Nicolas Sarkozy veut nous faire prendre des hosties pour des lanternes

Publié le 15 juillet 2008 - par
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« En me rendant ce soir à Saint-Jean de Latran, en acceptant le titre de chanoine d’honneur de cette basilique, qui fut conféré pour la première fois à Henri IV et qui s’est transmis depuis lors à presque tous les chefs d’Etat français, j’assume pleinement le passé de la France et ce lien si particulier qui a si longtemps uni notre nation à l’Eglise ». Voilà comment le Président actuel de la République française envisage les rapports de la France et de la religion. Il précise sa pensée en affirmant que de son point de vue, « les racines chrétiennes de la France sont essentiellement chrétiennes » (sic !) Tout est dit ou presque de ce qui va suivre à partir de cette introduction, un discours hautement politique dans ce sens où il amorce une rupture, celle avec une tradition de la plus haute fonction du pouvoir politique en France du refus du mélange des genres entre Etat et religion.

Relecture religieuse de l’histoire et instrumentalisation politique des religions

Il avance dans cette démarche à travers une relecture sélective de l’histoire de France qui va du baptême de Clovis à l’attachement continu des souverains français à l’Eglise, il insiste sur la durée de la domination de l’Eglise catholique sur les destinées de la France et de son rôle dans la christianisation de l’Europe, pour revenir à cette définition d’un autre temps de la France, comme « fille aînée de l’Eglise » Il néglige au passage tous les attributs d’une histoire qui a façonné notre modernité contre le pouvoir omnipotent de l’Eglise catholique, contre le lien indéfectible entre le trône et l’autel qu’il a fallu faire céder à coup de pics et de barricades, à l’aune de plusieurs révolutions.

Le président affirme que la France a tout à gagner à une « laïcité positive », autrement dit, une drôle de laïcité qui serait fondée sur la reconnaissance de la place des courants spirituels dans la vie publique qu’il entend favoriser et s’allier leur concours dans la définition d’une « morale » pour le pays, rien de moins, « la République a intérêt à ce qu’il existe aussi une réflexion morale inspirée de convictions religieuses », assène-t-il. Il insiste en inscrivant cette redéfinition dans le principe institué en 2002, par Lionel Jospin, d’un dialogue institutionnel régulier avec l’Eglise catholique, non sans rappeler son choix dans le même état d’esprit de la création du Conseil français du culte musulman.

Dans ce sillon, il critique la République « qui maintient les congrégations sous une forme de tutelle, refusant de reconnaître un caractère cultuel à l’action caritative, en répugnant à reconnaître la valeur des diplômes délivrés dans les établissements d’enseignement supérieur catholique, en n’accordant aucune valeur aux diplômes de théologie, considérant qu’elle ne doit pas s’intéresser à la formation des ministres du culte. » En fait d’histoire sélective qu’il nous sert pour nous faire avaler cette pilule d’une France coulée dans la chrétienté, il s’agit d’une remise en cause de la conception de la laïcité républicaine autour de laquelle, depuis la Libération, la France s’est construite. C’est la remise en cause sans ambages du préambule de la constitution de 1946 qui affirme notre République comme laïque et sociale, c’est une atteinte profonde aux Droits de l’homme et du citoyen à rétablir ainsi la religion dans le politique. Lorsqu’on suggère que la morale républicaine doit se fonder dans les religions, on détruit les fondements de notre liberté, on saborde le libre-arbitre.

Les religions au service du libéralisme

Cette volonté du Président de la République de gouverner en s’adjoignant le service des religions est bien plus politique que personnel. M. Bayrou, qui entend critiquer le mélange des genres auquel procède Nicolas Sarkozy, croit voir un « paradoxe troublant » dans le fait « d’un pouvoir qui affiche chaque fois qu’il le peut sa complaisance avec le matérialisme financier et, en même temps, souhaite faire de la religion une autorité dans l’espace public ». Il n’y a ici pourtant aucun paradoxe, car il n’y a rien de plus cohérent que d’afficher pour la droite libérale sa complaisance pour le capital financier, d’afficher la richesse comme l’apanage du pouvoir, et d’en appeler pour garantir l’ordre dans la cité à l’encadrement du peuple par la religion. Un grand classique que Marx, que cite d’ailleurs le Président du Modem, avait résumé sous la formule « la religion comme opium des peuples ».

Il faut chercher les ressorts de cette complicité entre domination capitaliste et ordre religieux dans le projet qui guide toute la politique de ce gouvernement, adapter la France, la formater selon les exigences posées par une mondialisation qui ne retient que la mise en concurrence des individus sous le signe de la main invisible du marché avec toujours moins d’Etat pour favoriser l’initiative privée, l’enrichissement des plus riches. A cette absence de morale, la morale religieuse viendrait ici sauver les meubles de ce monde sans âme…

Cet ordre injuste entend utiliser les bons services de la morale religieuse qui se confond en compassion mais ne propose que la charité et valide les inégalités terrestres comme l’ordre donné de dieu sur la terre, à quoi elle ne propose rien de changer car seul Dieu en serait juge. Les malheurs des plus pauvres sont valorisés dans cette logique comme des épreuves faites pour éprouver la foi mise en perspective de la promesse d’un monde meilleur, mais seulement après la mort. Cette dévalorisant de la vie terrestre que partagent toutes les religions est de nature à désamorcer les révoltes par cet espoir hypothétique que notre président met au pinacle, à la façon d’un chloroforme.

Il dit à ce propos en substance que l’intérêt de la République est de compter des populations qui « croient » et « espèrent » et qu’il n’est pas de bonne politique sans référence à une « transcendance ». On comprend qu’il renvoie à un Dieu tout espoir, car qu’il y a-t-il à espérer dans ce capitalisme arrogant que défend ce Président d’on ne sait qu’elle curieuse république, à l’image de ses frasques et de l’étalage odieux d’une vie privée devenue publique où transpire volontairement les signes extérieurs de richesse et la démesure, pendant que la cohorte des travailleurs pauvres, entre autres, ne cesse de s’allonger. Il est peut-être le président de le « Jet set » aux yeux de cette dernière, mais certainement pas celui du peuple, qu’en tout état de fait, il méprise.

Dans sa dernière conférence de presse, pour remédier à la question lancinante pour les Français du pouvoir d’achat, il propose d’améliorer les conditions permettant aux entreprises de proposer aux salariés un intéressement par le moyen de la participation, une gageure indignante à traiter ainsi en demeurés ceux des travailleurs déjà surexploités invités ici à collaborer à leur propre spoliation, pendant que d’autres s’accaparent les richesses créées par eux. L’illusionnisme de notre président n’a décidément pas de limite, de l’espérance d’un monde meilleur pour faire accepter les horreurs du monde ici-bas à l’invitation des exploités à se livrer au système au lieu de le combattre.

Détruire toute idée de peuple : diviser pour régner

Ce qu’a ce Président dans son collimateur c’est le peuple, qu’il entend divisé en religion pour mieux le tailler en coupe régler, cette force de l’histoire qui a su imposer un autre ordre que celui du trône et de l’autel, c’est le peuple et ses acquis sociaux laïques et républicains qui sont sa cible et qu’il entend rayer de l’histoire avec 1789… Ce que veux Sarkozy, c’est en finir avec l’idée d’un peuple qui soit le garant de son histoire à travers des institutions républicaines qui donne à la responsabilité collective la maîtrise du destin commun, qu’il veut remettre entre les mains de Dieu. Autrement dit, il est question de reprendre aux hommes ce qu’ils ont acquis avec le principe de la nation, la souveraineté populaire, le droit d’être agent de leur histoire, vis-à-vis de quoi la religion est aussi aveugle qu’elle est périmée pour lire l’avenir en dehors de l’enfermer dans des idées qui datent de temps perdus dans une histoire lointaine et dépassée sur tous les plans.

Cette laïcité positive qu’on nous vente n’est rien d’autre qu’un repli de la laïcité dans un oecuménisme qui laisse les quelque 47% de Français qui se déclarent sans religion, les 92 % de catholique d’origine non-pratiquants et les 86 % d’origine de pays musulmans non-pratiquants relevant d’une religion vécue dans l’intimité de soi, voire oubliée, loin du poids des Eglises, sont sans droit au chapitre, les représentants des Eglises étant censés représenter l’ensemble de ceux vivant sur notre territoire et parler en leur nom pour faire de leur voix ainsi communautarisées ce que bon leur semble. Une conception de la représentation religieuse à l’image d’un CFCM qui s’appuie sur les 12 % de musulmans pratiquants pour parler au nom de tous (4 à 5 millions de personnes issues de pays musulmans) de façon parfaitement antidémocratique. Mais faut-il s’attendre à autre chose en donnant aux religions un droit d’intervention dans le champ du politique ? Ce qu’on nous propose ici c’est un grand retour en arrière, c’est une réhabilitation des religions comme instruments du pouvoir politique, comme instrument de domination, la religion mise au service d’un réencadrement de la société. Il ne s’agit, soi-disant pas, de modifier les grands équilibres de la loi de 1905, mais en fait, on se prépare à entériner par décrets une adaptation de la loi en s’appuyant sur des pratiques qui sapent depuis plusieurs années l’interdiction du financement par les deniers publics des cultes.

L’émancipation de toute domination, condition d’un monde meilleur sur la terre

Le dogmatisme efface de lui-même ce qui a fait l’histoire de notre monde moderne depuis la révolution française et la création des Droits de l’homme, les libertés publique, le droit de croire et de ne pas croire, la démocratie, l’égalité homme-femme, précisément contre le pouvoir religieux, contre sa morale moyenâgeuse. Faut-il ici rappeler qu’encore aujourd’hui le Saint-Siège s’oppose à la pratique du préservatif participant ainsi de façon consciente à l’expansion d’un virus comme le sida qui a tué des dizaines de millions de personnes dans le monde et continue de tuer ou à la libre disposition pour les femmes de leur corps, rejette l’avortement comme un crime, met son frein à tout progrès scientifique dès qu’il risque d’altérer les assertions de la bible ou touche à la question du vivant… C’est l’archaïsme qui domine ici, et encore à cette heure si la liberté était donnée à l’Eglise catholique ou à une autre de faire des rayures sur des pans de liberté de la conscience humaine s’émancipant du poids des conventions et de la religion, il ne resterait pas grand chose de nous-même que la soumission à un vieil ordre patriarcal poussiéreux coupé du monde et voulant mettre l’histoire en deuil de toute évolution.

Si ce programme venait à être appliqué, ce serait ni plus ni moins qu’à un démantèlement de la république et de ses valeurs à quoi on assisterait. Nicolas Sarkozy n’a pas été élu pour transgresser sa fonction par un tel abus de pouvoir qui consiste ici à utiliser une position qui est celle de Président de la République pour porter des coups mortels à la laïcité française et par-delà à l’identité de la France elle-même, en la livrant aux religions et à leurs dévots. Il y a ici comme un parfum de trahison de la démocratie.

Il veut détruire jusqu’à l’image même de la république à travers ses frasques qui portent atteintes à la fonction qu’il occupe et dénature la France, la dégrade par cet étalage de lui, sans aucune retenue. Il milite concrètement pour remplacer en France, la société issue de notre histoire, par un modèle outre-atlantique qui réduit l’Etat à n’être plus rien pour l’homme de la rue à perdre son statut d’Etat social et laïque, d’Etat-républicain arbitre, puissance impersonnelle au-dessus des intérêts égoïstes et ainsi porteur de l’idée du bien commun, faisant de la fonction présidentielle par la même occasion le lieu d’élection d’une star.

C’est un Président de la République tourné vers le passé comme l’est le capitalisme triomphant à ne rencontrer aucun projet aujourd’hui pour lui porter la contradiction, mais ce n’est que partie remise. C’est le passé qui croule et qui râle qui résonne dans les pas de ces mots qui incantent la religion comme le nouveau totem du pouvoir politique au service de l’argent roi.

A propos de l’espoir, le Président de la République évoquait une citation du penseur grec Héraclite,  » Si l’on n’espère pas l’inespérable, et bien, on ne le reconnaîtra pas « . Retenons cette citation, mais en lui donnant un autre sens que celui qu’il lui imprima, car pour nous « l’inespérable » que l’on ambitionne de connaître n’est nullement renvoyé à un salut plus qu’hypothétique au ciel mais sur la terre, un ordre juste qui balayera tous les démagogues lui-même en tête, comme le plus insigne de tous, à vouloir nous faire passer des hosties pour des lanternes.

Guylain Chevrier

Paru dans le numéro 22 du mercredi 9 janvier

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