Les nouveaux staliniens

Publié le 26 décembre 2007 - par
Share

Il fut un temps où la violence, dans le mouvement social, était essentiellement le fait de certains militants du Parti communiste. Ceux-ci partaient du principe que le seul parti qui défendait réellement les intérêts de la classe ouvrière était le leur. A partir de là, tout ce qui, socialiste ou trotskiste, osait défendre une autre conception du socialisme, était renvoyé dans le camp de l’ennemi de classe. « Social-traître » ou « hitléro-trotskiste », sans oublier le célèbre « vipère lubrique » étaient les anathèmes les plus couramment employés. Cela pouvait se traduire, physiquement, par quelques agressions bien senties, lors de certaines manifestations.

Aujourd’hui, le Parti communiste a changé, il s’est ouvert, débat démocratiquement et fraternellement avec toutes les composantes de la gauche. Chacun ne peut que se féliciter de cette évolution.

Cela signifie-t-il pour autant que, dans des manifestations, dans des débats, dans des pratiques militantes, les pratiques staliniennes d’hier aient totalement disparu ?

Hélas, il n’en est rien, et force est de constater que, près de vingt ans après la chute du Mur, il demeure encore quelques vestiges qui nous permettent de dire que le stalinien nouveau est arrivé, et a encore de beaux jours devant lui.

Premier specimen, les gauchos-staliniens qui, lors de la manifestation du mardi 20 octobre, ont insulté le leader de la CFDT, François Chérèque, et l’ont contraint à quitter précipitamment la manifestation. Certains diront que la direction de la CFDT n’a eu que ce qu’elle mérite, et rappelleront la trahison de 2003, voire d’autres faits qui ne sont pas forcément à son avantage. Mais rappelons que la CGT a invité le leader de la CFDT à son congrès, après 2003, et que, dans les faits, sur le terrain, l’unité d’action entre syndicalistes est préférable à la division et à la violence. Surtout, quel mandat ont ces groupuscules pour s’autoriser le droit de décider qui a sa place ou pas dans une manifestation unitaire ? Ils auraient d’ailleurs volontiers fait subir le même sort à Bernard Thibault, coupable à leurs yeux d’avoir voulu empêcher une épreuve de forces prolongée avec le gouvernement. Mais le service d’ordre de la CGT n’est pas celui de la CFDT. Ces gauchos-staliniens sont-ils les derniers avatars de pratiques totalitaires aujourd’hui disparues ? Hélas non !

L’anarcho-stalinien, avec les drapeaux rouges et noirs, faisait dans l’anti-socialiste primaire, avec les mêmes méthodes. Aux cris de « et P comme pourri, et S comme salauds, à bas, à bas, le Parti socialiste », ils agressaient systématiquement les militants de ce parti. Là encore, au-delà du refus de la violence, l’attitude était d’autant plus stupide que la plupart du temps, les militants qui se faisaient agresser étaient ceux de l’aile gauche, qui menaient, en interne, un combat juste contre l’aile social-libérale de leur parti.

L’alter-stalinien, dans le Larzac, se permettait, avec ses amis, toujours contre le Parti socialiste, de démonter leur stand. Là encore, ces petits commissaires du peuple auto-proclamés se croyaient investis d’une mission purificatrice des rangs de l’altermondialisme, que personne ne leur avait donnée. Dans d’autres circonstances, on les aurait bien vus envoyer en camp de rééducation tous ces réformistes qui n’avaient pas compris les nécessités révolutionnaires de l’époque, et étaient donc objectivement, en dernière analyse, des traîtres au prolétariat ! Le pire est que les mêmes qui chassaient le PS du Larzac accueillaient Tarik Ramadan en grandes pompes à Saint-Denis !

Le sudo-stalinien, souvent un mélange de trotskistes et d’anarchistes, se faisait régulièrement les dents, lui, sur les chevènementistes, quand le ministre de l’Intérieur de l’époque avait l’outrecuidance de s’opposer à la régularisation de tous les sans-papiers, mot d’ordre révolutionnaire s’il en est. Il décrètera alors que le MDC est interdit de manif, et usera de la violence physique pour virer ses militants, dès qu’ils avaient l’outrecuidance de se joindre à une manifestation, même s’il s’agissait de lutter contre la mondialisation libérale. Il sera difficile à ces gens de leur faire admettre la présence des chevènementistes lors du mouvement unitaire pour le « non au TCE », en 2005.

Le bruxello-stalinien a un vocabulaire simple : l’Europe, l’Europe, l’Europe ! Il est pour la paix, contre la guerre, donc il faut l’Europe ! Il est pour l’emploi, contre le chômage, donc il est pour l’Europe ! Gare à vous si vous émettez la moindre objection à son discours plein d’enthousiasme : vous serez alors accusé, au mieux d’être un nostalgique du modèle soviétique, au pire d’être un horrible nationaliste complice de Le Pen. Se recrute essentiellement au PS et chez les Verts. Il ne veut surtout pas demander l’avis du peuple par référendum, car les électeurs sont suffisamment stupides pour voter non ! [http://www.youtube.com/watch ?v=l09j6aF_UBk&eurl=http://bruxelles.blogs.liberation.fr/->http://www.youtube.com/watch ?v=l09j6aF_UBk&eurl=http://bruxelles.blogs.liberation.fr/]

L’islamo-stalinien, président d’association antiraciste, se distingue, non par la violence physique, qu’il n’a pas les moyens militaires d’exercer, mais par la violence verbale. Son discours, en interne et en externe, est assez simple : tous ceux qui sont contre l’offensive des islamistes sont forcément des racistes. Confondant race et religion, il se caractérise par une difficulté à garder son calme, et par des explosions colériques destinées à impressionner ses adversaires. Idiot utile préféré des islamistes.

Le trotsko-stalinien est bien évidemment le meilleur défenseur du front unique ouvrier, mais seulement avec lui-même, et les satellites qu’il manipule. Il combat sans concession le gauchisme ont il affuble les autres organisations trotskistes. Il ne recule pas devant la violence physique, s’appuyant sur un service d’ordre redouté pour l’efficacité de ses charges. Il est sans doute l’un des courants militants le plus détesté, mais cela le renforce dans sa conviction d’avoir raison, seul contre le reste du monde.

Le laïco-stalinien a plusieurs visages. Partisan de la laïcité ouverte, il peut se montrer intransigeant avec le Vatican, et étonnamment complaisant avec l’offensive du voile à l’école, ou la construction de mosquées financées par les contribuables. Il verra dans les vrais laïques des islamophobes, et les suspectera de racisme. Mais il peut être un adversaire résolu de la laïcité ouverte, vraiment laïque dans les textes et les discours, et se montrer d’une violence verbale peu compatible avec les principes laïques avec le groupe rival. Ce dernier le lui rend bien, et ils s’alimentent ainsi l’un l’autre, depuis des années, dans une division qui fait le jeu de tous les cléricaux, et de tous les anti-laïques.

Le pédago-stalinien, non content de son bilan depuis trente ans qu’il a contribué à casser l’école publique, se montre toujours très violent envers quiconque ose parler de revenir aux fondamentaux de l’école, comme la discipline, l’apprentissage des savoirs et, horreur suprême, une bonne orthographe. Par ailleurs, il préfère former les futurs enseignants (avec le résultat que l’on constate) que de confronter la réalité de ses théories face aux élèves.

La fémino-stalinienne est convaincue que le mâle est forcément l’ennemi à combattre, bien avant l’ennemi de classe. Bien qu’en voie de disparition, elle se reconnaît par une agressivité incontrôlable dès qu’un homme prend la parole, cherchant alors à trouver le mot qui confondra le macho et le violeur qui sommeillent forcément chez son interlocuteur.

Le macho-stalinien, dans un registre similaire, lèvera les yeux au ciel, se mettra à parler à haute voix, et cherchera à ridiculiser le propos d’une militante, cherchant systématiquement à abréger son discours, et à lui faire perdre sa confiance. La parité a été pour lui une catastrophe dont il a encore du mal à se remettre.

L’indigéno-stalinien, a lui un discours très simple : les blancs sont des enfants de racistes et de colonialistes, qui ont une dette face aux enfants issues de l’immigration, même quand ceux-ci sont nés en France. Ces derniers sont forcément des victimes, et au nom du passé de leurs arrière-grand-parents, ils ne doivent surtout pas s’intégrer, sinon, ils seront qualifiés de harkis. Comme l’islamo-stalinien, il est profondément communautariste, et hait le jacobinisme, la République et la laïcité, coupables de tous les maux.

Souvent proche de cette mouvance, l’angelo-stalinien, souvent journaliste ou sociologue, se distingue par son discours sur la violence dans les quartiers populaires. Forcément, à ses yeux, la police et les institutions de la République sont des provocateurs racistes, dont la seule présence est responsable des troubles occasionnés. Féroce gardien de l’orthodoxie du discours de gôche bien-pensante, il n’hésitera pas à traiter de sécuritaire et de fasciste quiconque, dans son camp, osera pointer du doigt la gravité de la dérive de certains jeunes, voire, comme Ségolène Royal, osera parler d’encadrement militaire pour les délinquants mineurs récidivistes. Idiot utile préféré de l’extrême droite, et fossoyeur de la gauche.

L’écolo-stalinien a, lui, tout compris. A force d’annoncer depuis trente ans, en France, une catastrophe nucléaire qui n’arrive pas, il a trouvé un nouveau cheval de bataille : les salauds de pauvres qui osent prendre leur voiture pour aller travailler. Souvent issu des couches supérieures de la société, surdiplômé, il a du mal à cacher son mépris du peuple, et des travailleurs, qu’il souhaite le plus éloignés possible de son centre-ville. Il se caractérise par une morgue et une prétention à donner des leçons à la terre entière qui lui vaut de plus des déboires électoraux qu’il attribue, bien sûr, à la stupidité d’un peuple qui ne le mérite pas.

L’internationalo-stalinien, lui, a un problème avec la France, le bleu-blanc-rouge et La Marseillaise. La France, pour lui, c’est surtout Vichy et la colonisation, et pas 1789, 1848, la Commune, 36 et 68. Le bleu-blanc-rouge, c’est bien évidemment Le Pen, et pas la Révolution française. Quant à La Marseillaise, il estime que c’est un chant raciste, n’ayant pas appris que l’expression « un sang impur » parle du sang de la noblesse. Cracher sur La Marseillaise, dont il estime qu’il ne représente plus les idéeaux de 1789, ne l’empêche par ailleurs pas de chanter l’Internationale, qui était tout de même l’hymne des dictatures dites socialistes.

Dans un registre victimaire assez proche, le régionalo-stalinien, dont quelques rares spécimens sévissent essentiellement en Bretagne, au Pays Basque, en Corse ou en Occitanie, considère que son pays est occupé par les envahisseurs français, et continue de revendiquer le bilinguisme, qui permettrait à l’Etat français de payer des militants régionalistes dans la fonction publique, comme pour les écoles Diwan. Il peut se montrer violent, voire raciste, contre les autochtones. Farouche défenseur de l’Europe des Régions, qui permettraient d’en finir avec l’Etat-Nation exécré, et ferait de lui un petit féodal local. Bien qu’opposé à la préférence nationale de Le Pen, il réclame la préférence régionale.

Bien sûr, je ne mets pas tous les militants anarchistes, trotskistes, altermondialistes, laïques, féministes, écologistes, etc. dans le même moule. J’ai voulu simplement montré, par ce texte qui se voulait humoristique et quelque peu provocateur, que quelques travers staliniens demeuraient chez certains membres de ces organisations.

Bien que se combattant parfois entre eux, ces quelques stalino-spécimen ont en commun l’usage de la violence, verbale ou physique, la multiplication d’anathèmes brutaux, l’incapacité d’assumer la tenue d’un débat fraternellement, un grand sectarisme et une conception totalitaire de la société.

Pourvu qu’ils n’arrivent jamais au pouvoir !

Lucette Jeanpierre

samedi 1er décembre 2007, paru dans le numéro 16

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.