de tous ordres, nous souhaitons réaffirmer avec force notre attachement à la nécessaire distinction entre recherche scientifique et passions idéologiques.

(Nous sommes vraiment ici dans le cas de la prostituée qui crie « au viol », l’argument des pétitionnaires ayant été de refuser tout statut scientifique au travail de Sylvain Gouguenheim pour lui faire le coup de la « reductio ad hitlerum » : quelques sites d’extrême droite ont cité les travaux de Gouguenheim, donc Gouguenheim est un nazi)

– Nous demandons une enquête informatique approfondie sur les points évoqués plus haut.

(L’énormité de cette demande – inquisitoriale et liberticide – est à mettre en contraste avec les plaintes de M. Geisser de ce qu’il a à rendre compte d’avoir traité un fonctionnaire en responsabilité de nazi).

-Nous demandons que toutes les mesures nécessaires soient prises afin de préserver la sérénité pédagogique et la réputation scientifique de l’ENS LSH.

(Cela rappelle les pétitions des assemblées de travailleurs à l’époque des procès staliniens, demandant qu’on les débarrasse de la vermine pour pouvoir reprendre le fil des « affaires courantes »).

Voilà qui défend Vincent Geisser, compagnon de route des Frères musulmans qu’on ne risque pas de trouver parmi les rares défenseurs de Sylvain Gouguenheim.

Faut-il défendre Vincent Geisser ?

Bien sûr que oui, et malgré tout, s’il s’agissait de défendre la liberté académique du chercheur. Bien sûr que oui, et malgré tout, s’il s’agissait de la liberté d’expression et du droit de dire n’importe quoi qui est valable pour M. Geisser comme pour tout le monde.

Mais il ne s’agit pas de çà.

Vincent Geisser a monté une opération médiatique de toute pièce pour politiser un conflit privé et une faute professionnelle.

Traiter quelqu’un de nazi dans un courriel publié sur un site est condamné par la justice au regard de la jurisprudence du Tribunal International de Nuremberg, car le nazisme n’est pas une opinion mais un crime.

Comme tout fonctionnaire, Vincent Geisser est soumis à un pouvoir hiérarchique et en l’occurrence à un fonctionnaire « sécurité défense » qui s’enquiert légitimement des déplacements des agents dans des zones pour le moins sensibles. Il l’a sans doute fait maladroitement en se laissant entraîner par Vincent Geisser dans une discussion sur le fond : il ne faut jamais attraper l’attrape-nigaud que vous tend un gauchiste professionnel, passé maître dans la dialectique « provocation – répression ».

Vincent Geisser n’est pas un défenseur de la liberté intellectuelle des chercheurs : c’est un imposteur ivre de satisfaction narcissique qui veut se poser en victime pour mieux mettre, demain, au pilori, au silence, et si possible au chômage tous ceux qui auront l‘outrecuidance de s’opposer à lui.

Donc, que ce monsieur gère la conséquence de ses actes devant la justice et son conseil de discipline. Mais mon petit doigt me dit que, vu les idées qu’il défend, il ne risque pas grand chose !

Jules Dupont

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