Mais où est donc passée la classe politique ?

Publié le 20 avril 2010 - par
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Une victoire électorale ne dépend pas seulement du nombre de voix obtenues et de sièges gagnés. Le vainqueur est aussi celui qui inscrit sa lecture de l’événement dans les esprits. A ce titre, la victoire de la gauche est plus décisive que son bilan électoral le laisse percevoir. Elle a en effet, outre la lecture sociale de l’événement – Sarkozy a été sanctionné parce qu’il a mené une politique en faveur des riches, contres les pauvres- imposé sa lecture morale : le débat sur l’identité nationale a été une faute morale qui a libéré une parole « nauséabonde » qui a fait le jeu du Front National.

Que la gauche veuille imposer cette interprétation de la nouvelle donne politique est somme toute logique, mais le plus étonnant est la passivité de la droite à laisser cette idée s’imposer. Les millions d’électeurs de droite qui se sont abstenus ou ont voté Front National aux régionales, ont agi ainsi pour sanctionner, en ce qui concerne l’enjeu identitaire, une politique pour le moins contradictoire et ambiguë sur les questions d’immigration, d’identité nationale et de sécurité, et en aucun cas n’ont pu être radicalisés par le débat sur l’identité nationale. Ce dernier est apparu aux électeurs de droite pour ce qu’il était ; un simple gadget électoral.

Le gouvernement pouvait-il d’ailleurs convaincre ses électeurs alors que tout en légitimant la nécessité d’un débat sur l’identité nationale, il affirmait dans le même temps que l’essence même de la France était de tout temps d’être « diverse et métisse », selon les propres termes du chef de l’Etat et d’Eric Besson ? Quand à Jean François Copé, patron du groupe UMP à l’Assemblée, il affirmait tout simplement dans les colonnes du Monde en octobre dernier que « L’identité française doit être profondément renouvelée et retravaillée ». Un débat donc aux conclusions fixées d’avance et strictement encadré par les standards du politiquement correct afin que ne soit pas abordée notamment la très délicate question de l’intégration de l’Islam dans la société française. La gauche a raison, mieux vaut interdire le débat que laissait émerger les questions qui fâchent, pour leur imposer ensuite une brutale fin de non recevoir.

Mais c’est de ne pas assumer ce débat, dont le vrai faux débat sur l’identité nationale n’est qu’un épisode de plus, que la droite présidentielle est aujourd’hui punie, non d’avoir attisé de prétendus fantasmes et de soi-disantes haines qui sinon auraient continué de somnoler. Il faut tout simplement renverser l’argument de la gauche pour comprendre la démobilisation et la désillusion profonde d’une part importante de l’électorat de droite et probablement aussi d’une part significative de l’électorat de gauche. Cette contre lecture, malheureusement, le gouvernement Sarkozy et sa majorité ne peuvent la mener. Enfermer qu’ils sont dans un déni de réalité qu’ils ne pourraient rompre qu’en rompant avec un pacte politique qui tient le pays depuis plusieurs décennies. Ils n’ont d’évidence, ni l’esprit, ni le cœur, ni les épaules pour mener une telle entreprise.

Et pourtant, l’absence de débat, le vide de paroles fortes et structurantes, le martellement de slogans déconnectés du réel, représentent aujourd’hui une menace qui peut emporter la classe politique ; la droite d’abord mais aussi la gauche. On peut s’interroger, en effet, sur la dimension durable des victoires de la gauche. Peut-être capable désormais de reprendre le pouvoir, on voit mal sur quelles bases elle pourrait gouverner, tant elle est divisée dans ses composantes et coupée des attentes populaires sur les sujets qui touchent aux questions de l’immigration et de l’identité de la France. Si le Front National après trois ans de pouvoir sarkozyste a retrouvé son niveau traditionnel de l’ordre de 15%, ont peut alors imaginer à quel niveau il pourrait se situer sous un gouvernement de gauche, entièrement tourné vers le culte de la diversité et la culture de l’excuse d’un côté et de la culpabilité de l’autre.

Ne faut-il pas d’abord questionner l’argument incantatoire, si souvent martelé depuis des années, qui affirme que le vote contestataire, en l’occurrence celui du Front National, ne procède que du fantasme, et ne s’exprime que quand une parole démagogique et haineuse le « libère » ? Si les Français voulaient l’oublier, l’actualité régulièrement vient leur rappeler l’état de violence de la société. Une violence dont ils sont les premières victimes comme l’ont montré les deux agressions récentes de Grenoble et Toulouse : lynchage, viol et parfois meurtre !

Casser du blanc en bande, tomber à 10, 15 ou 20 sur un pauvre gars qui n’a que le tort d’être là au mauvais moment, et le laisser pour mort sur le sol, est devenu un fait banal. La pointe émergée d’une violence de gestes, d’attitudes et de paroles qui presque toujours frappe les mêmes. Le contraste entre la parole aseptisée du discours politique, le boniment sur la « diversité » bienheureuse véhiculé par les medias et la réalité du quotidien est trop abyssal pour ne plus être perçu par la conscience collective. Il laisse une impression d’ absurde Orwellien qui pointe l’inconsistance et la pusillanimité du monde politique. Quant aux associations autoproclamées « antiracistes », il vaut mieux ne même pas en parler ! Cette déconstruction du réel par les classes dominantes pour passer outre au vécu du sentiment populaire, s’apparente sans nul doute à une démarche de type totalitaire.

Mais plus que le vote Front National, l’abstention massive est venue cruellement souligner la délégitimation en cours de la classe politique. Dans un pays légitimiste comme la France, structuré au fil des siècles par une profonde culture de l’Etat et une crainte révérencieuse du souverain, l’absence du politique ouvre un espace béant où une société civile énervée se confronte seule aux défis et aux violences des temps présents. L’actualité récente est venue apporter quelques témoignages saisissants de cette réalité.

« L’affaire Zemmour » est à cet égard tout à fait exemplaire. Pris dans une tourmente médiatico judiciaire pour avoir énoncé une réalité que tout le monde connait de par la simple expérience du vécu quotidien, ce dernier a courageusement fait face à la meute inquisitoriale. Il est devenu, en l’espace de quelques jours, le point de fixation du débat politique et sociétal du pays. Dans ce maelstrom médiatique, pratiquement, seuls les journalistes et les personnalités médiatisés (animateurs vedettes, autorités « morales », people en tout genre) ont mené la charge. Le débat s’est joué en dehors du monde politique qui s’est contenté d’un rôle de spectateur.

Aucune personnalité politique n’a osé rentrer dans la mêlée pour défendre le journaliste diabolisé. Conséquence : le débat publique sur le sujet le plus sensible de la société française, et la violence qui va avec, ne relève plus vraiment de la sphère politique. Sur les sujets de l’identité nationale, de l’immigration et de l’ordre public -sujets qui par essence relèvent de la sphère politique – on est désormais pour ou contre Zemmour, avant d’être socialiste, UMP, ou toute autre chose. Alourdie du poids de sa langue de bois, de ses silences et de ses non dits, la classe politique est de moins en moins audible dans le tumulte du débat médiatique. Sa légitimité s’effiloche d’autant.

Autre fait marquant qu’il ne faut pas nécessairement prendre à la légère : le lancement du mouvement « citoyen » de Patrick Sébastien ; « gauloisement » baptisé » D.A.R.D. Dans le vide actuel du politique, la parole d’un électron libre, même limitée par son absence de structure doctrinale et d’opérabilité, peut engendrer un vif sentiment d’adhésion et s’imposer comme un contre modèle de la parole officielle ; aggravant du même coup à sa délégitimation. La force de Patrick Sébastien, outre son talent évident de communicant, est la grande capacité d’identification qu’il suscite auprès d’un large public populaire. A l’heure d’Internet, loin des grands medias qui contrôlent l’opinion, l’initiative du saltimbanque met en scène une nouvelle façon de faire de la politique : permettre à l’opinion de prendre la parole de manière organisée, sans passer par les canaux institutionnels de la vie politique, pour, en définitif, mieux les influencer en retour.

Le débat est ailleurs ; et donc, « la vérité » aussi, pour plagier un slogan bien connu ! La récente controverse autour du danger climatique est également un cas exemplaire de perte de maîtrise du débat publique par les politiques. En l’espace d’un livre et de quelques interventions médiatiques percutantes, Claude Allègre a malmené la domination sans conteste des Verts sur l’enjeu climatique, alors que la classe politique dans son ensemble suivait docilement les thèses culpabilisatrices et souvent régressives des écolos. Il faut dire que l’échec du sommet de Copenhague et les polémiques qui l’ont accompagné sur les approximations du GIEC, l’organisme international qui donne sa légitimité scientifique à la thèse du réchauffement climatique du à l’activité humaine, avait déjà ébranlé le bel édifice du consensus apparent. Constat intéressant : 300 scientifiques français ont signé une pétition pour demander au gouvernement et aux ministres de tutelle (Valérie Pécresse et Jean-Louis Borloo) d’inculper Claude Allègre pour son ouvrage au titre choc « L’imposture climatique ». Est-ce vraiment à l’Etat de trancher les controverses scientifiques entre spécialistes ? Décidemment la France a bien du mal à se débarrasser d’un vieux fonds de culture soviétique ! Les choix de l’Etat sont trop souvent aveuglés par ce qu’il croit être la pensée incontournable parce que dominante ; celle du consensus de quelques « élites » dirigeantes ou influentes.

Ainsi, la surenchère verte de Nicholas Sarkozy ne lui a pas apporté une seule voix du camp écologiste et lui a fait commettre un des faux pas politique les plus contesté par son propre électorat, mais aussi par l’ensemble des Français ; l’instauration de la taxe carbone. Se prosterner devant les vaches sacrées du consensus politico médiatique parisien, n’est plus nécessairement un bon calcul, quand les débats se mondialisent et que la culture internet met une information « nomade » à la portée de tous. Cette circulation libre et anarchique de l’information exerce de fait une pression sur les medias officiels, forcés de s’ouvrir tant soit peut à des contenus plus dissidents au risque sinon de perdre, avec leur crédibilité, leurs consommateurs zappeurs et vagabonds. On peut voire désormais sur des sites en rupture de politiquement correct, un « petit blanc » se faire lyncher par une bande de « jeunes » dans un bus parisien en se faisant traiter de « Français de merde » ( mais où sont passés le Mrap, la Licra et SOS Racisme ?) , ou des rues de la capitale barrées et interdites à la circulation à l’heure de la prière publique !

Enfin, en guise de conclusion, en écrivant sur ce site, comment ne pas rendre hommage à Riposte Laïque, dont l’action courageuse, grâce au Web, est une preuve manifeste de la capacité de la société civile à s’organiser pour animer un débat publique hors des limites étroites que tolère la sphère politico-médiatique institutionnelle ?

Didier Beaulieu

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