Lettre à Daniel Schneidermann : débat ou procès en sorcellerie ?

Publié le 31 mai 2010 - par

Vous m’avez invitée hier, 25 mai, à une émission sur « Laicité et ultra laïcité » avec Pierre Cassen, fondateur de RL. Face à nous, Bernard Teper et Nadia Geerts. Le présentateur de l’émission était Guy Birenbaum. L’intitulé de l’émission m’a déjà posé problème : si je comprenais bien, j’étais du côté des ultras. J’ai passé outre, parce que j’ai gardé en mémoire l’excellente émission hebdo que vous animiez sur F5 « Arrêt sur images ». Impertinence, liberté de propos, esprit critique, votre ton tranchait avec le conformisme du PAF. Je trouvais là ce que je cherchais. Je pensais le retrouver hier.

Quelle déception ! Je me suis trouvée embringuée dans une sorte de combat de coqs, où G. Birenbaum nous excitait à nous donner des coups de bec et où il avait visiblement choisi son champion, le Laïc soft et propre sur lui, contre l’ultra limite FN, que j’étais censée représenter avec Pierre. Cela au nom du refus affiché de l’objectivité et du mépris élémentaire du rôle d’un animateur digne de ce nom, qu’on ne saurait confondre avec un camelot de foire. Je sais c’est très tendance, de rentrer dans le lard des invités, de leur couper la parole, d’avoir comme seul souci de les pousser à la castagne plutôt que de les amener à se parler et à faire avancer le débat.

De ce côté là, Birenbaum a été parfait. Bien décidé à ce que ça saigne, il a tout de suite remarqué avec délectation que nous ne nous étions pas salués avec B. Teper. Puis il nous a donné à tour de rôle la parole. Nous a -t -il écoutés ? On pouvait en douter, à voir l’insistance avec laquelle il nous resservait les mêmes questions, auxquelles nous venions de répondre. Et puis il s’est lâché. A titre personnel, contre moi. J’osais la ramener et lui tenir tête. Je me demande toujours comment les invités des plateaux télé, quels qu’ils soient, arrivent à encaisser, sans moufter, les vannes souvent grossières, des animateurs. Il faut faire savoir à ces bateleurs qu’ils se comportent comme des cuistres.

On en est venu ensuite au fond. Et de nous projeter des affiches parues dans RL, dont celle du FN. Nous y voilà ! On a brandi l’épouvantail de l’extrême droite. Birenbaum prenait son pied, tel un Torquemada au petit pied , à vouloir nous faire avouer que nous en étions, de cette mouvance honnie. Dans certains milieux bien pensants de gauche, appuyer sur le bouton FN, et vous obtiendrez in petto le réflexe pavlovien : caca !

Ne lui avais je pas répété que j’avais à cœur de passer au crible de mon esprit critique toute proposition, d’où qu’elle vienne ? En cela, je m’étais présentée comme « esprit libre », dont le seul souci était la recherche de vérité, et non d’appartenance. Pierre a justement souligné que nous déplorions que la gauche abandonne à l’extrême droite, le terrain de la critique de ce qui dans l’islam, contredit fondamentalement nos principes républicains de laïcité et d’égalité des sexes. Je ne suis pas obligée de prendre le tout parce que j’adhère à une partie de ce tout. Mais voilà, il faut caser, étiqueter. Birenbaum, comme tous ses collègues en bien pensance, ne sait plus dans quel casier nous ranger. Ca l’affole, cette liberté d’aller et de venir, par la pensée, sans souci du qu’en diront les copains.

Ca le dépasse qu’on puisse évoluer, se poser des questions, se risquer dans ce no man’s land de la pensée, qui suppose qu’on lâche les repères rassurants – à mon commandement, droite, gauche – ! J’ai eu beau lui dire que la ligne jaune, titre de l’émission, bougeait, qu’il y avait de la recomposition dans le paysage politique, que la conception de la laïcité en 2010 ne pouvait plus être celle de 1905. J’avais le sentiment que le son était coupé et que j’agitais en pure perte les lèvres.

Il y a eu un moment où, j’ai été à deux doigts de me lever et de quitter le plateau. Pouce, je ne joue plus ! Je ne joue plus ce jeu où il faut avoir raison de l’autre, au lieu de tenter de trouver avec lui des points de coïncidence. Bien beau de prôner le « vivre ensemble » et d’être infoutus de s’entendre à cinq sur un plateau de télé. De s’entendre, au sens premier, c’est à dire de s’écouter et non d’attendre son tour pour placer sa salade. Birenbaum a été incapable de nous permettre de nous parler autrement que par anathèmes, il m’a poussée à mon corps défendant, à ne pas donner le meilleur de moi même. Oui, j’ai eu du mal à garder mon calme et je l’assume. J’ai trop le sens de l’honneur pour encaisser sans réagir ce genre de camouflet. En d’autres temps, j’aurais lancé mon gant à Birenbaum et nous nous serions retrouvés à égalité pour débattre sur un pré, face à face. Et là, je ne doute pas de qui serait resté sur le carreau…

Je suis sortie de là profondément frustrée et offensée.
Frustrée, parce que ma réflexion sur la laïcité, fut ce avec des contradicteurs, n’a pas avancé d’un iota. Nous avons piétiné dans les zones fangeuses de l’affrontement stérile, au lieu de nous poser les bonnes questions. Compte tenu des mutations de notre société, quelle conception de la laïcité est la plus opportune ? La question de la burqua ne se pose pas en terme de nombre, mais en terme de progression. Il est de l’ordre du symbolique et non de la statistique. Quelles différences entre les laïcs « modérés » et nous lesdits « ultra » ? Pourquoi cette peur de critiquer une religion, l’islam, alors qu’on ne s’est jamais privé de le faire avec le catholicisme ? Peur, aveuglement ? Comment se fait il que les mêmes qui parlaient d’opium du peuple, vouent aux gémonies ceux qui continuent sur la même lancée et crient à la stigmatisation ? Comment se fait qu’ils se trompent à ce point d’ennemi ?

Offensée, gravement, car renvoyée au banc des accusées. J’ai consacré une bonne partie de ma vie à lutter pour plus d’égalité et de justice dans le domaine qui est le mien, la cause des femmes, et me voilà soupçonnée de pactiser avec ceux qui, dans le passé, ont déporté, massacré. Je m’enorgueillis d’avoir fait reculer en moi, cette tendance si humaine à détruire et maltraiter l’autre. Je n’ai cessé de faire émerger en moi ce qui pourrait ressemble à de l’humain, pour mieux le mettre au service des autres.
Le manque de considération avec lequel m’a traitée votre animateur ne vous honore pas.

Anne Zelensky

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