Les pièges de la tolérance mis en lumière par le procès de Fanny Truchelut

Publié le 14 octobre 2008 - par
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La question de la tolérance, qui avait ensanglanté le siècle de Voltaire,
revient au premier plan de notre société sécularisée, et pour la même raison qu’au siècle de Voltaire, à savoir la religion !

Nous ne sortirons pas indemnes de cette question, car cette question ne relève pas du seul domaine théorique, mais touche aux plus terribles
pratiques, qui ont pour nom «intolérance» ou encore «fanatisme». Fanny Truchelut vient d’en vivre un des aspects – qui ne saurait être anodin que pour des écervelés – , car c’est au nom de la tolérance que l’on doit à toutes les religions qu’elle a été condamnée à 4000 euros d’amende et à deux mois de prison avec sursis, comme si toutes les religions étaient des absolus, et comme si tous ces prétendus absolus pouvaient se valoir !

Quel a donc été le crime de Fanny Truchelut ? C’est d’avoir demandé à une femme voilée de n’être pas voilée dans les parties communes du gîte que cette dernière voulait louer pour quelques jours et dont Fanny était propriétaire. Cette demande n’avait pour raison qu’un souci de délicatesse vis-à-vis des autres résidents.

Or, cette demande a été jugée intolérable par le tribunal.

Qu’est-ce donc qui est tolérable, et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Pourquoi
la cité a-t-elle besoin de tolérance, alors que la cité scientifique n’en a
nul besoin ?

La réponse est terriblement simple : parce que les valeurs ne se prouvent point, mais s’éprouvent, alors que les vérités scientifiques se prouvent, mais ne s’éprouvent point ! Quand la rationalité parle, la tolérance se tait puisqu’elle est sans objet ; quand la tolérance parle, c’est la rationalité qui se tait, puisqu’elle est à son tour sans objet. Le jugement qui a frappé Fanny Truchelut appartient donc à l’irrationnel, car il est la conséquence directe de l’esprit de tolérance des jurés. Il en eût été de même si Fanny avait été relaxée !

Est-il seulement possible de sortir de ce cercle ? Oui, mais à une seule
condition : qu’on sépare «vérité» et «valeur».

Si la vérité est la valeur par excellence, alors toute valeur qui n’est pas
vraie est fausse, et par suite sans valeur. Plus encore, si la valeur ne
vaut que par la vérité, alors toutes les valeurs ne peuvent que s’y
soumettre. Et puisque la vérité est une, ce qui revient à dire qu’elle est
la même pour tous, c’est tous les hommes qui doivent s’y soumettre.

De ce fait, une même vérité pour tous implique une même morale pour tous, une même politique pour tous, une même religion pour tous. En d’autres termes, hors de la vérité, point de salut ; hors du parti, point de salut ; hors de la religion, point de salut. Confondre «vérité» et «valeur», c’est dire qu’il ne peut rien y avoir de valable en dehors de la vérité ni contre elle.

Mais quelle est donc cette vérité qui fait la véracité de toutes les valeurs
?

Ce ne peut être que «la vérité divine», car elle seule est toujours vraie,
c’est-à-dire éternelle comme Dieu même. Il est bien évident qu’investie
d’une telle origine, cette vérité s’impose comme LA vérité, et par suite
comme LA morale, car la morale n’est morale que si elle est fondée sur la
vérité. Or, dire cela c’est dire que la morale est d’essence «religieuse»
puisqu’elle nous «relie» au divin, qui est le vrai (le mot «religion» vient
du latin «religare» qui signifie «relier»). Partant, la religion nous relie
à la vérité au point de rendre pléonastique l’expression «vérité religieuse» !

Il suit de là que l’athéisme, l’agnosticisme, l’apostasie ou l’indifférence
sont à la fois des erreurs et des égarements qui conduisent à la
condamnation éternelle, voire à la sacralisation du meurtre perpétré – dès ce monde et pour tous les mondes – contre l’athée, l’agnostique, l’apostat ou l’indifférent !

Voilà à quelle logique ont obéi les juges qui ont sanctionné Fanny Truchelut ! Voilà ce que contenait le voile d’Horia Demiati ! Voilà ce que signifie le voile islamique ! Voilà la faute mortelle de tous ceux qui ne comprennent pas que la tolérance n’est jamais acceptable a priori, car c’est toujours le contenu d’une valeur qui permet de juger de cette valeur, et non cette valeur qui valorise a priori son contenu. Oui, il existe des valeurs inacceptables ! Oui, les valeurs sont d’inégale valeur ! Oui, la femme européenne – qui peut choisir son mari ou n’en choisir aucun, qui s’habille comme elle l’entend et travaille selon ses aspirations ou ses compétences – est aux antipodes de l’enfermement ordonné par le voile ! Oui, les règles de vie qui se nourrissent des vérités éternelles enseignées par Allah sont incompatibles avec la République, car leur application ne peut se faire qu’en lieu et place de la République !

Et dire que nos juges n’ont même pas compris cela ! Pire : ils n’ont pas
compris qu’en blâmant Fanny Truchelut, ils n’ont fait qu’aggraver la sourde colère du peuple français à leur encontre comme à l’encontre de la population musulmane. Il est urgent de rappeler que la République est «une et indivisible», que le voile la divise et qu’il ne pourra que la diviser davantage en se multipliant, car la condamnation de Fanny Truchelut est un puissant appel d’air pour les accompagnatrices scolaires voilées, les mères voilées dans les lycées et les collèges, les étudiantes voilées à l’université, les femmes voilées dans les administrations, les instances décisionnaires et ailleurs !

Nous sommes révoltés par le jugement prononcé à l’endroit de Fanny
Truchelut, car il porte la marque de la bêtise officielle et de lâcheté,
comme si la tolérance était tous azimuths, comme si elle n’était point «le
fait de ne pas interdire ou exiger, ALORS QU’ON LE POURRAIT» (Petit Robert), comme s’il suffisait d’ouvrir la porte pour avoir l’esprit ouvert, comme s’il suffisait d’être aimable pour être aimé ! Ces juges républicides savent-ils au moins que la tolérance est paradoxale, que «si l’on est d’une tolérance absolue, même envers les intolérants, et qu’on ne défende pas la société tolérante contre leurs assauts, les tolérants seront anéantis, et avec eux la tolérance » (Karl Popper) ? Pensent-ils pouvoir bâtir une société d’apaisement en lui infligeant de pareils coups ? Connaissent-ils les relations de la plaignante ? Savent-ils qu’elle est la belle-soeur de Nasser Demiati qui milite pour le port du voile à l’école et cautionne les actions des Indigènes de la République ? Ces mêmes juges se sont-ils jamais demandé si le port du voile ne pourrait pas être une marque d’impolitesse vis-à-vis de l’immense majorité des Français dont la culture laïque et républicaine est profondément étrangère à cette pratique ?

Quand allons-nous comprendre, en France et en Europe, que les valeurs
françaises et européennes ne seront respectées que si nous avons le courage et l’intelligence de les imposer au nom même de la séparation de la vérité et de la valeur ? Si l’on comprend que la vérité relève de la connaissance et la valeur de la volonté, alors on comprend que la vérité puisse être la même pour tous, comme le montre le savoir objectif, et que les volontés puissent différer les unes des autres, comme le montrent ceux qui veulent voiler les femmes et ceux qui ne veulent point de femmes voilées !

Messieurs les juges, s’ils vous arrivent de dire «Vive la République, vive
la France !», n’oubliez point qu’en condamnant le 8 octobre dernier Fanny Truchelut pour la deuxième fois, vous avez condamné pour la deuxième fois et la République et la France !

Maurice Vidal

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