8. Les dérives des systèmes laïcistes

Publié le 1 juillet 2008 - par
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Le concept de laïcité a très vite produit des dérives élaborées exclusivement sur des éléments isolés qui participent à la construction de ce concept. Dans ces dérives, ce ne sont plus les principes-postulats de liberté individuelle, d’égalité en droit et de fraternité sociale qui en sont la source génératrice, mais exclusivement une ou plusieurs mesures d’application, certes nécessaires, mais non suffisantes en tant que telles.

La mesure constitutive la plus usitée est la séparation des églises et de l’Etat.

L’exemple type est la constitution des USA. Dès la création des USA en effet, la société étant formée en grande partie par des descendants d’adeptes de nombreuses confessions protestantes plus ou moins persécutées par les régimes anglais et autres européens, l’Etat, aussi bien dans sa composante fédérale que dans ses composantes fédérées, refusa toute ingérence du pouvoir politique dans les affaires et croyances des communautés religieuses.

Mais en contrepartie, il n’y eut aucune disposition d’ordre public pour contrôler leurs agissements sur leurs fidèles, agissements qui peuvent donc présenter toutes les caractéristiques d’oppression, de la plus anodine à la plus perverse. Et les pouvoirs publics, collectivités territoriales et autres structures sont alors véritablement au service de ces communautés religieuses en leur apportant toutes les facilités demandées qui sont autant de privilèges (écoles, actions caritatives, immobiliers, exonérations fiscales et sponsorisations les plus diverses, etc.); c’est bien du communautarisme dont il s’agit.

Certes, il est impropre de parler de « laïcité » dans ce contexte, puisque la constitution des USA s’est élaborée au XVIIIème siècle avant l’élaboration du concept, et le mot conceptuel de laïcité est toujours inconnu en langue anglaise, mais nous voyons tellement de politiques plus ou moins intellos et donneurs de leçons de notre pays s’extasier sur la stricte séparation des églises et de l’Etat aux USA et la présenter comme le modèle fini de la laïcité, qu’il est indispensable de rétablir les choses une bonne fois pour toute.

Et cela permet de démontrer que la séparation des églises et de l’Etat, si elle est une composante nécessaire de la laïcité, n’en n’est certainement pas la mesure suffisante.

Bâtir la laïcité uniquement donc sur des piliers juridiques d’organisation politique de l’Etat et/ou sur une conception de la nature de l’école publique par exemple, telle que sa sacralisation la protégeant de certains effets de la société qui l’entoure, en tentant de l’isoler de celle-ci, ne peut se définir que relevant d’un « système » puisqu’il s’agit de constructions intellectuelles théoriques rigides élaborées à partir de telle ou telle croyance ou affirmation et ne peuvent s’appeler que « systèmes laïcistes » puisqu’ils dérivent du concept de laïcité.

Le système laïciste qui s’est d’abord théorisé entre les 2 guerres mondiales du XXème siècle a été celui prôné par un certain nombre de textes d’inspecteurs généraux de l’Education Nationale (repris d’ailleurs jusque dans les années 6O) et qui peuvent se résumer ainsi « on ne s’occupe pas du respect de la laïcité dans la société hors des murs de l’école publique, sous-entendu car la bataille est trop aléatoire; concentrons-nous sur l’école publique qui doit être un lieu sacré, protégé des influences et interventions extérieures, qui permet aux élèves de remettre en cause les a priori religieux à partir de la raison et d’apprendre les vérités scientifiques, ce qui contribue à rendre libre l’individu en formation ; pour cela il est nécessaire de bannir tout signe visible d’appartenance religieuse pour assurer sa neutralité (d’où la circulaire Jean Zay de 1937).

Il est curieux alors de constater que ce choix d’un champ de bataille spécifique (l’école) considéré comme fondamental (à juste titre, certes), mais laissant le champ libre ou presque (seule la séparation des églises et de l’Etat est considérée de facto comme obligatoire) à l’envahissement de l’espace public par les forces cléricales est repris actuellement par des philosophes enseignants comme Catherine Kintzler et Marie Perret pour justifier l’abandon de la lutte laïque dans l’espace public. Mais cette fois, ce qui est plus grave, c’est que leur théorisation comporte comme fondement la séparation de la sphère publique et de la sphère privée en donnant une délimitation arbitraire de cette frontière: tout ce qui est lié au corps de l’individu relèverait de la sphère privée, ce qui permet aux sectateurs des forces cléricales de programmer intimidations, provocations, voire tentatives d’oppression à l’encontre des fidèles et supposés fidèles, par le port du voile islamique, le port de la soutane dans le passé (rendu obligatoire par la papauté à ses ministres du culte des années 18OO aux années 1960 ), et par l’autorisation des manifestations des cultes en public comme le proclame la Charte européenne et inscrite expressément dans les 2 derniers traités constituants de l’Europe.

Cette théorisation provoque actuellement l’alliance non seulement de fait, mais aussi idéologique entre les islamistes et eux, contre l’interdiction du port du voile islamique dans les universités et les établissements publics, mais aussi avec toutes les forces cléricales pour permettre ces manifestations religieuses et communautaristes dans l’espace public. Faisons d’abord constater que cette théorisation va à l’encontre des enseignements des principaux et prestigieux philosophes prônant la laïcité, comme Henri Pena-Ruiz, qui luttent expressément contre l’envahissement de l’espace public par les forces cléricales au nom de la laïcité.

Mais il est nécessaire de trouver les explications de cette dérive, et des dérives laïcistes du même genre :

– Constatons d’abord, comme nous l’avons déjà fait, qu’il s’agit bien d’une théorisation de la laïcité à partir du choix de fondamentaux qui ne sont pas les valeurs d’idéal du concept de laïcité comme les principes-postulats de liberté individuelle, d’égalité en droit et de fraternité sociale, mais qui sont issus du choix d’organisation constitutionnelle et juridique de l’Etat comme la séparation des églises et de l ‘Etat, et d’affirmations péremptoires sur la vision de la société, en l’occurrence la séparation de la sphère privée et de la sphère publique, avec une frontière définie arbitrairement entre elles ; c’est donc un système (ou des systèmes quand ils sont voisins) qui fait intervenir la connexion obligatoire de plusieurs « commandements » inflexibles : cette construction intellectuelle s’appelle une construction dogmatique.

Or le dogme qui est inflexible s’oppose fondamentalement au concept dynamique qui, lui, permet à chaque fois de trouver des solutions adaptées selon la situation spécifique dans le temps et l’espace, d’où l’apparition de positions dogmatiques aberrantes, comme celles qui permettent à des laïques de s’allier idéologiquement avec des forces cléricales islamiques (en faveur du port du voile islamique dans les universités, les établissements publics, et les parties communes des gîtes commerciaux par exemple) et d’oublier les principes-postulats humanistes émancipateurs qui sont les fondements de la laïcité. Abandonnant ces principes fondateurs, il leur reste effectivement à parler de « principe » de laïcité, ce qui est donc totalement impropre.

– Enfin prenons en compte que ces constructions dogmatiques inflexibles s’appuient bien sur la connexion obligatoire de plusieurs « commandements » à partir de définitions juridiques et/ou sociologiques, et non à partir de valeurs d’ordre intellectuel et spirituel fondant l’idéal laïque.

Catherine Kintzler l’a affirmé et écrit plusieurs fois avec force: pour elle la laïcité n’est pas une valeur, donc finalement n’est pas un idéal pour le compte duquel il faut se battre obligatoirement jusqu’au bout (cela va l’encontre des réaffirmations successives des obédiences maçonniques progressives dont le GODF pour lesquelles la laicité est une authentique valeur, la pllus haute valeur morale meme coceptualisée à ce jour). En conséquence, il est normal de comprendre que la compromission idéologique avec les pires ennemis de l’idéal laïque comme les islamistes est alors possible en suivant les commandements du dogme.

Cela permet bien sûr à Marie Perret, la philosophe maison de l’Union des Familles Laïques (UFAL) de cautionner les prises de position de son président Bernard Teper en faveur de la condamnation scandaleuse de Fanny Truchelut, dans l’affaire du gîte des Vosges, qui avait eu le courage de s’opposer aux provocation d’une islamiste, et d’accepter dans l’UFAL sans problèmes des membres de l’association «Familles de France », connue pour ses positions issues des dogmes catholiques (contre la liberté de l’avortement notamment) sous prétexte que, justement, la laïcité n’étant plus l’idéal émancipateur qui la construit, rien ne s’oppose à accepter dans l’association dite laïque, des gens qui acceptent seulement la séparation des églises et de l’Etat et la loi contre les signes ostensibles à l’école publique, mais gardent leurs convictions intégristes.

Quand ce n’est plus l’idéal qui soutend nos actions, mais des positions issues de dogmes, toutes les dérives sont possibles ; nous l’avons bien vu en 194O avec les socialistes d’ultragauche comme les disciples de Marceau Pivert qui, au nom de dogmes fondés sur la lutte contre les capitalistes bourgeois, n’ont pas cru nécessaire de soutenir les organisations de résistance antinazies, mais au contraire n’ont pas hésiter à apporter à l’occupant nazi un concours implicite au nom de la recherche de la Paix considérée comme favorable aux travailleurs.

Et quand on veut imposer des positions issues de dogmes intangibles, on impose bien sûr à la structure ou à l’association porteuse de ces positions dogmatiques une organisation de type sectaire, qui étouffe tout débat à l’intérieur, en organisant des processus de stigmatisation dignes de Torquemada, l’inquisiteur, envers ceux qui ne suivent pas le dogme imposé.

Les dérives laïcistes construites sur des dogmes sont donc extrêmement dangereuses pour l’idéal laïque puisqu’elles permettent idéologiquement toutes les compromissions, et l’intolérance; il est donc nécessaire de les dénoncer comme les autres dérives.

Mais c’est la nature de toutes les positions dogmatiques d’être dangereuses pour l’émancipation individuelle et collective, la tolérance mutuelle et la liberté absolue de conscience. Pour illustrer cette analyse, nous citerons la déclaration du patriarche d’Istanbul de l’Eglise apostolique arménienne en 1870 à propos des dogmes (rappelons que cette église apostolique arménienne, à laquelle se référent librement 90% des populations arméniennes est une église antécalcédonienne, c’est à dire refusant les définitions dogmatiques de la foi chrétienne faites par les innombrables conciles, de celui de Calcédoine en 451 aux suivants, qu’ils soient approuvés par les églises orthodoxes et catholique ou seulement catholique).

« Les 3 premiers conciles ont posé les principes de la foi auxquels on croit si on se définit comme chrétiens. Les conciles suivants n’ont apporté que des affirmations construites sur des dogmes. Si les églises ont le droit et le devoir d’apporter aux fidèles des éclairages par la doctrine, il leur est interdit de leur imposer la croyance en des dogmes ».

Cette vision de liberté de conscience pourrait-elle s’appliquer dans toutes les associations dite laïques?

Valentin Boudras-Chapon

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