Les non-dits de la non-intégration

« La France, c’est comme une Mobylette, ça marche au mélange ! » Ce slogan, lancé lors de la « marche des beurs » en 1983, a été ensuite repris par SOS Racisme et d’autres organisations. Mais ceux qui l’ont inventé connaissaient-ils vraiment le fonctionnement des moteurs à explosion à deux temps qui utilisent ce « mélange » que nous mettions dans nos « Mobylette » ?
Ce type de moteur utilise un mélange composé d’essence qui sert de carburant, auquel on ajoute quelques pour-cent d’huile afin de lubrifier le cylindre à la volée. Il s’agit donc d’un mélange hétérogène, d’un amalgame au sens physique, dont les deux composants sont de nature et de fonction différentes. La comparaison avec des êtres humains qui ne diffèrent que par l’origine ou la culture est donc plutôt surprenante, puisque ça voudrait dire que les « beurs » ne feraient pas carburer la France mais serviraient uniquement à la lubrifier, et qu’ils n’auraient pas les mêmes molécules que les « Français de souche ». Curieusement, aucune association antiraciste, prête à bondir sur des tests ADN, n’a relevé cette énormité.
Comme illustration de ce mélange multiculturel et multiethnique, on se réjouit de l’explosion statistique du nombre de mariages mixtes. On la constate par exemple dans le volumineux rapport Stefanini de 2007 consacré à la politique d’immigration (1) : la « nuptialité mixte », que ce soit par mariage en métropole ou par transcription d’un mariage à l’étranger, a augmenté de 60% entre 1998 et 2005. Rappelons qu’un « mariage mixte », dans ces statistiques, est un mariage entre une personne ayant la nationalité française (mais qui peut avoir une autre nationalité en même temps), et une personne qui n’a pas la nationalité française.
Et quand on fouille dans ce rapport pour savoir quelle est l’origine du conjoint non français, on découvre des grandes différences suivant les pays. Les transcriptions de mariages mixtes étrangers, par exemples, ont augmenté de 731% entre 1994 et 2005 pour les pays du Maghreb et la Turquie, et ont diminué de 18% sur la même période pour l’Allemagne, la Belgique, la Grande-Bretagne et la Suisse. L’évolution la plus importante concerne l’Algérie : 1129 Français épousaient des Algériens en Algérie en 1994, 12457 en 2005.
Les statistiques ethniques et religieuses étant mal vues, il est difficile de savoir précisément la proportion de « Français de souche », ou de Français issus de l’immigration nord-africaine, qui vont chercher époux ou épouse « au bled ». Mais on peut penser qu’il s’agit très majoritairement de mariages entre des personnes issues de l’immigration, ou dont les parents le sont, provenant du pays où elles se rendent pour épouser une personne de même « culture » ou « ethnie ». Ce n’est d’ailleurs pas choquant car qui se ressemble s’assemble, et rien ne permet de jeter l’anathème sur ces mariages, de prétendre qu’ils ne sont pas sincèrement amoureux, ou qu’ils relèveraient tous de mariages forcés, de mariages blancs, ou d’unions destinées à favoriser une immigration. Mais s’il s’agit majoritairement de mariage endogames à la communauté musulmane, à la « oumma » internationale, on peut difficilement les qualifier de « mixtes » dans le sens d’y voir une illustration de la mixité et de l’intégration. C’est même exactement le contraire.
Il ne s’agit pas non plus, bien sûr, de faire porter le chapeau de ce manque d’intégration aux seules personnes issues de l’immigration. Dans une nième émission de C Dans l’Air sur « les banlieues », l’économiste Jacques Marseille nous explique(2) que « tous les Français » (sic !) fuient également la mixité sociale, et que, depuis 30 ans qu’on donne des moyens colossaux pour les banlieues, « ça ne marche pas ». Il constate d’ailleurs cet échec à chaque émission C Dans l’Air où il est invité à donner son avis sur « les banlieues », et il recommencera d’année en année, chaque fois que France 5 jugera utile de consacrer une émission au dernier « incident » en date.
On peut porter des opinions diverses sur la conduite de ces « Français de souche » fuyant les banlieues, ou sur les enfants d’immigrés endogames, mais bien avant de juger (ou de « stigmatiser ») les uns ou les autres, il faudrait tout d’abord ne pas nier les réalités et faire comme si tout allait bien. Il est curieux de constater que des sociologues médiatiques se contentent, lors de ces émissions, de faire des discours idéologiques, au lieu de faire leur travail de sociologues, c’est à dire d’étudier scientifiquement et statistiquement les faits sociaux et les comportements de différents groupes humains qui y participent. Il ne faut pas nier les réussites en matière d’intégration, mais pas non plus les difficultés manifestes et leurs causes.

A propos de causes, il est également surprenant que les sociologues médiatiques se contentent d’accuser une « ghettoïsation » dont les seuls moteurs seraient économiques et sociaux. Où est passée leur science de l’analyse factorielle statistiquement fondée ? Où sont les graphiques en composantes principales et les analyses discriminantes (au sens mathématique, bien sûr, et non au sens de la Halde) ? Où sont les études différentielles qui permettraient d’accuser uniquement l’urbanisme ou le chômage ? Quand des anciens habitants de la cité des 4000 de la Courneuve disent qu’ils vivaient jadis en paix (3), on peut relativiser cette accusation. De même quand des immigrés (et aussi des « Français de souche ») vivaient une « ghettoïsation » et des conditions sociales bien plus difficiles dans les bidonvilles des années 60. Que s’est-il passé depuis ? Les sociologues médiatiques ne le sociologisent pas.
Les criminologues médiatiques non plus. L’un d’entre eux, Alain Bauer, est l’invité régulier de C Dans l’Air quand on y parle des banlieues. A chaque fois, il nous dit que la criminalité explose. Mais curieusement, quand on aborde la localisation géographique de cette explosion, il nous dit que ça a toujours été comme ça dans les banlieues des villes, par exemple dans le East End londonien décrit par Charles Dickens. Mais si les mêmes causes produisent les mêmes effets, aucun scientifique sérieux n’oserait soutenir que les mêmes effets sont toujours dus aux mêmes causes, et encore moins entre le 19ème siècle anglais et le 21ème siècle français.
Alain Bauer apporte à l’appui de son argument urbanistique un élément encore plus ancien historiquement : une étymologie du mot « banlieue ». C’est, selon lui et bien d’autres auteurs, le « lieu du ban », donc de la mise au ban, du bannissement, de l’exil, bref, de la ghettoïsation. Cette explication étymologique des émeutes urbaines n’est pas exacte. En effet, si la « banlieue » était le « lieu du ban », alors on dirait LE « banlieu », à partir du mot masculin « lieu », du latin « locus ». Le féminin du mot « banlieue » rattache en fait celui-ci non pas au « lieu », mais à la « lieue », du latin « leuca », qui est une mesure de distance d’origine gauloise. La banlieue est la « banleuca » médiévale et féodale, un territoire d’une ou plusieurs lieues de rayon autour d’une ville intra muros, où s’exerçait le « droit du ban » du suzerain local. C’est-à-dire que la banlieue était soumise à sa juridiction. Et le « ban » n’avait donc pas le côté péjoratif de bannissement que lui donne Alain Bauer, mais le sens de décrets ou d’avis proclamés publiquement par l’autorité politique, ou de biens appartenant à elle. On retrouve d’ailleurs cette acception dans les « bans de mariage » contemporains, ou dans l’adjectif « banal » comme dans le « four banal » des anciens villages, dont la servitude féodale était appelée « banalité ». Comme beaucoup de bans concernaient des condamnations, le verbe dérivé « bannir » est apparu rapidement. Dès le XIIIème siècle, on pouvait être « bani hors de la vile et de la banlliue », selon l’orthographe de l’époque (Bibl. des Chartes, 2e série, t. III, p. 425), ce qui devrait tout de même interpeller les adeptes d’une banlieue « lieu de bannissement ».
Le véritable sens étymologie « banleuca » du mot « banlieue », si on le transpose à l’époque moderne, c’est un lieu où doit s’exercer l’autorité de l’Etat et du maire. Or c’est justement cette autorité qui est contestée dans ces « territoires perdus » de la République, où la police ne peut plus faire régner la loi, où l’on agresse les représentations de l’Etat et où on met le feu aux établissements « banals » de l’Etat. La continuité étymologique défendue par Alain Bauer en est d’autant moins pertinente. Et il faudrait qu’il nous explique en quoi les Rois de France seraient « bannis » ad mortem aeternam, en étant enterrés à la cathédrale de Saint-Denis, en plein « lieu du ban ». Evidemment, nous ne saurions lui reprocher de commettre une erreur étymologique. Mais c’est une belle caution donnée aux thèses victimaires selon lesquelles on parquerait en banlieue des exclus de la société à cause de leurs origines. A partir de là, on peut prétendre que les « zones de non-droit » sont consécutives non pas au fait que certains de leurs habitants refusent le droit au sens de la loi, mais que leur droit de citoyens sont bafoués par une prétendue déportation géographique. Et l’on rend alors légitime le fait de brûler les écoles d’un Etat accusé de néocolonialisme sur son propre territoire, ce qui est une ineptie sémantique de plus.
« La France marche au mélange », « mariages mixtes », « lieu du ban » : à chaque fois, les mots stéréotypés ne décrivent pas les réalités d’une non-intégration, mais tout au contraire les occultent pudiquement ou les nient. Le mot même de « mixité sociale » tente de réduire ces réalités à une mixité de classes sociales et économiques, alors qu’il s’agit tout autant de groupes ethniques. Le mot « ethnies » est évidemment à prendre au sens de groupes de personnes partageant peu ou prou une même origine et une culture commune, et non pas une couleur de peau. Le mot « ethnie » gêne, et pourtant, on parle à tour de bras d’une « France multiethnique », et même « multiraciale ». Si l’on invitait un ethnologue – donc un spécialiste de l’étude des ethnies – dans un débat télévisé pour parler des banlieues, cela mettrait les gens fort mal à l’aise. Mais cela n’empêche pas les participants d’y parler de banlieues « black-blanc-beur », c’est-à-dire de ramener la « mixité sociale » à celle des couleurs de peau, ce qui est très réducteur, et ce qui n’explique ni ne résout rien.
Pour éviter de mettre les mains dans le cambouis, on invoque l’article 1 de la Constitution française, qui précise que la France « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Mais cela veut dire que les citoyens sont égaux en droits, et que les discriminations sont anticonstitutionnelles. Cela n’interdit aucunement de faire des études statistiques et sociologiques sur les origines, les cultures ou les appartenances religieuses des citoyens français, et leurs conséquences. Ou alors il faudrait aussi interdire les études sur les cancers de la prostate et du sein au nom de l’égalité des sexes.
De véritables études sociologiques permettraient peut-être aux prochains invités de C Dans l’Air suite aux prochaines émeutes urbaines, d’innover un peu au lieu de nous répéter encore une fois que cela fait 30 ans qu’on n’a pas avancé d’un pouce malgré 20 « ministres de la ville » et 20 « plans banlieues » (4).
Roger Heurtebise
(1) http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/074000232/0000.pdf
(2) http://www.youtube.com/watch?v=yB8Q9okpGHc
(3) http://www.youtube.com/watch?v=GCDjL8_ao6g
(4) http://www.youtube.com/watch?v=5ppn_grpdGw

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