Le conflit scolaire à Berlin autour de l’Éthique et de la Religion

Publié le 2 février 2009 - par

Le 19 janvier 2009 l’hebdomadaire allemand Der Spiegel a publié un article de Julia Franck sous le titre de État et Religion (1).

Vu l’éclairage qu’il nous livre, Pascal Hilout a estimé utile de traduire cet article pour notre magazine ; ceci d’autant plus qu’il émane d’une femme de premier plan chez nos voisins Allemands :

Julia Franck, 38 ans, écrivain, vit à Berlin. Elle est mère de deux enfants. En 2007, elle a obtenu le « Prix du livre allemand » pour son roman “Die Mittagsfrau” (La femme de midi).

Résumé

« L’Étique » comme matière obligatoire, a été introduite à Berlin par la coalition entre Gauches et SPD à partir de l’année scolaire 2006/2007. Elle est enseignée à tous les élève à partir de la 7ème année scolaire. Contrairement à la plupart des Länder, le cours de religion a depuis toujours été à Berlin une option facultative, à côté des autres matières régulières.

L’initiative populaire « Pro Reli » voudrait que la religion soit inscrite au programme comme matière fondamentale et devienne une alternative au cours d’éthique. Encore avant l’expiration du délai, mercredi 21 janvier 2009, les partisans de la religion pouvaient encore récolter les signatures requises.

Texte principal

Lorsque l’annonce de nouvelles victimes dans la bande Gaza raisonne à travers la forêt magique dénommée Allemagne, illuminée par un ciel bleu-éther où un soleil d’or fait briller des branches chargées de neige et des enfants qui rient en se lançant des boules blanches ; certains seraient tentés de hausser les épaules et d’autres verser des larmes en silence.
Mais ce qui berce nos sommets se retrouve aujourd’hui dans une campagne à Berlin répondant au doux nom de « Pro Reli » (Pour la Religion).

A l’automne, s’était la crise financière qui faisaient gémir et se lamenter aussi bien les médias que les citoyens. Elle a poussé la question de l’Éducation sur le bas-côté, sans ménagement, alors que cette question était prévue occuper le haut du pavé au programme politique automnale. Et c’est ainsi que le gouvernement avait fortement retroussé les manches pour servir une soupe trop brûlante, aussi bien aux plus pauvres qu’aux plus rapaces parmi nous autres riches. Pourtant, ce n’est pas une campagne « Pro Éduction » qui fait l’objet d’une initiative populaire dans la pauvre ville de Berlin ! Non, des signatures sont récoltées pour une association fortement engagée pour exiger des cours de religion encadrés par les différentes chapelles et confessions.

Partout, vous entendez le même appel au secours : « Pour la religion et pour le libre choix. Votre signature compte ! » Que ce soit devant les « Portes ouvertes des galeries pour la journée de l’Enfant », à l’occasion de « La fête des continents » aux musées d’ethnologie à Dahlem , dans le quartier bourgeois de la ville, dans le prêche de l’église la plus proche ou bien dans le tract sorti des cours de religion donnés à l’école primaire publique.

Est-ce que mes enfants sont en danger ? Quelqu’un a-t-il révoqué la constitution à Berlin ?

Les notions fondamentales de la démocratie, des mots comme «Liberté» et «Choix», font battre le cœur un peu plus fort. Nous y adhérons tous, n’est-ce pas ?

En Allemagne, loin de la bande de Gaza et du Kosovo, le droit de pratiquer sa religion serait-il en danger ? Mes enfants et leur liberté de croire ou de ne pas croire sont-ils menacés ? La constitution à Berlin, ne serait-elle plus en vigueur ?

Ma signature dans ce cas, peut-elle pousser à la tolérance ? Peut-elle protéger tous ceux qui voudraient bien croire, ceux qui peuvent croire, ceux qui sont pour une foi pour soi, dans l’entre soi, plutôt qu’avec les autres ?

À l’école primaire de mon fils, le cours de religion n’est pas relégué à la marge du temps scolaire, comme c’est le cas des heures de soutien et des travaux collectifs dédiés aux arts et aux sports. Non, ce cours a le privilège d’être installé au cœur-même de la matinée.

L’école maternelle, confessionnelle et intégrative, que fréquente ma fille, bénéficie presque des mêmes subventions que celles octroyées aux écoles maternelles non confessionnelles.

En dépit du fait que depuis 1948 Berlin (comme la ville de Brème) bénéficie d’un statut à part : la religion n’y est pas un cours obligatoire, mais une option offerte par les différentes communautés.

Quel but voudrait atteindre cette campagne « Pro Reli » à travers une initiative populaire ?

C’est parce que le racisme, l’antisémitisme(*) et la violence parmi les élèves et contre les professeurs (**) avaient atteint des sommets que l’état de Berlin avait introduit « L’éthique » comme matière obligatoire dans les écoles publiques, à partir de la 7ème année scolaire.

(*) « Sale juif » a depuis longtemps “prospéré” pour devenir l’insulte numéro 1.

(**) A noter qu’en mars 2006, les professeurs du Lycée Rütli, à Belin, ont rendu public une lettre explosive où ils ont purement et simplement demandé la dissolution de leur institution qui ne pouvaient plus faire face à la violence de ses élèves.

Le programme de cette matière présente une gamme variée, mariant philosophie, histoire culturelle, mais aussi des thèmes religieux. Il s’agit donc de pratiquer la discussion entre élèves de différentes imprégnations culturelles.

Là où le dialogue est absent, il y a lieu de s’attendre aux manifestions de rejet, au fanatisme religieux et à des morts (le “crime d’honneur”, dont la jeune Hatun Sürücü était victime en 2005 à Berlin, avait été applaudi par bien des élèves ; ce qui a finalement donné la dernière impulsion pour introduire les cours d’éthique). Il est de la responsabilité de l’État séculier de contrecarrer cela à la racine.

La connaissance du monde devrait être transmise dans ce cours. Avant toute autre manière de penser, c’est l’ouverture, l’empathie et le respect qui devraient y être pratiqués. Ceci est à même de rassurer tout autant le croyant, qui aspire à la liberté et au choix, que le non-croyant.

Seulement voilà : l’initiative « Pro Reli » n’exige pas la pérennisation d’un libre choix des cours de religion. Elle voudrait remplacer le cours obligatoire « Éthique » par l’obligation de choisir entre l’instruction prodiguée par l’État, d’un côté et, de l’autre, par les communautés confessionnelles, bien séparées les unes des autres.

Mais il n’y a pas que les confessions chrétiennes qui se battent aujourd’hui pour gagner du terrain sur la scène publique. Dans certaines écoles publiques de Berlin, 80 à 90% des élèves sont musulmans, d’origine allemande ou étrangère. Il s’agit ici pour les professeurs de relever le défi d’organiser, pour les filles et les garçons, des activités sportives mixtes, telles la natation, d’aborder l’éducation et la prévention sexuelle ainsi que l’évolution en cours de biologie, d’apprendre aux élèves aussi bien la langue allemande que le respect du corps professoral, féminin tout autant que masculin.

Durant ma propre scolarité, j’aurais tout à fait espéré un échange avec les élèves modérés d’origine turque et iranienne portant sur les différences culturelles et non pas uniquement autour de la mini-jupe, du voile et des cheveux aux vents.

De l’organisation de cours séparés par confession pour y enseigner une foi et des valeur à des enfants, on peut finalement se demander s’il y a lieu d’attendre quelque valeur ajoutée à la capacité de nos jeunes à dialoguer et à maîtriser le changement social ? Dans ce domaine, la concurrence entre État et Religion n’est ni naturelle ni nécessaire. Tout particulièrement dans une société plurielle et mondialisée, chaque élève allemand se doit de posséder quelque savoir sur les différentes religions, leur histoire, leur vision du monde et sur leurs pratiques.

Au cours de l’année scolaire, dans le cadre de la discipline dénommée „Éthique“, rien n’empêche d’inviter à l’école, un rabbin tout autant qu’un imam, un bonze, un prêtre ou une femme évêque…, pour parler de leurs croyances, de leurs traditions, de leurs rites et pour répondre à des questions. Tout compte fait, cette discipline pourrait même s’appeler „Éthique et religions“.

Indépendamment d’un éventuel accord sur la façon de s’entendre et de transmettre une éducation et des valeurs, les communautés religieuses pourraient tout à fait continuer à offrir des cours qui leur soient propres. Et pourquoi pas dans les écoles. De façon indépendante de la charge éducative qui incombe à l’Etat, l’assurance des communautés pourrait s’y manifester dans un accès libre et dans la diversité. Sauf que cela n’avait nullement besoin d’une campagne Pro Reli, mais tout simplement d’une prise en compte engagée des différents intérêts de la part des communes.

Faut-il que les croyants restent entre-eux, ou bien que les écoles transmettent une base commune des valeurs ?

Dans une action en justice contre le cours d’Étique, qui avait même dégénérée en plainte devant la cour constitutionnelle, les plaignants affirment, en effet, que le contenu de ce cours serait contraire à la foi chrétienne et que, par son caractère obligatoire, il entraverait la fréquentation du cours de religion. En tant que telle, cette plainte a déjà été rejetée au printemps 2007.

Le bon sens ne peut que s’en étonner, gentiment. Celui qui voulait pratiquer la voile, jouer de la trompette, suivre des cours de préparation à la confirmation et faire du yoga, a réussi, le plus souvent, à le faire après ses heures de cours. Par ailleurs, même s’il y a opposition entre théorie de l’évolution et créationnisme cela n’implique pas nécessairement un choix à faire entre cours de biologie et un enseignement commençant par le récit de la Genèse.

De mon point de vue, il est difficile de suivre le raisonnement considérant la philosophie comme cours en athéisme et l’enseignement de l’éthique comme unique concurrente au cours de religion.

D’après les tenants de Pro-Reli, il est important que croyants et non-croyants aient des cours séparés puisque leurs visions de l’homme sont différentes : « Il est cependant important, pour les deux parties, que l’observateur puisse développer sa propre morale en harmonie avec ses représentations du sens de la vie. »

C’est comme s’il n’y avait pas de valeurs s’imposant à tout le monde dans notre société.

Finalement, c’est bien la charge d’éducation revenant à l’Etat qui est remise en cause. Il apparaît d’autant plus urgent de transmettre une base commune de valeurs au cours d’un enseignement commun. De fait, la décision de la Cour constitutionnelle fédérale dans cette affaire confirme cela : «La capacité de tous les élèves à dialoguer et à être tolérants est une condition préalable pour toute participation ultérieure, non seulement à l’expression démocratique de la volonté, mais aussi à l’épanouissement d’un vivre-ensemble dans le respect réciproque entre croyances et autres convictions.”

“Certaines écoles se font de la publicité avec « une proportion d’étrangers de moins de deux pour cent. »”

La campagne de Berlin pour une initiative populaire n’est pas soutenue uniquement par les églises catholique et évangélique, par la communauté juive, par la CDU (parti chrétien démocrate), la DITIB (organisation islamique turque proche de son État d’origine) et par d’autres associations : il est patent que la méfiance à l’égard de l’État est à la base de cette initiative.

Quelles conséquences peut on attendre du fait que certains préfèrent voir la transmission de valeurs confiée à des communautés religieuses plutôt qu’à un État démocratique et affirment que l’un exclue l’autre ou du moins l’entrave fortement ? Dans les faits, une offre de cours religieux séparés peut-elle être la même dans toutes les écoles de la ville ?

Aujourd’hui déjà, les décisions se prennent de façon tout à fait hétérogène : celui qui s’intéresse à la musique fréquente l’école A, celui qui veut apprendre le français au lieu de l’anglais comme première langue s’inscrit à l’école B et le fan de la pratique sportive à l’école C. Celui qui habite dans le quartier de Neukölln (*) se rend à un autre établissement que celui qui habite Westend (**). Certaines écoles affichent une certaine fierté et un taux promotionnel inférieur à deux pour cent d’étrangers.

(*) C’est là que se trouve le lycée Rütli devenu célèbre pour les violences scolaires qui y régnaient.

(**) Conçu au départ comme un quartier résidentiel pour villas.

Le conflit autour de la religion : réconciliation et éclatement

Si le projet de cours communautaires séparés se réalise, les conséquences pratiques en seront probablement les suivantes : dans la première école c’est le cours d’islam qui sera proposé, dans la suivante ce sera celui de la foi évangélique et dans la troisième celui du catholicisme. Dans chacun des cas, les fidèles resteront entre eux. Ici l’école turque/islamique, là l’école russe et juive ; les catholiques romains sont séparés des asiatiques hindous et il se peut qu’il y ait aussi une école protestante pour Prussiens ou une autre pour anglicans. Et c’est ainsi que notre société continuera d’être éclatée jusqu’aux racines, jusqu’à nos plus jeunes. La séparation dans les écoles publiques selon la culture, la religion et les valeurs recèle tous les dangers d’un particularisme, voire d’une césure.

Et que ferait dans ce cas le curieux et ouvert, mais sans confession de par sa descendance ? Et mes enfants, qui auront prochainement douze ans, vont-ils avoir le droit de choisir une année de cours islamiques et l’année suivante des cours de judaïsme ? Et dans ce cas, combien de fois devront/pourront-ils changer d’établissement, pour le seul intérêt qu’ils portent aux religions ?

La seule publicité faite pour une initiative populaire révèle un réel malaise: les responsables politiques se doivent de faire en sorte que l’État et les différentes communautés religieuses ne se fassent plus de procès, de plus en plus virulents, au risque d’un éclatement irrémédiable à venir.

Texte traduit par Pascal Hilout

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(1) – Religion et Etat

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