Notre apéro n’est qu’une mise en bouche…

Publié le 26 juillet 2010 - par

« Ces gens là, ces gens de gauche si friands d’innovation, n’aiment pas du tout les « sensibilités inédites ». Ils en perdent la tête qu’ils n’avaient pas solide. »
(Philippe Muray : « Festivus, festivus » entretiens avec E. Levy 2005)

Au creux de l’été et loin des passions et des caricatures médiatiques, quels enseignements tirer de notre apéro « manqué » du 18 juin ?
Premier constat déjà tiré : l’apéro n’a certes pas eu lieu, mais il a été l’occasion d’une prise de conscience, pour un large public, de la réalité de ce qui se passe rue Myrha depuis des années, avec la complicité des autorités. Il nous a permis, à RL, de sortir de l’omerta dont nous sommes l’objet. Le prix à payer est lourd : nous voilà assimilés à l’extrême droite, au prétexte que nous avons fait alliance ponctuellement, pour cette action là, avec certains de ses représentants. Réflexe automatique chez ceux qui décident de là où est le bien. Si vous êtes Taslima Nasreen, Ayaan Hirsi Ali, ils écrasent une larme compassionnelle quand elles disent la même chose que nous, ou pire, sur l’offensive islamique.

Mais malheur à vous, si vous n’appartenez pas à la sacro-sainte diversité ! Alors en vrac, Geert Wilders, Freyssinger, les électeurs suisses, RL, les identitaires, et j’en passe, vous êtes parqués à l’extrême droite. Mais c’est quoi aujourd’hui, l’extrême droite ? N’y a t il pas des différences notoires entre les droites ? Les Identitaires ne seraient ils pas plutôt du côté de la droite populiste, si on en croit Jean Yves Camus, politologue ?

Cette alliance, dont les partenaires ne sont pas vraiment identifiés, est cependant au cœur du problème, pour toutes les questions qu’elle pose : elles révèlent la confusion d’esprit et de l’aveuglement de ceux qui prétendent faire l’opinion. Elle a constitué, en effet pour eux, un point de fixation obsessionnel qui a permis de faire l’impasse sur sa signification profonde et ce qu’elle nous dit de la réalité de France d’aujourd’hui. Un exemple, entre tant d’autres : l’article du Nouvel Observateur du 8 juillet, intitulé « Les liaisons dangereuses », à propos de l’apéro. Sommet de mauvaise foi, c’est, en fait, une enquête sur les Identitaires et contre l’extrême droite, avec quelques ragots sur RL. Information tronquée – Fanny Truchelut n’a pas refusé l’accès de son gîte aux voilées, mais demandé qu’elles le retirent dans les parties communes – extraits des propos de Pierre et Christine, détachés de leur contexte, image falsifiée de RL et de ses animateurs, souci nul de faire son travail de journaliste d’investigation et d’information, refus délibéré d’objectivité. En gros, la honte sur nous pour avoir pactisé avec ces « chiens » fachos !

Mais rien sur pourquoi avoir pactisé et dans quelles conditions. On est dans la droite ligne de l’indignation facile provoquée en 2002 par le succès au premier tour de Le Pen et la mobilisation démagogique qui s’en était suivie. Dans les deux cas, on le tenait le monstre, on le désignait, et on ne voyait plus que lui, on se vautrait dans la certitude flatteuse d’incarner le Bien contre le Mal. En France, le bouc émissaire politique de service, c’est Le Pen, comme si 6o ans n’avaient pas passé depuis la fin du nazisme, et comme si celui ci pouvait se reconstituer idem.

Mais comme dit l’autre « quand le sage désigne la lune, le sot regarde le doigt ». Le cerveau trop lessivé par l’idéologie gauchiste, nos élites, de tous bords, n’ont pas voulu regarder ce que montrait le doigt, là où était la véritable honte : leur silence complice devant l’inadmissible invasion chaque semaine de rues entières d’un pays laïque, par des exhibitionnistes en prière. Symptôme inquiétant d’une progression dans l’espace public d’une religion, l’islam, qui est en contradiction flagrante avec les principes républicains.

Le véritable objet de l’apéro est passé à la trappe, par refus têtu de consentir à voir la réalité politique du terrain aujourd’hui. Elle est officiellement niée, car elle ne correspond plus à des schémas idéologiques dépassés. Il s’agit à toute force de la faire entrer dans le carcan du dogme.

Je laisse encore la parole à P. Muray, dont cet extrait paraît avoir été écrit à propos de l’apéro :
« Que leurs interdits (aux gens de gauche) sautent, et les voilà foutus. Et les voilà qui prennent pour le retour de la Bête immonde leur propre décapilotade. Mais c’est bien leur fin, et uniquement elle, qui s’annonce dans ce « mouvement » hétéroclite sur lequel ils sont même incapables de plaquer le moindre semblant de cohérence. Car ils partent d’une vieille pensée de l’homogène, mais cet homogène n’existe plus, même chez ceux qu’ils ont constitués en ennemis, et ils sont alors obligés de réunir artificiellement des éclats disparates, des singularités, des individualités. »

Nos gardiens de la pensée correcte sont dépassés et furieux devant la montée hétéroclite, disparate des insurrections contre la pensée unique, dans une recherche de libre pensée, forcément irrévérente. Eparpillées aux quatre coins du réel, les « valeurs universelles », qu’ils ont figées en un éternel mortifère. Oui, ça chahute dans les rangs des droits de l’Homme, ils ne sont plus où vous les avez momifiés. Les lignes ont bougé, le racisme n’est plus là où vous le placez, le blanc, ex vilain colonisateur, est en train de devenir le sale blanc, les jeunes blacks beurs ne sont plus des victimes qu’il faut comprendre, mais des adversaires déclarés et violents de la République …

Cette alliance ponctuelle entre quelques identitaires, des laïques, et bien d’autres, exprime les balbutiements de regroupements inédits, qui traduisent la colère des gens, qu’on appelle autrement « le peuple ». Les gens, pas toujours beaufs, parce qu’ils exercent ce qui manque cruellement aux élites : le bon sens.

« L’apéro marque un tournant, il annonce bien des recompositions idéologiques », commente notre docteure es pensée straight, C. Fourest, ça elle a compris, mais elles ne sont pas « le poison des années à venir ». Elles n’en sont pas le poison, mais le ferment. Personne ne peut dire ce qu’il adviendra de cette marmite où bouillonnent des ingrédients empruntés au bon vieux temps, mais qui risquent de donner un mets inattendu. Les analyses qui se référent au passé pour comprendre le présent, ne nous renseignent pas sur l’avenir.

L’apéro du 18 juin se situe dans cette période amorcée depuis des décennies déjà, de recomposition des ordres existants, politique, familial, relationnel. Il y a du désordre dans l’air, comme toujours quand s’annonce de l’inédit. « Turbare » en latin veut dire à la fois troubler et trouver. Le binaire a du plomb dans l’aile : gauche/ droite, progressiste/ réactionnaire, élites/ peuple, pour/contre, il y a du brouillage dans l’air. Les « élites » s’accrochent à leurs dogmes ex révolutionnaires, comme des beaufs réacs, les ex beaufs se mettent à penser. Vertigineux glissements. Incontestablement les médias ont au moins un avantage : à force de se déverser sur les esprits, ils ont fini par les dégrossir et les inviter, à contrario, à exercer leur potentiel critique. De vrais citoyens sont en train de naître qui ne s’en laissent pas conter. Déjà, souvenez-vous, la cohabitation, droite + gauche au même gouvernement avait la sympathie du public. Il faut rappeler à qui l’aurait oublié que ces concepts droite/gauche sont datés, comme toute chose. Ils sont issus de la révolution. Et ils sont en train de connaître un chevauchement et une inévitable reconversion, à la faveur des bouleversements de ces dernières années : effondrement du communisme, suprématie apparente du capitalisme, dont on mesure aujourd’hui les graves disfonctionnements.

Pour le moment, c’est le refus qui domine. On en est à la protestation, et c’est dans ce sens que se font les alliances. On est d’accord pour être contre, en dépit de ce qui divise. Un grand pas a été accompli : plus besoin d’être d’accord sur tout pour s’unir autour d’un objectif commun. Cette démarche atteste d’une maturité d’esprit, qui refuse le totalitarisme de la pensée. Si tu n’es pas avec moi, c’est que tu es contre. A titre personnel, je peux donner l’exemple de P. Muray, considéré comme « réactionnaire », que j’ai cité dans ce texte. Le mot lui même a besoin d’être revisité. A RL nous sommes en réaction, sommes-nous pour autant réactionnaires ? J’adhère totalement à certaines des analyses de Muray, j’admire son style et sa vigueur de ton, mais je ne partage pas ses points de vue sur la fin de l’histoire et le féminisme. Vais-je me priver du plaisir de le lire, et de lui emprunter certaines de ses hilarantes critiques, sous prétexte qu’il ne pense pas tout comme moi ? Par contre, je note que les ténors du respect de la différence sont incapables d’admettre la contradiction, c’est à dire l’existence d’une différence.

Les lignes de clivage se modifient. Elles se réorganisent autour de thèmes inédits ou réactualisés : écologie, féminisme, laïcité, défense de la République, identité, différence, nation…La terre de nos habitudes tremble, les plaques politiques bougent, nul ne sait ce qu’il en sortira.

Oui, notre apéro n’est qu’une mise en bouche.

Anne Zelensky

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