Les terroristes ne font peur à personne !

Publié le 3 janvier 2011 - par
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Les terroristes ne font peur à personne, et c’est bien là le problème. L’attentat pitoyable de Stockholm en est un dernier exemple. Attentat à la voiture piégée il faisait plus penser à un règlement de compte mafieux comme en a connu Netanya ou à un assassinat ciblé. Attentat manqué, seul le terroriste est mort et personne ne s’en plaindra. Certes la police suédoise est en alerte, comme le fut la police allemande avant elle lorsqu’un projet terroriste menaçait le Reichstag ; comme le fut la Grande Bretagne, le Danemark, l’Italie, l’Espagne ou comme l’est toujours la France, menacée à plusieurs reprises par les fous d’Allah. Mais les armées nationales, la police et les services intérieurs nationaux en Europe gèrent plutôt bien les choses, il faut le reconnaître. S’il y a bien une chose qui fonctionne efficacement, ce sont les services de renseignement. Malgré les nombreuses tentatives contre la tour Eiffel, le Reichstag, la cathédrale de Strasbourg ou autres lieux en Europe, sans compter les cas avortés avant même d’en entendre parler, aucun terroriste n’a atteint sa cible (pour le moment, en France du moins mais dans d’autres pays visés aussi). Et c’est tant mieux.

Pour autant cette relative efficacité des services de renseignement, de l’armée et de la police en Europe en matière de terrorisme, a un effet pervers. Dont la responsabilité n’incombe évidemment pas aux services de sécurité. Cet effet émane d’un processus complexe de formation de l’opinion par nos élites depuis plusieurs décennies. Cette conséquence est simple : personne n’a peur. Les occasions n’ont pas manqué pour le constater : à chaque alerte à la bombe, le cas est pris au sérieux par les services de protections de la population, pas par les protégés eux-mêmes. On ne croit pas à la bombe, on pense que c’est un autre canular ou un simple cas de vol qui a mal tourné — et c’est souvent le cas ! — et au fond, on n’a pas si peur des terroristes. Sauf à connaître une vague d’attentats sanglants comme en ont connu l’Algérie, l’Inde ou Israël il y a quelques années, Ben Laden et ses acolytes sont perçus comme une bande d’extrémistes ultra-minoritaires dotés de peu de moyens face à nos appareils étatiques et qui n’ont de véritable influence que sur quelques régions périphériques du monde : l’Afghanistan, le Pakistan, voire l’Irak.

Cet esprit pourtant, s’il persiste, aura des conséquences extrêmement néfastes pour l’avenir de l’Europe. C’est vrai Ben Laden ne fera pas s’écouler nos sociétés. Les tours du World Trade Center sont tombées en 2001, mais l’Amérique s’est relevée, et plus forte que jamais elle est partie en guerre en Afghanistan et en Irak. Et ce ne sont pas les attentats qui ont provoqué la crise financière internationale. Mais c’est vrai les attentats gâchent des vies, font des morts et des blessés et coûtent des millions en reconstruction, en expertise, en reconversions et autres traitement psychologiques. C’est vrai encore, les attentats peuvent coûter plus cher s’ils parviennent à toucher l’économie d’un pays, le tourisme notamment. Mais tous les spécialistes du terrorisme sont formels : on ne renverse pas un régime par de simples actes de terrorisme. Encore moins lorsqu’il s’agit d’Etats modernes où les pouvoirs sont abstraits, divisés, structurés et répartis sur l’ensemble du territoire.

Qu’on se rassure, aucun renversement majeur ne s’opérera dans nos démocraties sous les coups du terrorisme. Pas plus que sous les coups de l’extrême droite, dont on continue à agiter l’épuvantail. On peut légitimement craindre des attentats, on peut craindre — et c’est une question autrement brûlante — des bombes sales qui causeraient beaucoup plus de dégâts et feraient beaucoup plus de victimes, on peut aussi craindre la prise du pouvoir par des islamistes dans certains pays. Mais ces questions-là sont prises au sérieux par nos gouvernants et elles ne constituent pas la menace principale. Pas en Europe en tout cas.

Mais derrière la guerre du terrorisme islamique s’en cache une autre, latente, plus discrète, plus longue et plus diffuse aussi, mais beaucoup plus dangereuse. C’est celle menée par les groupes politico-religieux qui ne sont pas terroristes, mais qui n’en pensent pas moins. Ceux qui font progresser les conceptions d’un islam rétrograde partout où ils le peuvent. Ceux qui parcourent les rues comme d’honnêtes citoyens mais dont les conceptions sur la citoyenneté sont opposées à celles de la modernité, de la République et de la démocratie. « Pour faire une démocratie, il faut des démocrates », lorsqu’il y en aura de moins en moins, la démocratie elle aussi cédera la place. Or ces ennemis de la liberté qui profitent de ses faiblesses sont aidés par tous les idiots utiles qui ne font rien pour lutter contre eux. On sait tous que tous les musulmans ne sont pas des islamistes, encore moins des terroristes, mais ils sont trop peu à s’y opposer énergiquement, sans ambigüité.

Elles sont d’ailleurs rares les manifestations de mouvements musulmans qui condamnent l’islamisme, même en Europe. On sait que les milieux d’extrême gauche et même d’ultra gauche ne partagent pas la même vision que les islamistes, ils n’ont que des ennemis communs, mais pourtant leurs alliances et parfois leurs propos légitiment et donnent l’opportunité à certains ultraconservateurs musulmans de se faire passer pour progressistes. On sait que nombre de nos élites politiques, et plus nombreuses qu’on ne le croit, ne voient pas d’un bon œil la progression de l’islam en Europe en terme de nombre de musulmans identitaires et revendiqués comme tels, en terme de revendications communautaires, en terme de pression par les Etats dits musulmans ; et pourtant face à la pression démographique et électorale, face aux difficultés juridiques aussi qui sont intrinsèques à un Etat démocratique respectueux des droits de l’homme et qui obligent un travail plus précis, plus complexe, plus difficile à mener, sans détermination suffisante beaucoup ne font rien, ou presque.

Cette guerre en vérité, menée au quotidien par les ennemis de la liberté, du monde libre, de l’Occident, de l’Europe, a jailli à la conscience du monde suite aux actions spectaculaires des plus extrêmes de ses militants : les terroristes islamistes. Sans les attentats du 11 septembre il est vrai, sans ceux de Madrid, de Londres ou de Bali, le débat sur les conséquences de l’islam politique dans le monde serait resté mineur. Un débat entre spécialistes, la préoccupation de ceux touchés directement par la guerre civile en Algérie, le conflit israélo-arabe, ou pakistano-indien, le souci des victimes des mosquées de rue. La question serait restée un cri presque sourd, inaudible à la majorité des classes moyennes aisées, emmitouflées dans le confort des grandes villes françaises, britanniques, allemandes, italiennes ou autres. Le communautarisme de certaines banlieues françaises par exemple, n’aurait été qu’un vague problème, presque aussi lointain et inconnu des bourgeois des villes, que l’Afghanistan l’est à peu près de tous.

Notons aussi que, malgré les tentatives d’attentats à peu près partout, et sous un prétexte toujours nouveau et toujours plus grotesque (des caricatures, une loi sur la laïcité, une loi contre les grillages urbains), les Espagnols se sont soumis au diktat islamiste en changeant de gouvernement et en se retirant d’Irak sous la pression terroriste. Au fond la méconnaissance de la machine islamiste qui mène en fin de processus et pour les plus inutiles au terrorisme, a laissé pensé à certains qu’ils suffiraient d’accepter les conditions à court terme des terroristes, pour acheter sa tranquillité. C’est pour cette même fausse tranquillité que les mêmes veulent sacrifier Israël. Sans aucune considération envers la vraie menace, antioccidentale et antimoderne, qui pèse sur l’Europe .

Les terroristes ne font pas peur en effet. Mais ils ne sont que la partie la plus visible et la plus claire de l’iceberg. Le petit attentat raté de Stockholm l’a montré, les terroristes ne gâcheront pas vraiment les fêtes de fin d’année en Europe ; mais il faudra continuer à défendre les principes de la démocratie et de la modernité, les principes qui ont construit l’Europe, si l’on veut que ces fêtes de fin d’année aient toujours lieu dans le futur.

Misha Uzan

http://mishauzan.over-blog.com

Pour quelques ouvrages sur le terrorisme aujourd’hui, voir ci-dessous :

 Gérard Chaliand, Arnaud Blin, Histoire du terrorisme : De l’Antiquité à Al Qaida, Paris : Fayard, 2006

 Bruno Tessarech, Amaury Guibert, Maëlle Joulin, Terrorismes, vers un nouveau désordre mondial?, Paris : Mango document, 2001

 Romain Gubert, Le terrorisme international. La guerre des temps modernes, Paris : Les essentiels, Milan, 2005

 Gilbert Achar, Le choc des barbaries : terrorisme et désordre mondial, Bruxelles : Complexe, 2002

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