Le voile fait sa force… ou la duplicité d’une journaliste de L’Equipe

Publié le 26 août 2008 - par - 546 vues
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Le titre n’est pas de moi. Il est de l’envoyée spéciale du journal l’Equipe à Pékin, Dominique Bonnot dans l’édition du 20 août.

Une photo de la sprinteuse du Bahreïn, Rakia al-Gassra, occupe la moitié de la page. De profil, en plein effort, lors du quart de finale du 200m féminin, les joues gonflées comme si elle allait souffler dans un ballon invisible. Sur sa tête elle a enfoncé une sorte de socquette ou de bonnet de nuit tout blanc cousu à même le survêtement qui lui enserre le cou, remonte jusqu’aux oreilles, enveloppe le buste et les bras. Pardessus cet attirail d’un autre âge, un T-shirt orange et un pantalon de la même couleur lui couvrant les jambes.

Non, ne riez pas, il y de quoi pleurer.

D’autant que cette athlète a du talent. Sans son harnachement elle aurait sans doute pu gagner une médaille. « Le voile fait sa force » ? Oui, dans le sens où la colère d’être handicapée ou la rage de vouloir faire croire qu’elle ne l’est pas, la pousse à se dépasser. Mais non car on ne peut pas gagner avec cela sur le dos.

Très en verve décidément, la journaliste note que la Bahreïnienne « porte le voile avec fierté ». Et d’ajouter pour ceux qui ne l’auraient pas compris « Porte drapeau de la délégation du Bahreïn, elle est aussi sa messagère ». Toute attendrie face à au conte de fée à la sauce islamique qui se déroule sous ses yeux éblouis, notre naïve journaliste nous sert sur un plateau, sans le moindre esprit critique, les propos que lui confie un des membres du staff « Son message c’est de prouver que toutes les femmes musulmanes peuvent réussir un sport comme ailleurs, tout en portant le voile ».

C’est donc bien de prosélytisme religieux dont il s’agit.

Et notre journaliste d’ajouter que l’ambition de l’athlète et de son entraîneur (tiens, elle est entraînée par un homme ?) est de se qualifier pour la finale maintenant qu’elle a réussi à se qualifier pour la demi-finale. La journaliste imagine, l’espace d’un instant que la sprinteuse en a assez qu’on lui parle de sa « particularité religieuse » (alors pourquoi l’afficher ?) et non de ses performances sportives mais l’homme (encore !) qui s’est fait son porte parole la détrompe « Non, non au contraire, elle aime parler de ça. Elle est heureuse de porter le voile. Elle dit que cela lui apporte une force supplémentaire, qu’elle est très fière de porter haut la tradition musulmane. Pour elle c’est naturel. Elle estime que si elle porte le voile tous les jours dans toute ses activités, il n’y a pas de raison qu’elle ne le porte pas quand elle court ». Sauf que cela lui aura coûté sa médaille !

Pour couronner le tout il y a Muriel Hurtis, qui concourt en même temps que Rakia et dont les propos sont cités dans l’Equipe « Cela fait plaisir de voir une athlète comme elle, ça prouve que les choses commencent à avance et à changer. C’est important ».

Antenne 2 suivait aussi les épreuves du 200m Féminin. Bien sûr Rakia al-Gassra ne passait pas inaperçue : « la surprenante la Bahreïnienne dont le corps est recouvert entièrement », « la très impressionnante Rakia al-Gassra », « le foulard islamique a été adapté, profilé pour qu’elle arrive à allier le sport et sa foi, la compétition et sa religion » Et, juste avant la demi-finale « la concurrente du Bahreïn est toujours là avec son costume profilé pour ne pas trop la gêner dans le sprint car il fait très chaud, 28 ou 29 °C ! ». Et d’ajouter« l’attraction du Bahreïn qui a l’occasion d’entrer dans l’histoire, elle qui a été sacrée championne d’Asie aux jeux de Doha ».

Entrer dans l’histoire ? Ces journalistes ignorent-ils que d’autres femmes musulmanes ont déjà montré la voie : la Marocaine Nawal El Mutawakel et l’Algérienne Hassiba Boulmerka, médaillées d’or l’une à San Francisco en 1984 et l’autre à Barcelone en 1992, en tant que femmes du Maghreb et non en tant que musulmanes. Sont-elles de mauvaises musulmanes ?

Pour faire bref, sachez que Rakia, n’a pas réussi son pari. Son « voile », même profilé, ne l’a sans doute pas aidée, quoi qu’en dise son porte parole. On peut imaginer qu’un jour « ils » profileront mieux le voile, histoire de montrer à tout prix que ce n’est pas un handicap.

Sur le fond pour nous cela ne change rien. Le symbole grand ou petit, fonctionnel ou non, a toujours le même sens. Et la presse (enfin cette presse là, car d’autres, rares nous ont entendues) est toujours aussi aveugle.

Pas un mot pour s’étonner que le CIO ait accepté ce signe politico-religieux contrevenant ainsi à la règle 51 de la Charte Olympique qui interdit toute forme de manifestation politique ou religieuse sur les sites Olympiques. Pas un mot sur l’injustice de traitement entre les hommes et les femmes musulmans, les premiers n’ayant pas à masquer leur corps d’un costume ridicule sous le soleil brûlant du plein été de Pékin. Pas un mot sur le sens de ce signe en tant que marquage du corps des femmes et ségrégation entre les hommes et les femmes. Pas un mot sur le danger mortel de voir menacées les femmes qui venues d’autres pays musulmans résistent encore à la poussée des voiles islamiques.

Et si les vrais héros étaient ailleurs ?

Dans un numéro précédent de l’Equipe (édition du 19 août), sous la signature de Virginie Sainte-Rose, le journal présente une interview de Tommie Smith « icône du combat pour la liberté avec son poing levé sur le podium à Mexico, (qui) est aussi un sprinteur de légende ».

Faut-il vous dire que, à mes yeux, Smith – et il ne faut pas oublier non plus son coéquipier Carlos – est un véritable héros. Lui qui rappelle ce qu’il a dû endurer « Après Mexico, j’ai en effet été banni, ostracisé, traité de communiste, de radical…j’ai fait ce geste pour les Noirs d’Amérique, pour que notre vie s’améliore enfin. Tendre le poing fût un honneur. »

Eh bien, quel que soit le talent de sprinteuse du Bahreïn, je préférais toujours la résistance d’un Smith ou d’un Carlos ou celle d’une Hassiba Boulmerka qui court tête et jambes nues au péril de sa vie et qui, en pleine guerre civile contre les islamistes, offre sa victoire à toutes les femmes Algériennes.

Annie Sugier

Présidente de la Ligue du Droit international des femmes et du Comité Atlanta-Beijing +

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