Même au football, le Parlement européen favorise le fric et combat la nation

On sait que certains militants d’extrême gauche réclament, outre la sempiternelle régularisation de tous les sans-papiers, la libre installation de tous les citoyens, puisque les capitaux circulent librement également. La situation du football professionnel devrait les combler d’aise. Depuis le fameux arrêté Bosman, datant de 1995, il y a libre circulation de tous les footballeurs européens, dans l’esprit de celle des travailleurs voulue par la commission européenne (1). Rappelons qu’auparavant, dans chaque championnat professionnel, il ne pouvait y avoir que trois joueurs extra-nationaux. Dans le même esprit, dans les clubs amateurs, le nombre de joueurs changeant d’équipe, et le nombre d’étrangers, étaient limités.

Ces mesures étaient destinées à protéger les petits clubs peu fortunés du pillage sans limite des grosses équipes.
Dès que le nouveau système a été mis en place, on a assisté à la fuite des joueurs de tous les pays dans des compétitions où les rémunérations étaient supérieures à celle de leur pays. La plupart des grands joueurs se sont retrouvés dans trois championnats : Angleterre, Italie et Espagne. On a commencé à voir des clubs britanniques, comme Arsenal, entraîné par un Français, Arsène Wenger, aligner des formations où on ne comptait plus un seul joueur anglais ! Le championnat anglais, le plus riche, est celui qui a été le plus loin dans l’importation massive de vedettes étrangères, rendant difficile l’accès du terrain aux Britanniques.
Mais dans un autre registre, on a vu un club, l’Atletico de Bilbao, imposer une équipe ethnique, composée uniquement de Basques. Même les nationalistes corses, très influents dans les équipes d’Ajaccio et de Bastia, ne sont jamais allés jusque là, alors qu’ils défendent la corsitude des emplois !
Les conséquences de cette libre circulation des footballeurs ont été le contraire de ce que l’on constate sur le marché traditionnel du travail, où l’afflux d’une main d’œuvre étrangère, en période de chômage de masse, tire les conditions de travail vers le bas.
Les salaires ont explosé dans tous les championnats. Le championnat de France, incapable de s’aligner sur les conditions faites aux joueurs dans les trois grands championnats, a vu la plupart des internationaux français s’exiler à l’étranger.
Il est aujourd’hui totalement dépendant des droits de télévision, dont le montant finance majoritairement les clubs, et permet d’assurer quand même des salaires conséquents aux professionnels (le salaire moyen mensuel d’un joueur de Division un, en France, tourne autour de 50.000 euros, et les meilleures rémunérations atteignent 300.000 euros.
Ces chiffres, qui pourraient donner le vertige, ne sont rien à côté des salaires des grandes stars. Au temps de sa splendeur, Zidane touchait 1,2 million d’euros par mois, et aujourd’hui, Thierry Henry n’est pas loin du million d’euros mensuel.
Pour faire face, le football professionnel a multiplié les compétitions nationales et internationales, permettant une explosion des droits télé. Les produits dérivés (vente massive de maillots de champions à des sommes approchant les 100 euros pièce), la publicité, les sponsors permettent d’éponger un budget où les salaires exorbitants versés à ces mercenaires font rêver tous leurs admirateurs.
Pour faire encore monter davantage les enchères, les dirigeants de la Fédération internationale de Football, cédant à la pression des clubs les plus riches, ont inventé, il y a quelques années, un deuxième mercato (transfert des footballeurs), pendant tout le mois de janvier.
Tels les Etats-Unis, les clubs les plus « riches » sont également les plus endettés. Le Real Madrid aggrave régulièrement son déficit pour acheter de nouvelles stars. Cette fuite en avant serait impossible en France, où la Ligue de football a mis au point un système de contrôle financier draconien, empêchant les clubs qui ne présentent pas d’exercice comptable solide de recruter.
Mais la concentration des meilleurs footballeurs mondiaux dans seulement trois championnats pose un ensemble de problèmes : hausse vertigineuse des salaires, baisse de la qualité de certaines équipes nationales, comme en Angleterre, baisse du niveau dans la plupart des pays, privés de stars, grogne de certains spectateurs qui ne se reconnaissent plus dans des équipes où plus un joueur n’est issu de leur pays.
Pour mettre fin à cela, la Fédération Internationale de Football (Fifa), a voulu changer les règles. Elle a proposé le « 6 + 5 ». Chaque équipe aurait été dans l’obligation de faire jouer, sur le terrain, six joueurs issus du pays, et donc seulement cinq étrangers. Cette mesure de bon sens avait le soutien de la majorité des clubs européens, redonnait du sens la nationalité, mais était combattue par les clubs les plus riches.
Que croyez-vous que fit le Parlement européen ? Il donna tort à la Fifa, au nom de l’intangible libre circulation des travailleurs. Les clubs riches respirent.
Le Parlement européen montre son dogmatisme jusqu’au-boutiste : il s’accroche jusqu’au bout à la concurrence libre et non faussée. Les plus riches en sont ravis, puisque les gros poissons continueront à manger les petits.
Jacques Nikonoff, l’ancien président d’Attac, dans une interview accordée à Riposte Laïque, se demandait s’il fallait « bouger l’Europe, ou sortir de l’Europe ? »
Cette anecdote n’apporte-t-elle pas la meilleure des réponses ?
Pierre Cassen
(1) http://fr.wikipedia.org/wiki/Arr%C3%AAt_Bosman

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