Le féminisme islamique : un outil de libération ?

Publié le 1 novembre 2010 - par

Y a-t-il un féminisme compatible avec l’islam ? Nous n’y croyons guère ici en Occident. Mais pouvons nous juger de ce qui se passe en terre d’islam, fondée sur la foi et la soumission, à l’aune de notre approche du monde, basée sur la raison ? Telle est la question qui se pose à propos de l’émergence d’un féminisme islamique.

Cinq cent cinquante participantes venues d’une vingtaine de pays, essentiellement des femmes, étaient donc réunies pour ce quatrième congrès du féminisme islamique le 24 octobre, à Madrid. Leur principal défi : réinterpréter le Coran et la charia dans une vision égalitaire.
Le féminisme islamique est né au cours des années 1990 dans l’Iran qui vivait sa révolution. Mais aussi en Malaisie, où apparut en 1991 le mouvement Sisters in Islam qui, l’an dernier, a donné naissance au réseau international Musawah (« égalité », en arabe) impliquant des ONG féminines de près d’une cinquantaine de pays.

Partout la même interrogation : est-il possible que les écrits, à commencer par le Coran, soient la source de tant de maux pour les femmes ? Partout la réponse a été la même : des intellectuelles se sont saisies des textes pour en faire une lecture critique, une nouvelle interprétation et en découvrir le caractère intrinsèquement ambivalent. Que cette démarche soit à l’origine, née d’une instrumentalisation de certains hiérarques musulmans, n’élude aucunement le problème de la pertinence d’une contestation féministe de l’islam.

Pour la grande majorité des femmes musulmanes, il est inconcevable de se penser hors de la religion, sauf à se renier. Nous en avons un exemple en France, où des femmes engagées dans le combat laïque, se réclament en même temps de la confession musulmane. Comment réussissent elles cet exercice d’équilibriste : défendre la laïcité, tout en n’émettant aucune critique du Coran ? Par contre leurs sœurs de là bas, n’ont pas peur de passer au crible les textes religieux.

Dans tous les pays musulmans, la réinterprétation de ces textes est l’arme clé des féministes. Les femmes qui participent au réseau musulman Wise lancé par l’Américaine Daisy Kahn, considèrent ainsi, pour 74% d’entre elles, que l’interprétation patriarcale des textes religieux est le principal frein à l’émancipation des femmes. Et elles jugent, à 93%, qu’il revient aux femmes de jouer un rôle de leadership pour une nouvelle interprétation.

Alors on ne peut plus rejeter d’un revers de main la question essentielle, au delà des incompatibilités évidentes entre féminisme occidental et islam : cette démarche de réappropriation du Coran a-t elle quelque chose à voir avec le féminisme ? Il y a des stades différents du féminisme, mais le socle commun est le combat pour un rééquilibrage du statut des sexes dans la société. La relecture critique des textes religieux peut elle faire avancer de l’intérieur la libération des femmes musulmanes et partant celle des musulmans ? Là est le défi : sortir de l’apartheid fondé sur la religion, un demi milliard d’individues. Pour bien juger de cela, il faut prendre en compte, et non plus rejeter, cette différence fondamentale d’approche entre laïcité et islam. Autrement dit, on ne peux évaluer la pertinence d’un féminisme musulman qu’en laissant de côté une approche laïque du féminisme et la longue tradition dans laquelle il s’inscrit.

Le féminisme, comme toutes les idées, n’est en effet pas une création hors sol. « Le féminisme islamique, c’est comme l’art islamique ; l’art est art, mais il est aussi le produit de son milieu », justifie Ziba Mir Hossein, anthropologue iranienne.

Le préalable est donc bien là : on ne peux juger de l’autre à partir de soi. Cette règle s’applique évidemment sur notre territoire : les communautés accueillies en France ne sauraient imposer ici des us et coutumes qui ne sont pas les nôtres. Si les féministes islamiques veulent que nous comprenions leur démarche, il leur faut respecter scrupuleusement la notre et ne pas nous infliger dans la sphère publique des signes qui attentent symboliquement à nos principes.

A partir de là, on peut avancer des éléments de réponse à la question posée en tête : la démarche des musulmanes qui revisite le Coran me paraît féministe en ce qu’elle part des intéressées et qu’elle est critique. Elles se situent en dissidence avec les interprétations patriarcales et prétendent proposer une lecture plus égalitaire. Par ce biais critique, elles brisent avec la soumission aveugle, elles acquièrent un savoir qui leur est dénié et se donnent les moyens intellectuels de contester de l’intérieur le corpus de la charia. Leur attitude est déjà en soi iconoclaste. C’est évidemment de l’intérieur qu’on a le plus de chances de faire évoluer un système.

A long terme, ce féminisme, adapté au contexte propre, peut contribuer à faire évoluer les moeurs et lois musulmanes vers plus de justice et d’égalité. Ce n’est pas un hasard si cette démarche critique part justement de celles qui sont les plus opprimées dans le monde musulman. Elles ont, comme nous avions en Occident ce recul qui permet la critique juste. Mais elles posent le problème à partir de leur situation spécifique. Leur chemin sera long, plus long encore que le notre, elles viennent de si loin… Mais sur elles repose sans doute l’énorme tache de faire se gripper la machine à opprimer que représente leur religion. L’étape suivante serait de s’adresser aux communautés musulmanes d’Europe en les invitant à faire le même travail critique sur les textes religieux.

Anne Zelensky

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