Les deux tubes de l’été : “Tu stigmatises !” et “C’est nauséabond !”

Publié le 23 août 2010 - par - 201 vues
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Il en va du vocabulaire comme des personnes : le vedettariat y trouve sa place, selon des processus pas toujours faciles à analyser mais en relation, quoi qu’il en soit, avec le monde dit de la « communication ». Les mots « stars » relèvent en effet bien souvent du jargon journalistique. J’en citerai quelques-uns pour bien me faire comprendre : « bling bling », « ego surdimensionné », « droit dans ses bottes », « vous avez dit… », « ça interpelle », « improbable », ou encore l’emploi de « compliqué » à la place de « difficile ».

Le verbe « stigmatiser » fait partie de ces mots qui ont actuellement le vent en poupe : je ne pense pas qu’il soit possible d’ouvrir un journal aujourd’hui sans y rencontrer au moins une fois « stigmatiser ». C’est une star du vocabulaire, non seulement chez les journalistes mais aussi chez les politiques, plus particulièrement dits « de gauche ». A vrai dire, ces deux familles sont les deux extrémités du même bâton, un bâton pour nous battre, nous, les épouvantables stigmatiseurs.

Le dictionnaire de la Langue Française donne du mot la définition suivante : blâmer publiquement, flétrir, condamner, etc., cela par référence au stigmate, dans son sens second de marque d’infamie, jadis pratiquée au fer rouge. En vérité, pour ceux qui emploient ce verbe, c’est essentiellement la sonorité du mot qui importe ; en quelque sorte, le signifiant l’emporte sur le signifié, le contenant sur le contenu. Que le lecteur ou l’auditeur connaisse parfaitement le sens du mot ou non, peu importe : c’est sa sonorité qui compte. Stigmatiser, cela sonne mal, cela sent la cruauté, cela claque comme un coup de fouet au cours d’une flagellation (honni soit qui mal y pense !). Quand on le lit dans un article, on l’entend dans sa tête, et ça sonne vilain à souhait. C’est donc son enveloppe sonore qui fait la fortune du mot. C’est encore une fois le clinquant qui s’impose, ce qui n’a rien d’étonnant dans l’univers de pacotille que nous imposent les media. Toujours est-il qu’il résulte de cette rapide analyse que stigmatiser, mes bons amis, c’est mal, mais alors très mal !

Et comme de juste, les bonnes âmes qui jettent l’opprobre sur ceux qui, par leurs propos, stigmatisent (en quelque sorte le stigmatiseur stigmatisé), s’excitent essentiellement, pour ne pas dire en exclusivité, chaque fois que ces méchants osent critiquer un tant soit peu les personnes « issues de l’immigration » accusées parfois (quelle injustice !), de ne pas respecter les valeurs de la République. Ces gens-là (les bonnes âmes), issus quant à eux du soixante-huitisme, donc grands pourfendeurs de tabous, en ont paradoxalement créé pas mal pour remplacer ceux qu’ils prétendaient avoir éliminés, dont celui-ci, magnifique : on ne touche pas à une personne « issue de l’immigration ». Si ce n’est pas un tabou, alors il faudra m’expliquer. On est même accusé de stigmatiser pour moins que ça ! Ainsi par exemple, si vous organisez un apéro un tant soit peu républicain, vous stigmatisez. Si vous critiquez ceux qui brûlent le drapeau français (ou pire…), vous stigmatisez. Si vous trouvez déplaisant de siffler la Marseillaise, vous stigmatisez. Si vous estimez qu’une immigration massive non maîtrisée n’est profitable à personne, pas même aux immigrés, vous stigmatisez ces derniers. Si vous déclarez qu’il n’est plus supportable d’avoir dans notre pays des territoires de non- droit, vous stigmatisez. Et la liste est loin d’être exhaustive…

J’ai néanmoins l’impression que nous sommes de plus en plus nombreux à stigmatiser sans le savoir (comme M. Jourdain faisait de la prose sans avoir appris). Nous devrions créer un parti. On pourrait l’appeler le Parti Stigmatiseur mais hélas, les initiales sont déjà prises…

La gloire de ce mot est à rapprocher de celle de l’adjectif « nauséabond », qui sonne également très mal mais pour des raisons différentes : cette fois, on n’entend pas claquer le mot car il est plutôt visqueux. Ceux qui stigmatisent sont forcément nauséabonds. Les deux font la paire. Sous les plumes plus ou moins prestigieuses comme dans les commentaires politicards, nos deux compères ne se quittent guère. En principe, quand vous rencontrez l’un, l’autre n’est pas loin. Ces duettistes jouent pour ainsi dire le rôle des monstres que l’on sculptait jadis sur les églises pour donner de l’enfer une vision terrifiante aux fidèles naïfs. Là encore, il s’agit de faire peur, de culpabiliser. Mais ces gargouilles médiatiques, en guise d’eau de pluie, crachent plutôt la haine, l’anathème, le mensonge, la calomnie.

Leur emploi stéréotypé est lui-même à rapprocher d’un autre réflexe également stéréotypé très répandu chez les cossus représentants de l’intelligentsia, les bien-pensants, bref les bobos : celui qui consiste à victimiser systématiquement les coupables (le pauvre ! comme il doit souffrir pour en être arrivé là !) et, ipso facto autant que vice versa, à culpabiliser les victimes. La victime, voyez-vous, est forcément un salaud (ou une salope), c’est pourquoi elle a été choisie par le malheureux assassin. Un sale bourgeois, sans doute, un colonisateur voire un esclavagiste, sûrement. Evidemment c’est mal, ce qu’a fait le meurtrier, mais à qui la faute si l’on y réfléchit bien ? Et s’il advient que le pauvre bougre devenu malfaiteur à contrecoeur fasse partie des gens « issus de l’immigration », la tendance à l’inversion des rôles s’accentue encore un peu, comme il se doit.

Dénoncer certains actes de barbarie, c’est stigmatiser. Exiger que l’on respecte la femme et qu’on la considère comme l’égale de l’homme, c’est encore stigmatiser. Approuver une loi qui interdirait le port en public d’une prison ambulante (dite burqa), considérer que celle-ci ne saurait être admise sur le territoire de la République Française, c’est nauséabond.

Mais enfin, jusqu’à quand va durer cette imposture lexicale ? Combien de temps encore nous faudra-t-il entendre et lire ces jérémiades grotesques, ces tartuferies irresponsables, qui prétendent façonner notre société ? Combien de temps faudra-t-il que notre démocratie décadente déverse ses tombereaux de démagogie, soit pour obtenir des suffrages, soit pour « faire bien », tout simplement ? Combien de temps ces mots vedettes vont-ils encore pourrir notre vie de leur lâcheté malsaine ?
La question est posée. Elle est évidemment nauséabonde. Elle stigmatise sans aucun doute.

Yves PIALOT

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