Michèle Tribalat, démographe, auteur de « La République et l’islam

Publié le 27 janvier 2009 - par - 1 523 vues
Share

Riposte Laïque : Vous avez écrit en 2002 un livre « La République et l’Islam, entre crainte et aveuglement », avec Jeanne-Hélène Kaltenbach. A cette époque, on était déjà rapidement traité de raciste dès qu’on critiquait certains aspects agressifs de l’islam. Vous dénonciez de nombreux reculs de la République, devant l’offensive islamiste. Quel est votre regard, huit ans après la sortie de ce livre, sur les réponses de la société française ?

Michèle Tribalat : Ce livre, il faut le rappeler, avait un titre bien banal – La République et l’islam – et venait après d’autres ouvrages aux titres tout aussi convenus du genre l’islam et la République ou l’islam dans la République. À l’époque déjà, il était difficile d’annoncer la couleur de manière explicite. J’avais choisi un titre qui me paraissait bien plus pertinent et en rapport avec ce que nous souhaitions traiter dans cet ouvrage : Islam, les yeux grand-fermés. Ce titre exprimait bien notre projet et avait l’avantage de faire référence à un film osé de Stanley Kubrick – Eyes Wide Shut – allusion qui me plaisait beaucoup mais qui n’a pas plu à l’éditeur. Le titre nous a été imposé et je n’ai jamais souhaité le défendre.

Dans ce livre, nous voulions montrer les dangers de l’islamisme, montrer qu’il ne tombait pas soudainement du ciel, si l’on peut dire, que sa légitimité plongeait dans les textes sacrés et qu’il avait donc bien un rapport avec l’islam qu’il ne fallait pas éluder. Tous les commentaires du genre « les actes terroristes n’ont rien à voir avec l’islam » ou « ceux qui ont fait ça ne sont pas des musulmans » sont absolument contre-productifs. Ils n’aident pas les musulmans de bonne volonté à envisager les sacrifices nécessaires à l’acclimatation de l’islam en Europe.

Les terroristes islamistes se réclament de l’islam. Au nom de quoi refuserions-nous de les croire, nous qui ne savons généralement rien de cette religion ? C’est une mauvaise stratégie parce que nous en arrivons à croire que le combat politique se résume à débusquer les cellules islamistes prêtes à poser des bombes. Tant qu’ils ne jouent pas aux artificiers, les militants de l’islam deviendraient ainsi présentables.

Notre livre visait aussi, et sans doute avant tout, à révéler la faiblesse et la complaisance avec lesquelles nous accueillons les exigences politico-religieuses islamiques. Il ne faut pas espérer acclimater l’islam à nos sociétés modernes en présentant ces dernières comme spirituellement vides, sans honneur, sans histoire prestigieuse, sans culture propre, sans traditions, sans rien à défendre, sans continuité à construire. Nous regrettions donc cet autodénigrement, ce goût de l’autre excessif qui enlève toute consistance et tout attrait à la société dans laquelle l’islam doit trouver sa place.

Nos remarques d’alors restent valables. Aujourd’hui, nous aimons l’authentique, pourvu qu’il soit « terroir » ou « exotique ». C’est ce qui nous amène à privilégier un islam tel qu’il se présente, avec ses coutumes, traditions et rites, à un islam rénové et adapté aux exigences de nos sociétés modernes. Nous y voyons un islam authentique alors que nous sommes incultes en la matière. Les musulmans progressistes prêts à moderniser leur religion et les habitudes culturelles qui vont avec nous plaisent beaucoup moins. Pourtant, ils connaissent de l’intérieur les méfaits et ravages d’une obédience aveugle à ce qu’exigerait une application intégrale de l’islam conçu comme parole divine inaltérable. Ils parlent haut et fort, avec émotion, désespoir et colère. Et, paradoxe, ce sont eux qui sont jugés excessifs.

Il s’est ainsi trouvé des « sages » de la commission Stasi pour juger que l’audition de Chahdortt Djavann avait été une faute de goût. La France a tourné le dos à Ayaan Hirsi Ali alors que nous aurions dû être honorés de la compter parmi nous, mais a offert l’asile à un terroriste colombien et gracié une terroriste italienne. J’attends avec impatience la réaction de la France lorsque les États-Unis vont lui demander d’accueillir des « présumés » terroristes de Guantanamo. Il n’est pas impossible que nous en prenions quelques uns pour raison humanitaire.

Nous n’avons pas, à ma connaissance, de mouvement musulman équivalent à celui qui est né aux Etats-Unis dans l’après 11 septembre -« Free Muslim Coalition » – et qui a compris que cet événement engageait la responsabilité des musulmans. Kamal Nawash, à l’origine de Free Muslim Coalition écrivait ainsi : « il ne suffit pas que les modérés musulmans déclarent que certains passages du Coran ont été exploités politiquement. Les musulmans doivent réaliser que ces passages n’auraient pas été exploités s’ils n’existaient pas… Nous, musulmans, devons balayer devant notre porte et congédier les nombreux leaders qui à longueur de sermons prêchent la haine, l’intolérance, la violence. Nous ne devons plus avoir peur d’admettre que, comme musulmans, nous avons un problème avec l’extrémisme violent. Si nous devions rester silencieux, nous ne pourrions espérer que l’on nous entende lorsque nous nous plaignons des stéréotypes et de la discrimination. Nous n’aurions pas à nous plaindre des mesures particulières dont nous faisons l’objet dans les aéroports. Pour dire les choses directement, nous, musulmans ne devons pas seulement nous joindre à la guerre contre la terreur. Nous devons en prendre la tête. »

Nous aurions besoin d’un engagement de musulmans français de ce type. Pour cela, il faudrait ne pas décourager les bonnes volontés et ne pas considérer comme des transfuges douteux ceux qui se détournent de l’islam tel qu’il est. Et il faudrait au contraire assurer leur protection. Ce type de mouvement est indispensable pour que la critique légitime de l’islam ne débouche pas sur une mise en accusation des musulmans dans leur ensemble. Si la plupart des musulmans en désaccord avec les militants de l’islam se taisent et si les hommes et les femmes courageux qui parlent sont déconsidérés, l’amalgame est à redouter.

Nous avons intérêt, l’État a intérêt, à favoriser l’émergence de ce courant de pensée musulman en France, plutôt que de flatter dans le sens du poil ceux qui nous expliquent que l’islam tel qu’il est doit le rester parce qu’il serait un gage de tranquillité. Toute action politique en la matière devrait ainsi être évaluée à l’aulne de cet objectif : « Est-ce qu’elle contribue à soutenir et épauler les hommes et les femmes courageux qui sont engagés dans ce processus de réforme ? Est-ce qu’elle aide les incroyants de culture musulmane à vivre leur vie, à exercer leur liberté de penser sans crainte ? Ou, au contraire, est-ce qu’elle livre les tièdes à la tutelle des islamistes ? »

Riposte Laïque : Vous avez mené, en tant que démographe, des débats assez vifs avec certains de vos collègues sur les statistiques ethniques. Pouvez-vous rappeler à nos lecteurs le contexte de ces débats, et votre position, aujourd’hui, sur cette question ?

Michèle Tribalat : C’est un débat qui remonte à la fin des années 1980. J’étais alors à la tête d’un projet d’enquête qui cherchait à étudier les comportements des immigrés et de leurs descendants au fil des générations, ce qui nécessitait de construire un outil comportant la génération des immigrés (ceux qui se sont déplacés) et celle de leurs enfants nés en France et qui sont français, quelquefois depuis la naissance. Distinguer des Français par origine n’allait pas sans oppositions, sans réticences à l’intérieur de la statistique publique. Mais la sortie des résultats de l’enquête en 1995-96 n’a pas posé de difficultés majeures, même si la statistique publique, partie prenante, a tremblé de peur tout au long de cette opération.

J’avais déjà eu recours à ce type de catégories statistiques dans d’autres écrits antérieurs, passés alors relativement inaperçus. Plus tard, à la fin des années 1990, certains collègues se sont amusés à allumer l’incendie, et ce quelques années après les publications des résultats de cette enquête. J’ai eu droit à toutes les injures et anathèmes possibles sur la question pendant de nombreux mois et, puisque j’étais l’accusée, je n’ai guère eu l’occasion de me défendre sauf à France Culture dans Question d’époque, une émission d’Eliane Contini.

Cela a été une période difficile mais aussi une expérience inoubliable qui m’a durci le cuir. J’ai toujours pensé que la connaissance était indispensable à la formulation des diagnostics et donc à l’élaboration des politiques. J’ai développé depuis d’autres outils partiels à partir des recensements et, ensuite, des enquêtes annuelles qui ont remplacé les recensements, notamment pour l’étude des concentrations ethniques et des voisinages. Je n’ai pas de frein idéologique sur la manière de faire mon métier car je trouve que la question de l’usage que pourraient faire certains esprits mal intentionnés de mes travaux n’est pas de mon ressort et a un relent soviétique qui ne me plaît guère. Un débat argumenté à partir de la connaissance du réel est toujours préférable à un débat fumeux sur des données inconnues que chacun peut manipuler à sa guise. Ces catégories dites ethniques, je les ai donc mises en application depuis plus de 20 ans. La renaissance périodique de l’inquisition en la matière me fait donc plutôt sourire.

Par ailleurs, ce pourquoi on m’aurait mise au bûcher en d’autres temps, est aujourd’hui recommandé par la CNIL et même avalisé par le Conseil constitutionnel. Les données sur la filiation sont aujourd’hui monnaie courante, même si on est encore loin des questions adéquates pour obtenir l’information utile. Pays et nationalité de naissance des parents ne permettent pas de distinguer les nombreux enfants de rapatriés des nombreux enfants d’immigrés. Mais, ce qui fait problème aujourd’hui, ce sont les données ethnoraciales. Autrement dit la production de données statistiques selon la couleur de la peau où des appartenances ethniques du type arabe ou asiatique, comme il s’en produit aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. Le problème n’est pas celui de la confidentialité des données car, en la matière, il n’y a plus vraiment de difficulté technique (cryptage, anonymisation des données).

Ce qui me gêne dans le débat actuel est l’absence de cohérence. On ne veut pas construire les instruments permettant de mesurer, mais on veut quand même disposer des informations. On refuse donc d’élaborer des données de qualité sans renoncer au chiffre. Et ce sont aujourd’hui les groupes de pressions tels que le CRAN qui bénéficient de la légitimité statistique. Et pourquoi ? Parce que le charismatique président M. Lozès président du CRAN sait sans doute de quoi il parle. Il connaîtrait donc le nombre de noirs en France, parce que noir (voir courrier à France culture à la suite d’une émission sur la diversité ). L’usage de telles données reste lui-même problématique à l’intérieur de la statistique publique. On voudrait avoir les garanties qu’elles ne soient utilisées que pour faire avancer la cause des populations en question, lutter contre les discriminations, lutter contre les « idées reçues » etc.

On dirait aujourd’hui faire avancer la cause de la diversité. L’idée que l’on élabore une connaissance générale de ces populations et que, en la matière, la liberté soit de mise n’est guère acquise. Cette question tracasse beaucoup la statistique publique qui aimerait contrôler l’usage de ces données. Dans le colloque du CRAN du 18 octobre 2007, Statistique et diversité, Guy Desplanques de l’Insee déclarait : « Les enquêtes réalisées par l’Insee, en partenariat ou non avec d’autres organismes, ont vocation à devenir des matériaux publics, dans le respect des lois de 1978 sur le secret statistique et de la loi informatique et liberté. Il est donc possible que des chercheurs définissent eux-mêmes des regroupements de modalités aux questions ouvertes, s’apparentant à des nomenclatures. Il s’agira dans ce cas d’études au coup par coup, dont l’Insee n’a pas à juger de la pertinence. Il serait cependant souhaitable que les utilisateurs de ces données s’engagent moralement à ne pas utiliser ces questions subjectives pour réaliser des comptages. » Compter n’est-il pas une des premières missions de la statistique publique ?

Riposte Laïque : Vous avez toujours combattu le « politiquement correct ». Récemment, une journaliste australienne que j’interviewais, Danièle Kemp, parlait de « nouvelle inquisition ». Notre journal, par ces positions, s’inscrit dans la même démarche : refuser la dictature des « bien-pensants ». Pour vous, dans quels secteurs aujourd’hui le politiquement correct fait-il le plus de ravages ?

Michèle Tribalat : Je ne suis plus tout à fait dans l’arène et je n’ai donc plus guère l’occasion de me confronter au politiquement correct de manière frontale. J’en suis à un stade où j’ai des difficultés à publier des articles de fond, trop techniques pour aller dans la presse courante qui, elle-même, n’est guère accueillante. Pour une publication scientifique, il est très difficile de lutter contre les refus car ils sont généralement déguisés sous un habillement scientifique qui laisse penser que c’est l’auteur qui manque d’exigence ou qui ne remplit pas les canons scientifiques. Et le cercle de ceux qui pourraient émettre un jugement est très étroit. Et lorsque je publie, j’en suis à un stade où j’ai plutôt cessé d’exister. En effet, face à un article ou un livre qui vous déplaît ou est écrit par quelqu’un qui vous déplaît, il existe deux techniques bien connues.

Première stratégie : vous « rentrez dans le lard » de l’auteur, au risque de lui faire de la publicité. Mais vous pouvez aussi le démolir suffisamment, surtout moralement, pour qu’il soit largement discrédité (voir Sylvain Gougenheim). Allumez un feu, il en restera toujours quelque chose. Peu de gens ont les capacités de juger sur le fond et encore moins s’en préoccupent. J’ai expérimenté à fond cette première manière à mes dépens. Deuxième stratégie : vous ne parlez plus jamais de l’auteur discrédité, quoi qu’il fasse. C’est de loin la meilleure manière, mais qui nécessite généralement d’avoir épuisé les joies de la première stratégie. J’en suis là. Je publie encore pas mal d’articles dont on n’entend jamais parler. J’en ai pris mon parti. J’ai déjà payé le prix. Je suis sortie du cercle où l’on négocie et fait des concessions pour maintenir une certaine réputation. Je fais plutôt figure d’avertissement pour d’autres qui seraient tentés de sortir du rang.

Les sciences sociales sont en France terriblement propices au politiquement correct. Mais la sphère politique est très largement touchée elle aussi, ce qui ne fait qu’encourager les sciences sociales à poursuivre dans cette voie. Sur la question de l’immigration, c’est encore plus marqué. Il faut prendre parti absolument. Si vos travaux n’entrent pas dans le champ de la polarisation idéologique, ils sont jugés sans intérêt. Aucun écho. S’ils y entrent et qu’ils ne donnent pas les gages suffisants à la défense de l’immigration, des immigrés, de la diversité etc., ils sont dénigrés, balayés ou tout simplement ignorés. C’est un fonctionnement soviétique où l’on ne risque, il est vrai, que sa réputation. Les dégâts en termes de connaissance sont terribles. Mais paradoxalement, c’est la connaissance qui, aujourd’hui, détient un véritable pouvoir subversif. On l’a vu avec l’affaire Gougenheim. La violence de la réaction le montre assez clairement.

Riposte Laïque : Qu’avez-vous pensé de la condamnation de Fanny Truchelut ?

Michèle Tribalat : Je ne connais pas l’affaire dans tous ses détails, mais il me semble que Fanny Truchelot a payé pour faire avancer la cause de la lutte contre l’islamophobie (qui n’est que l’aversion pour une idéologie et non pour des personnes la professant), que l’on voudrait voir assimilée à une forme de racisme. Il faut dire que la loi française, dans la foulée de la loi européenne, condamne les discriminations directes ou indirectes pour motif religieux et que l’on a tendance de plus en plus, comme on le fait au Canada, à relativiser et individualiser la religion, comme le reste.

La dignité de la personne, devenue une notion entièrement subjective, dissout toute idée des droits de l’homme. La reconnaissance de la virginité comme qualité essentielle exigible d’un époux, d’après sa propre vision du monde, participe de cet esprit. Heureusement cet arrêt de justice a été annulé. Au Québec, le voile islamique est accepté dans les écoles pour ne pas attenter à la dignité des personnes et au nom d’une conception subjective de la religion. C’est toute la problématique des accommodements raisonnables qui découle assez logiquement de la notion de discrimination indirecte. De même, dans l’affaire Fanny Truchelut, les plaignantes ont réussi à faire admettre à la justice qu’elles ne pouvaient résider dans le gîte qu’avec leur voile et que leur demander de l’enlever de temps en temps était attenter à leur dignité, voire à leur être propre. Je crains que l’on ait de plus en plus souvent affaire à ce type de jurisprudence.

Riposte Laïque : En tant que démographe, que répondez-vous à ceux qui émettent l’inquiétude d’une islamisation de la France par le nombre de naissances élevées prêtés aux familles musulmanes ?

Michèle Tribalat : C’est une bonne question qui met en évidence les conséquences de l’absence d’outils statistiques. Nous ne connaissons pas le nombre de musulmans en France. A fortiori n’avons nous pas d’informations sur la fécondité des femmes musulmanes. Sauf à considérer que tous les immigrés en provenance de pays à majorité musulmane et leurs descendants sont musulmans, ce qui n’est pas le cas.

Pour ceux qui font cette assimilation grossière, sachez que si les filles d’origine algérienne nées en France dans les années 1960-64 ont effectivement vécu dans des familles nombreuses, elles n’avaient à 34 ans que moins de 1,6 enfants, soit moins que les jeunes femmes nées de deux parents nés en France au même âge. Je plaide depuis des années pour que la statistique publique s’intéresse à la question des affiliations religieuses.

La CNIL, depuis la loi de 2004, n’est plus un obstacle. Si l’on veut répondre à la question que vous posez, il faut avoir le culot de produire les statistiques qui permettent d’y répondre. Quitte à faire des statistiques, autant les faire bien. La dernière estimation que j’ai faite du nombre de personnes qui pourraient être musulmanes d’après leur filiation (sur tris générations) est de 4,5 millions. Mais c’est très grossier.

Riposte Laïque : Depuis plusieurs années, vous ne travaillez plus sur l’islam. Quelles sont vos nouvelles priorités ?

Michèle Tribalat : Mon intérêt professionnel pour l’islam a été passager. Je suis démographe et n’avais pas vocation à étudier l’islam en France ou ailleurs. Le livre que j’ai écrit avec Jeanne-Hélène Kaltenbach (membre du HCI) était pour moi une nécessité après mon passage au Haut Conseil à l’intégration. J’ai démissionné du HCI après avoir refusé de signer le rapport sur l’islam dont le titre ressemblait d’ailleurs beaucoup à celui qui nous a été imposé ensuite par Gallimard.

J’ai vu très précisément, dans cette instance, fonctionner l’alchimie du politiquement correct, avec des remarques et réflexions qui tournaient subitement en leur contraire. Je voulais me faire une idée par moi même, Jeanne-Hélène Kaltenbach aussi. D’où cet ouvrage publié en 2002. Je suis progressivement passée à autre chose et revenue à ce que je sais le mieux faire : l’analyse démographique.

Depuis quatre ans, je travaille avec Bernard Aubry, qui lui aussi a fini sa carrière à l’Insee Alsace dans un placard (il vient de partir à la retraite), sur les concentrations ethniques en France. Bernard Aubry a élaboré un fichier SAPHIR qui harmonise les données des différents recensements, et maintenant des enquêtes annuelles, qui permet un traitement historique. Il nous a été ainsi possible d’analyser les concentrations ethniques en France de 1968 à 2005.

Notre indicateur est la proportion de jeunes âgés de moins de 18 ans dont au moins un parent est immigré. Nous avons le détail des origines évidemment. Cet indicateur peut être calculé pour différents univers géographiques. Le défunt Centre de Prospective de la gendarmerie nationale a même été intéressé par notre travail. Nous lui avons remis un rapport en mars 2007 qui comparait l’évolution des concentrations ethniques dans les zones Police et Gendarmerie de 1968 à 1999. Nous avons proposé un Insee Première à l’Insee sur l’évolution 1968-2005 il y a deux mois. Nous sommes toujours sans réponse, malgré des relances, et le délai raisonnable d’attente est désormais dépassé.

Cette étude met en évidence le poids de l’Ile-de-France dans la croissance de la proportion de jeunes d’origine étrangère en France. La Seine-Saint-Denis, est sans surprise particulièrement touchée par cette progression avec quelques villes où les trois quarts des jeunes sont d’origine étrangère. L’immigration subsaharienne, qui se dirige à 60 % sur l’Ile-de-France, contribue activement à cette évolution. Nous nous sommes également intéressés à la question des voisinages : Avec qui voisine-t-on selon l’origine ou la catégorie socio professionnelle ? J’ai écrit un article sur Paris, refusé par le comité de rédaction de Population et Sociétés, mais accepté par la revue Urbanisme (septembre-octobre 2008).

J’ai également essayé de répondre à la difficile question de savoir comment s’étaient fabriquées, démographiquement, ces concentrations ethniques importantes de certaines villes de la région parisienne : Est-ce parce que les natifs ont fui ces villes (white flight aux USA) ? Des études américaines avaient déjà montré qu’il n’était pas nécessaire que les blancs fuient massivement un quartier pour que celui-ci devienne un quartier noir. J’ai voulu savoir ce qu’il en était en France où les données ne se prêtent pas facilement à l’étude de la mobilité. Comme aux Etats-Unis, la mobilité ordinaire des natifs, assez élevée, libère des appartements qui sont de moins en moins occupés par des natifs mais par des immigrés.

C’est donc plus l’évitement de ces communes par les natifs que leur fuite qui a contribué à fabriquer les concentrations ethniques importantes. J’ai proposé un article sur le sujet aux Cahiers Québecois. J’attends la réponse. Dernièrement, j’ai également étudié, à partir d’une enquête de la DRESS réalisée en 2006 sur le parcours des migrants, qui étaient ces Français rejoints par des migrants comme conjoints de Français dont le nombre a explosé en une décennie. Ils sont à 60 % d’origine étrangère.

C’est particulièrement vrai des conjoints de migrants algériens. Une part importante des mariages dits mixtes célébrés à l’étranger, mais aussi en France, correspondent à ces situations. Ils sont alors générateurs de flux et non point expression d’une intégration après un séjour prolongé en France.

Riposte Laïque : Que pensez-vous, après la victoire d’Obama aux Etats-Unis, de l’offensive menée, en France, au nom de la diversité, par les partisans de la discrimination positive ?

Michèle Tribalat : Je n’aime pas l’annexion du terme diversité au service la cause ethnique ou raciale. Parler de diversité sans jamais spécifier de quoi l’on parle n’a aucun sens. La France a été diverse avant l’immigration massive, c’est une banalité de le dire. Qu’est-ce que la diversité aujourd’hui ? C’est une manière bien pratique de parler d’ethnique, de religion, d’ethno-culturel, de race, sans avoir à prononcer ces mots dangereux.

Lorsqu’on parle de mesurer « la diversité », tout le monde comprend, sans avoir à en dire plus, de quoi il s’agit et qui est sans rapport avec le sens littéral dont on serait d’ailleurs bien en peine de dire en quoi il consiste. On parle même aujourd’hui des « personnes issues de la diversité », comme si certains groupes contenaient, à eux seuls, l’ensemble de la diversité française. La diversité, c’est aussi le faux nez du multiculturalisme, que les partisans québecois ont rebaptisé interculturalisme. L’intégration est aussi un terme si polysémique qui peut s’accommoder à tous types de politique.

La vision européenne de l’intégration à laquelle la France a souscrit lors du Conseil européen du 19 novembre 2004 est tout à fait proche de l’idéologie de l’interculturalisme québécois, prôné par le rapport Bouchard-Taylor de mai 2008 sur les accommodements raisonnables (Fonder l’avenir, le temps de la conciliation). Ces nouvelles appellations promeuvent en fait un multiculturalisme qui vise à attribuer une légitimité équivalente à tous les modes de vie, pratiques culturelles et religieuses et croyances, sans reconnaître aucun rôle normatif à la culture dominante, au nom de la dignité des personnes et de la neutralité de l’État.

Ainsi le Conseil européen de l’UE du 19 novembre 2004 déclare-t-il, dans son principe numéro 1 : « l’intégration est un processus dynamique, à double sens, de compromis réciproque entre tous les immigrants et les résidents des États membres ». L’interculturalisme, façon Bouchard Taylor, « propose une façon de promouvoir les rapports ethnoculturels caractérisée par les interactions dans le respect des différences ». Eux aussi recommandent d’en faire une loi qui « définisse l’interculturalisme dans une perspective large et flexible et articule le modèle des rapports interculturels aux dimensions civique, juridique, économique et sociale, cela en conformité avec l’esprit du pluralisme intégrateur. » Où l’on voit que le jargon n’est pas l’apanage des textes européens.

Le Conseil européen du 19 novembre 2004 recommande, dans son principe n°7, « un mécanisme d’interaction fréquente entre les immigrants et les ressortissants des États membres [qui] est essentiel à l’intégration. Le partage d’enceintes de discussion, le dialogue interculturel, l’éducation pour mieux connaître les immigrants et leurs cultures, ainsi que l’amélioration des conditions de vie en milieu urbain renforcent les interactions entre immigrants et ressortissants des États membres. »

Ce que veulent ces nouveaux ingénieurs de l’homme nouveau ne se limite pas à reconnaître les différences. Ils veulent multiplier les « interactions », c’est le terme clef, entre les immigrants et les autres que l’on ne sait plus nommer (l’Insee les appelle les non-immigrés), c’est-à-dire, les tenants de la « culture majoritaire » (si les minorités ont des cultures spécifiques, il faut bien admettre que la majorité aussi, non ?). Autrement dit, il faut qu’ils se côtoient, se parlent, montent des projets interculturels (la clef des financements), aient un maximum d’activités communes.

En somme, il faut qu’ils finissent par s’aimer. Pour cela, il faut des commissions, des lois, des financements d’ONG diverses, des intermédiaires de toutes sortes : A brave New World (Aldous Huxley). La petite poussée de fière constatée après l’élection de Barack Obama ne reflète que l’enflure médiatique donnée à une réaction opportuniste, que l’on peut comprendre d’ailleurs, afin de tenter d’engranger certaines avancées, certains diraient des bénéfices. Elle ne crée pas une tendance qui lui est bien antérieure.

Je voudrais ajouter pour conclure que je ne considère pas la production de statistiques sur les origines comme conduisant inéluctablement à la discrimination positive. Les statistiques permettent de faire un meilleur diagnostic, mais la politique à mettre en œuvre reste un choix. La connaissance du réel n’impose, en aucune manière, une politique particulière. Si tel était le cas, le domaine d’exercice de la politique serait réduit à néant. Il suffirait d’avoir une connaissance fine de la société pour que les décisions en découlent logiquement. Toute situation réserve toujours un espace pour un choix politique sous contraintes.

Propos recueillis par Pierre Cassen

La Coalition des Musulmans Libres est une organisation loi 1901 constituée de Musulmans américains et arabes de tous milieux persuadés que la violence liée à la religion et au terrorisme n’ont pas été totalement rejetés par la communauté musulmane dans notre période post 11 septembre. Cette coalition a été créée pour faire disparaître le soutien à l’extrémisme et au terrorisme islamiques dans une vaste couche de la population musulmane et pour renforcer des institutions démocratiques et laïques au Moyen Orient et dans le monde musulman en soutenant les efforts de réforme (aggiornamento) islamique. Les Libres Musulmans préconisent une interprétation moderne et laïque de l’Islam pacifique, démocratique, et compatible avec d’autres confessions et croyances. Les efforts des Musulmans Libres sont uniques; c’est la seule organisation américano-musulmane qui affiche la volonté de combattre l’extrémisme et le terrorisme sans ambiguïté. Malheureusement la plupart des autres dirigeants musulmans croient que dans les organisations terroristes, la fin justifie les moyens.

http://www.freemuslims.org « We are

So Sorry », Kamal Nawash, Septemnber 10, 2004, http://www.freemuslims.org

Cent ans d’immigration (dir), Ined/Puf, 1991.

http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/esprit_public/fiche.php?diffusion_id=54415

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.