Le droit au blasphème ne s’use que si l’on ne s’en sert pas

Publié le 26 décembre 2007 - par
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Le droit au blasphème figure dans l’article un de la déclaration des droits de l’homme (lire ce texte de Patrick Gonthier, secrétaire de l’Unsa Education, paru en 2005) [http://www.fen.fr/modules.php ?name=News&file=article&sid=552->http://www.fen.fr/modules.php ?name=News&file=article&sid=552]

Mais les cléricaux ne l’ont jamais vraiment admis. Les intégristes catholiques, ces dernières années, nous avaient habitués ponctuellement à des soubresauts, quand ils estimaient que les mécréants allaient trop loin dans ce qu’ils considéraient être le sacré. Personne n’a oublié le film de Jean-Pierre Mocky, « Le Miraculé », sorti en 1987. Sur les plateaux de télévision, Bernard Antony, leader des intégristes catholiques, à l’époque membre du comité central du Front national, éructait contre ce film, qui, disait-il, insultait gravement tous les catholiques.

On se souvient des protestations, lors du film de Martin Scorsese, en 1988, « La Dernière tentation du Christ », où les fous de Dieu finirent quand même par mettre le feu dans un cinéma parisien, faisant un mort. Depuis sa création, l’Agrif, (Alliance Générale contre le Racisme et pour le respect de l’Identité Française et chrétienne), présidée par le même Bernard Antony, multiplie les plaintes contre Charlie Hebdo, et tous les médias ou associations qui auront osé émettre une critique, souvent humoristique, sur la religion catholique.

Ne voulant pas être en reste, les évêques peuvent s’y mettre de temps en temps. Ainsi, en 2005, ils ont demandé l’interdiction de la campagne d’affichage, inspirée du tableau la Céne, de Léonard de Vinci, qui selon la Conférence des évêques de France, portait atteinte à la foi des catholiques. N’oublions pas d’autre part que lors de la sortie du film Rabbi Jacob, en 1973, quelques extrémistes juifs grincèrent des dents.

L’électrochoc des caricatures

Ces batailles apparaissent d’arrière-garde, et constituent souvent la meilleure publicité pour les œuvres artistiques qu’elles entendent interdire. Il apparaissait que seuls quelques extrémistes de l’extrême droite catholique pouvaient revendiquer le retour du délit de blasphème. Pourtant, l’affaire des caricatures danoises, et les soutiens, en France, que France-Soir d’abord, et Charlie Hebdo et d’autres médias, ensuite, ont apporté au journal « Jyllands Posten, ont fait ressurgir des propos qu’on ne pensait plus possibles, dans la France du 21e siècle. Déjà, avant cette affaire, début 2005, l’inévitable Mouloud Aounit avait tenu des propos, qu’il avait dû démentir le lendemain, qui avaient inquiété les organisations laïques ([http://www.fairelejour.org/article.php3 ?id_article=756->http://www.fairelejour.org/article.php3 ?id_article=756]).

En pleine affaire des caricatures, l’Union des Associations Musulmanes du 93 avait organisé une manifestation regroupant, selon la police, 7.000 personnes, pour réclamer l’instauration d’un délit de blasphème en France. Le film tourné ce jour là par Tristan Mendes-France est des plus révélateurs : [http://www.dailymotion.com/video/xzkf_manif-contre-les-caricatures-paris_events->http://www.dailymotion.com/video/xzkf_manif-contre-les-caricatures-paris_events]
Dans la foulée, le vote musulman est de plus en courtisé. Le député UMP du Gard, Jean-Marc Roubaud, appuyé par Eric Raoult, proche de Sarkozy, dépose un projet de loi à l’assemblée nationale : http://www.communautarisme.net/Un-depute-UMP-propose-de-retablir-le-delit-de-blaspheme_a707.html

Il faut remarquer que, lors de la campagne présidentielle, le 15 février 2007, François Bayrou en personne répondit à l’invitation de cette association. Aucune grande formation politique ne refuse leur invitation. Ainsi, Claude Bartelone lui-même, bras droit de Laurent Fabius, les honore de sa présence.

Pour les liberticides cléricaux, la liberté d’expression s’arrête où commence la liberté du croyant, ils revendiquent cette formule. Le gouvernement a compris que les Français étaient très attachés à la liberté d’expression, le président de la République lui-même, lors de la campagne, a apporté un soutien spectaculaire à Charlie Hebdo, avec cette phrase que personne ne peut renier : « Plutôt un excès de caricature qu’un excès de censure ».

Ne pas sous-estimer le danger

Tout comme sur la laïcité, la France est un des pays les plus avancés au monde sur le droit à la libre critique de toutes les religions, alors que Tony Blair, en 2004, parlait de renforcer les lois punissant le blasphème en Grande-Bretagne. Elle est aujourd’hui particulièrement visée, au nom de l’amalgame entre la critique de l’islam et le racisme, par un ensemble de structures internationales qui relaient les théories liberticides des islamistes et des autres églises.

Le danger ne doit donc absolument pas être sous-estimé. La semaine dernière, Sil Fernandez, dans Riposte Laïque numéro 13, expliquait tout le travail mené au sein de l’Onu par les partisans de cette thèse : [http://www.ripostelaique.com/spip.php ?article259->http://www.ripostelaique.com/spip.php ?article259]

La liberté d’expression ne comporte pas d’interdit dans la critique des religions, en France. Ses seules limites sont sur le racisme et le négationnisme. Là-dessus, nous n’avons pas la même culture que nos amis américains. Noam Chomsky, célèbre linguiste, se permet de préfacer un ouvrage du négationniste Faurisson. Chez nous, nier la Shoah est un délit. De même, en France, on ne peut pas dire que les Arabes sont fourbes, les Juifs cupides, et les Noirs paresseux, sans se retrouver au tribunal, ce qui est une très bonne chose.

Politiquement, cette liberté d’expression autorise beaucoup de revendications. Pendant des années, Le Pen a pu demander l’interdiction du Parti communiste, et des organisations d’extrême gauche. Tant qu’il n’appelait à l’agression physique des militants, il était inattaquable juridiquement.

De même, des journaux comme Charlie Hebdo, des hommes politiques comme Jean-Luc Mélenchon ont demandé l’interdiction du Front national. Cela fait partie du débat politique, et jamais le FN, pourtant peu avare de recours judiciaires, n’a pu les poursuivre devant les tribunaux pour cela.

Est-on certain qu’on peut bénéficier encore de cette même liberté, en France, quand on veut critiquer certaines religions ? Salvatore Pertutti demande l’interdiction de vendre le Coran et la Bible, en France, les estimant porteurs de messages contre les femmes contradictoires avec la constitution. Là encore, c’est le débat, on peut ne pas être d’accord avec la démarche, mais c’est son droit de citoyen de prendre cette initiative.

Des cartes postales (j’avoue, j’en ai plein chez moi) représentant un panneau de signalisation routier, avec un prêtre donnant la main à un petit garçon, s’intitulent : DANGER CATECHISME. Plus personne ne dit rien, c’est la victoire de la liberté de conscience et de l’humour sur la censure religieuse.

Mais pourrait-on envisager que d’autres cartes postales, montrant un imam donnant la main à une fillette voilée, s’intitulent : DANGER ISLAM ? Est-on vraiment certain, aujourd’hui, que l’auteur d’une telle carte postale ne risquerait pas de se retrouver au tribunal, pour incitation à la haine raciale ?

Un citoyen, en France, qui reprendrait les propos d’Ayaan Hirsi Ali, affirmant que l’ « islam n’est pas compatible avec la démocratie », est-il certain d’échapper à un dépôt de plainte contre lui, surtout s’il a le toupet de rappeler qu’Aïcha a été épousée à neuf ans ? L’amalgame véhiculé par les directions de la LDH et du Mrap, depuis des années, sur le thème de l’islamophobie, amalgamée à du racisme, est bien sûr une aubaine pour ceux qui veulent remettre en cause le droit à critiquer les religions, et surtout l’islam.

Pour la libre critique audacieuse de toutes les religions

Comme si une religion avait un rapport avec une race, et comme si on n’avait pas le droit d’être catholicophobe, judéophobe, islamophobe, ou athéophobe et laïcophobe. Lors du procès de Charlie Hebdo, l’avocat Richard Malka a montré aux plaignants, Boubakeur, l’UOIF et la Ligue Islamiste mondiale, les dessins que les mécréants osaient produire, à la fin du dix-neuvième siècle, quand ils luttaient contre l’omniprésence du catholicisme, et voulaient s’en émanciper.

Le moins qu’on puisse dire est qu’ils étaient d’une audace et d’une violence contre la religion catholique que personne n’ose reproduire, très loin de là, contre la religion musulmane. Théo Van Gogh osait aller très loin, dans l’attaque contre l’islam, il l’a payé au prix de sa vie. Les caricatures danoises, qui ont mis le feu aux poudres, étaient franchement très timorées.

Aux Etats-Unis, certains feuilletons commencent à faire preuve d’un humour très féroce contre Mel Gibson, les évangéliques, les scientologues, les islamistes, les défenseurs des animaux, les féministes, George Bush, etc. On peut regretter, en France, qu’une espèce d’auto-censure, due sans doute en partie à la peur, mais aussi à la pression qui s’exerce sur quiconque ose critiquer l’islam (Chirac avait osé parler de provocation inutile), empêche de nous faire rire sur cette religion, alors que tant de talents existent.

Hier, on faisait rire sur la soutane, la cornette, le pape, l’hostie, la confession.

Sur le ramadan, sur le voile, sur la barbe, sur les cinq prières par jour, sur les interdits alimentaires, sur la place des femmes, il y aurait aujourd’hui de quoi utiliser l’humour à une fin émancipatrice, nom de Dieu !

Quel plaisir ce serait de voir les Boubakeur et autres Fouad Alaoui venir pleurnicher sur les plateaux de télévision, comme hier Bernard Antony le faisait, contre les mécréants qui ne respectent pas leur croyance, et qui font rire d’eux. La liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas. Il serait vraiment temps d’appliquer cela à la liberté de blasphème, contre toutes les religions, sans exception.

Pierre Cassen

samedi 17 novembre 2007, paru dans le numéro 14

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