Les Musulmans doivent accepter la frustration et « les offenses », comme tout le monde !

Publié le 6 juillet 2009 - par - 1 981 vues
Share

Bien souvent, des citoyens Musulmans se disent victimes d’une laïcité intolérante, voire discriminatrice. Il est vrai que durant de longues périodes, les concitoyens et immigrés musulmans ont souffert de discriminations, souvent informelles ; je songe par exemple aux moqueries sur les prénoms « arabes », sur leurs tenues, aux « blagues » racistes, et à mille autres vexations quotidiennes qu’ils devaient subir. Ce racisme bien réel des sociétés française et européenne a conduit aux mouvement antiraciste que l’on connaît. Pour lutter non seulement contre les discriminations instituées, explicites, mais aussi contre un ensemble beaucoup plus diffus de préjugés et de rejets xénophobes.
Dont acte.

Mais aujourd’hui, ceux que l’on pourrait appeler des « musulmans revendicatifs », voire certaines associations antiracistes, continuent d’appliquer un ancien schéma pour penser des rejets et des situations qui ne relèvent pas du racisme, mais des normes d’une société pluraliste. Ces groupes « antiracistes » et autres veulent faire croire que des simples règles de la société laïque sont des discriminations à leur égard. C’est là une grave erreur, et un terrain sur lequel une partie de la gauche les suit.

Au nom de la diversité et du respect, on voudrait que les religieux se sentent entièrement à l’aise dans leur foi au sein de nos sociétés laïques. Cette revendication est-elle réaliste, et même souhaitable ? Un croyant peut-il se sentir pleinement content dans un monde sécularisé ? Rien n’est moins sûr. Et exiger, comme un droit, le respect des religions, mène en fait à une impasse. Car, en continuant sur cette pente, à quel moment les gens religieux s’estimeront-ils satisfaits et non-victimes de discriminations? Jusqu’où faudra-t-il aller? A part l’application de la charia pour les uns, ou le retour à la royauté très-chrétienne pour les autres, il n’y aura jamais plein accord entre religieux et société laïque. Dire l’inverse, c’est mentir à nos concitoyens, notamment musulmans. En effet, vivre dans une société occidentale, laïque, plus ou moins féministe, c’est-assumer, en tant que croyant musulman (ou catholique, juif etc.) que l’on sera frustré, voire insatisfait et choqué, par ce que l’on verra. Et cette frustration n’aura jamais de fin, sauf bien sûr à retourner plusieurs siècles en arrière, dans les « beaux modèles » de théocraties et royautés religieuses !

En réalité, tous les citoyens d’une société pluraliste sont frustrés et peuvent se sentir « choqués ». Un catholique a tous les jours des occasions de sentir offensés par les propos sur le Pape, les blagues de Canal+, les allusions, les rappels incessants et « catholicophobes » à l’Inquisition, etc.

Un athée se sent aussi gêné par les restes de culture chrétienne, très présents dans nos sociétés, sous forme de jours fériés, d’habitudes alimentaires, d’entretien de monuments religieux etc. Des féministes pourront se sentir choqué(e)s par le voile.

Personne n’est indemne. Et c’est là le contrat pluraliste par excellence : accepter cette frustration, accepter de voir son idéal et ses valeurs « victimes » de discriminations, d’offenses, de moqueries. C’est cela, la vraie diversité : supporter l’autre. Alain Laurent a montré dans son essai fondamental « la société ouverte et ses nouveaux ennemis » (Les Belles Lettres, 2009) que le choc ne se situe pas entre « les Musulmans » et les Occidentaux, comme le pensait Huntington avec son fameux choc des civilisations, mais entre partisans d’une société ouverte et tenants des sociétés fermées, traditionalistes, holistes.

Or certains Musulmans, que j’appelle revendicatifs, et leurs associations de soutien semblent incapables d’assumer le pluralisme de la société ouverte. Ils réduisent toute marque de vivre-ensemble, dans ses aspects inévitablement désagréables, à du racisme, de la discrimination, et veulent frapper d’interdit cette pluralité des valeurs. Au lieu de lutter contre la susceptibilité et la sensibilité exacerbée de nombreux Musulmans aux « offenses », ces associations et ces autorités attisent cette susceptibilité et le ressentiment qu’elle génère. D’où montée sourde de tensions « communautaires » et d’un sentiment de stigmatisation.

Or il faudrait aider les musulmans à accepter la différence et ce qu’elle implique d’accommodements personnels, et non répèter à longueur de temps qu’ils ont raison de s’indigner, que la loi sur les signes religieux est une atteinte à leur foi, que le rejet de la burqa est un racisme et ainsi de suite.

Certes, les populations chrétiennes et athées ont aussi à s’adapter à de nouveaux concitoyens, mais un groupe qui accepte le pluralisme, devrait se dire prêt à assumer les critiques envers son mode de vie, ses valeurs, et même son sacré. Par exemple le droit de critiquer la religion, de faire des caricatures parfois blessantes, est accepté en général, bon gré mal gré, par les catholiques. Il n’y a pas à supprimer ces offenses, inévitables, et il serait souhaitable que les autorités musulmanes et les associations plaident pour la société ouverte, et même se réjouissent de cet état de libre critique et de pluralité. Or on soupçonne, parmi certaines associations « antiracistes » et certains groupes musulmans, un refus de la frustration et de « l’offense » – compréhensible à la suite des réelles offenses et frustrations connues naguère, certes, mais aujourd’hui qui n’est plus aussi justifié.

Comme si les autres, catholiques, juifs et athées, n’étaient pas frustrés ni offensés par tel ou tel aspect de la laïcité, nos Musulmans revendiquent une sorte de droit imprescriptible au « respect ». Sur cette pente, à partir de quoi pourront-ils s’estimer « respectés » dans leur foi ?

La nourriture hallal ne suffira pas, la séparation hommes-femmes ne suffira pas, il faudra des lois anti-blasphémes, des appels audibles à la prière, et il faudra que la société s’adapte à une grande part des prescrits coraniques pour que ces Musulmans revendicatifs puissent se considérer comme « non-discriminés ».

Cette démonstration par l’absurde montre que cette demande n’est pas une demande de « non discrimination », mais une demande de charia et un retour vers la société close, aux valeurs « sacrées » ; autant la première est tout à fait honorable et nécessaire, autant la seconde est problématique en démocratie et dans nos sociétés plurtalistes.

Concitoyens Musulmans, par pitié, acceptez la frustration, le stress, voire les offenses inévitables à vos plus hautes valeurs ; ces choses, nous les acceptons tous ; en société ouverte, nous sommes tous égaux devant cette insatisfaction, qu’il faut assumer à jamais pour qui veut vivre en société pluraliste! Il est temps que les intellectuels Musulmans reconnus comme Tariq Ramadan fassent passer un tel message, et conduisent leurs coreligionnaires à vivre sous la dure loi de la frustration.  

Lorik

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.