Mohamed Sifaoui, journaliste

Publié le 15 septembre 2007 - par - 280 vues

Riposte Laïque : Tu alertes depuis des années sur le péril islamiste et sa progression dans le monde. Comment analyses-tu la situation internationale, à travers les récentes échéances électorales de Turquie et du Maroc, et les derniers attentats en Algérie ?

Mohamed Sifaoui : Sans aucun esprit démagogique ou attitude complaisante, il convient, de prime abord, de saluer la naissance de “Riposte Laïque”. Ton initiative est fort louable car un média alternatif sur Internet est nécessaire pour défendre ardemment la laïcité et ne pas inscrire la défense de celle-ci dans un cadre exclusivement conjoncturel ou opportuniste répondant à des agendas politiques. Je me dois donc de saluer la naissance de ce vecteur d’information.

L’analyse que je fais sur la situation internationale est celle que je fais depuis déjà plusieurs années. L’islamisme continue d’avancer, de ramper sournoisement, gangrenant les sociétés et l’esprit d’une partie de notre jeunesse aussi bien de ce côté du monde – l’occident – qu’en face – le monde arabo-musulman -. Tu prends l’exemple de la Turquie. Il est, en effet, important d’en parler d’autant plus que certains observent “l’exemple turc” pour se rassurer quand aux dangers que revêt l’islamisme. On me dit désormais : “Voilà, regarde, l’islamisme modéré existe, il est incarné par l’AKP”.

De telles réactions pourraient nous faire sourire mais en réalité elles m’inquiètent. D’abord parce qu’elle dénotent d’une grande naïveté et, par ailleurs, d’une énorme méconnaissance du phénomène islamiste et des courants qui le traversent. Elles montrent aussi que certaines élites occidentales cherchent, avant tout, à se rassurer et non pas à régler cette question de l’islam politique. Rappelons tout de même la longue tradition séculaire en Turquie. Dans ce pays, l’armée reste la garante de la laïcité voulue par Attaturk.

Les islamistes sont dans une stratégie qu’il nous faut dévoiler, analyser, décortiquer et dénoncer. S’abreuvant de l’expérience du Refah Partisi, le parti dirigé dans les années 1990 par l’intégriste Necmettin Erbakan qui a voulu prendre le pouvoir, remettre en cause la laïcité en écartant l’armée turque, les leaders de l’AKP que sont Erdogan et Gul notamment savent que le passage en force leur sera politiquement fatal. Ils ont donc décidé de composer avec l’armée, de “respecter”, pour l’instant la laïcité pour se consacrer à la réislamisation de la société turque afin que dans 10, 20 ou 30 ans les générations qui auront à diriger l’armée et l’Etat soient totalement imprégnées de l’idéologie islamiste.

C’est cela la réislamisation par le bas si chère aux idéologues des Frères musulmans qui ne cessent d’inspirer les dirigeants turcs. Soyons conscients par rapport à certains points : les islamistes ne renoncent jamais à leur idéologie. L’utilisation de la ruse, la stratégie à long terme, le double discours, le mensonge sont des traits de caractère des islamistes turques. Soyons en donc conscients et surtout vigilants.

Au Maroc, le PJD a perdu, ou plutôt n’a pas gagné les élections et il faut s’en réjouir. N’empêche, ne soyons pas triomphalistes. Le taux d’abstention record montre que la société marocaine est coupée de ses élites politiques. Là aussi, une partie de la jeunesse risque de répondre aux chants des sirènes intégristes. Il nous faut sensibiliser les dirigeants et les élites de ce pays afin qu’ils ouvrent davantage le champ démocratique en consacrant notamment le principe de la liberté de la presse, d’opinion et de conscience et en refusant toute forme de compromission avec l’intégrisme. Le Maroc doit aussi trouver des solutions pour relancer et diversifier son économie afin d’offrir des perspectives d’avenir à cette population qui ne connaît que la misère et les bidonvilles. Les Marocains – ouverts et tolérants -, ceux qui se battent pour les principes démocratiques, et ils sont nombreux, doivent demeurer vigilants face à cette forme d’islamisme qui est entrain d’influencer une certaine bourgeoisie.

Quant à l’Algérie, ma foi, l’histoire ne veut pas s’arrêter, la liste des morts et des blessés ne veut pas se fermer. Les années de résistance de la société civile ont été balayées par Bouteflika et son entourage qui refusent de comprendre que seul un projet de société basé sur les principes démocratiques et laïques peut faire reculer l’intégrisme. Un projet à même de redistribuer la manne pétrolière à une population jeune et qui ne connaît que le chômage ou l’économie parallèle, l’islamisme ou le clientélisme, la corruption et la gabegie et qui ne rêve que de départ et de visas pour l’étranger.

La succession de Bouteflika que l’on dit mourrant et l’attitude de l’armée seront deux facteurs déterminants pour l’avenir de ce pays qui mérite des dirigeants beaucoup plus responsables que ceux qui l’ont gouverné jusque là et qui méritent autre chose que les bombes et les prêches enflammés.
Enfin, je pense que nous ne pouvons pas analyser la situation internationale sans évoquer le rôle des Etats Unis et de l’Occident. Il faut absolument redéfinir les relations qui doivent exister entre le nord et le sud, imaginer le monde en terme de co-développement, de promotion de la démocratie par d’autres moyens que des B52, une autre régulation des échanges commerciaux, tout ceci en remettant l’Homme au centre des préoccupations au lieu des capitaux.

Riposte Laïque : En France, pendant des années, il était difficile d’attaquer les intégristes islamistes sans se faire traiter de raciste ou d’islamophobe. Penses-tu, aujourd’hui, que la société française a pris conscience du danger, et qu’elle y répond avec la fermeté nécessaire ?

Mohamed Sifaoui : Effectivement, il était difficile en France mais davantage dans les autres pays européens de critiquer les islamistes, y compris pour les musulmans eux-mêmes. Je pense que la société commence à comprendre l’escroquerie qui consistait à présenter systématiquement des islamistes lorsqu’on parlait de l’islam. Il y a de cela quelques années, le musulman démocrate et laïque n’existait pas médiatiquement et lorsqu’il existait il était systématiquement suspecté d’appartenir à je ne sais quel obscur cabinet noir et dirigé par je ne sais quel courant de pensées. L’affaire des caricatures, la polémique sur le voile pour ne citer que ces épisodes ont permis aux laïques de se mobiliser et de comprendre la nécessité de réaffirmer les principes de la République. Il faut désormais continuer à faire preuve et de vigilance et de fermeté.

Cela étant dit, restons vigilants par rapport à une extrême droite qui tente de faire passer des messages racistes en utilisant le prétexte de l’islamisme. D’autre part, rappelons que le combat en faveur de la laïcité ne doit pas se transformer – directement ou indirectement – en guerre contre l’islam. Il est important de faire passer un message clair aux musulmans qui, en majorité et notamment en France, vomissent les islamistes. Il nous faut leur dire que leur liberté de conscience est garantie tant qu’elle relève de la sphère privée et qu’elle ne contient pas de contradiction avec les lois et les règles de la République. Je pense que ceux qui se déclarent “nouveaux prophètes” et qui partent en croisade contre l’islam se trompent de combat et ne pourront certainement pas compter sur les forces laïques dans leur aventure.

L’enjeu consiste à faire basculer du bon côté les musulmans silencieux, laïques et démocrates, mais qui ne souhaitent qu’une chose : vivre leur foi dans leur sphère privée dans la sérénité. Si nous donnons l’impression à ces derniers que nous sommes leurs adversaires, nous aurons alors perdu la guerre au profit des islamistes qui n’attendent que cela. A ce que je sache, la laïcité consiste à séparer le temporel du spirituel , les églises de l’Etat et ne doit pas s’exprimer à travers un anticléricalisme primaire qui considère tout croyant comme un intégriste en puissance.

Riposte Laïque : Tu t’affirmes musulman. Que réponds-tu à ceux qui, d’extrême droite ou d’ailleurs, te reprochent de manquer d’esprit critique face à la religion ?

Mohamed Sifaoui : Ceux qui pensent que je manque d’esprit critique à l’égard de l’islam ne m’ont pas lu ou ne m’ont jamais écouté ou alors ils sont totalement malhonnêtes. Je le dis modestement : rares sont les musulmans, croyants, qui ont osé aller aussi loin que moi. Dénoncer la lecture littérale, condamner certaines écoles juridiques comme le hanbalisme, tomber à bras raccourcis sur les travaux d’Ibn Taymiya considéré comme une référence en terre d’islam, accepter la représentation du Prophète, discuter et critiquer sa démarche, bref toutes les positions qui m’ont valu l’excommunication, les menaces de morts et les procès en apostasie.

Je crois que certains pensent que le “bon musulman” est celui qui renie sa religion, qui crache sur sa culture, qui piétine ses valeurs. Je dis non ! Nous devons d’abord nous adresser à des citoyens et les apprécier en tant que citoyens. Si je n’ai pas envie de manger de porc, si je veux faire le ramadhan ou accomplir la prière cela me regarde et nul n’a le droit de me juger ou d’interférer sur ces points.
Enfin, je pense que ceux qui me font ce reproche n’arrivent pas à trouver autre chose, de plus consistant.

Riposte Laïque : D’après toi, aujourd’hui, sur quels axes les laïques, défenseurs de la liberté de conscience et de l’émancipation de l’individu, devraient-ils mener une campagne, en France ?

Mohamed Sifaoui : Je pense que la principale campagne est à mener au niveau de l’éducation nationale. Celle ci doit disposer des moyens et de la politique qui lui permettront de former des citoyens laïques et démocrates. Je reste convaincu que l’Ecole doit jouer le rôle qu’a voulu lui faire jouer Jules Ferry. Il faut que l’école se remette en marche pour redonner à l’individu l’ambition de l’émancipation en dehors des cadres dogmatiques et religieux, notamment en développant son esprit critique, sa curiosité et en lui offrant des perspectives d’avenir, là aussi, en dehors des cadres dogmatiques et religieux.

Riposte Laïque : Que dire aux forces laïques ?

Mohamed Sifaoui : Le premier danger qui vise les forces laïques en France c’est la division. Il y a aussi la dispersion. Je me permets donc de leur dire : unissez vous autour du dénominateur commun qui doit viser à faire barrage à l’intégrisme dans le sens large et principalement à l’islamisme qui nous menace de plus en plus. Il faut par ailleurs créer des synergies avec les forces laïques internationales afin de mettre sur pied un mouvement qui dépasse les frontières de l’hexagone et qui serait à même de mettre sur pied une stratégie qui serait capable d’endiguer l’islamisme.

Propos recueillis par Pierre Cassen

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