Nous ne voulons pas revenir en arrière

Publié le 6 juillet 2009 - par
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Entre les immigrés et nous un chaînon manque: ils ne nous connaissent pas, ni notre histoire. C’est à nous de la leur expliquer. Ils ne peuvent pas deviner que nous avons mis l’existence des dieux en doute depuis belle lurette. C’est bien là le fond du problème : eux n’ont pas encore pensé que les dieux pourraient ne pas exister car dans leurs pays c’est une question qui n’a pas encore été posée. Par contre parmi nous les athées sont nombreux, d’autres croient qu’il doit bien « y avoir quelque choses, mais certainement pas ce que nous racontent les religions ».

Les croyants « comme dans le temps » sont de moins en moins nombreux . Les églises se vident et les vocations se font rares . Nous savons que les événements climatiques ou les maladies ne sont pas des manifestations divines. Nous connaissons l’évolution des espèces et l’origine de notre système solaire. Nous pensons que les textes sacrés sont des métaphores. Nous considérons que les dieux ont été la réponse aux questions que les hommes se posaient quand ils n’avaient pas encore de réponses à ces questions et que laïcité, athéisme, droits de l’homme, démocratie sont la suite logique de ce qui a précédé. Si nous n’expliquons pas cela aux nouveaux arrivés ils ne peuvent pas le savoir, ni nous comprendre. Il faut aussi leur dire que « nous sommes passés par là » et qu’en aucun cas on ne va faire marche arrière.

Ma grand-mère a passé sa vie dans une longue robe noire et avec un foulard noir sur sa tête. Quand ma mère et mes tantes ont voulu s’habiller « moderne » leur père les a battues et les a traitées de putains. Ça se passait en Belgique dans les années 1930. Ma mère et mes tantes ont lutté pour se libérer. Quand j’étais petite il fallait mettre un soutien-gorge, une chemisette, une combinaison, un jupon et ma grand-mère se désespérait parce que je refusais de mettre un corset !

Une autre tante a eu six enfants mais son mari ne l’a jamais vue nue et elle se lavait avec un gant de toilette sous sa chemisette pour ne pas commettre le péché de se voir nue… et ça dans les années 1950 ! Dans les années 1960 on ne sortait pas de la maison sans chapeau, gants, bas nylon, sac à main et hauts talons… Pas question de mettre un pantalon ! Si vous regardez les photos d’enterrement de ces années-là vous verrez que les femmes étaient habillées de noir sous un énorme voile noir. Je me souviens du drame des robes qui « pendaient » : quand ma mère finissait une robe elle montait sur la table et mon père, avec une latte mesurait exactement le nombre de centimètre du sol pour que ma mère puisse coudre un ourlet parfaitement horizontal mais si on changeait de chaussures, la robe « pendait » et c’était grave! Pas étonnant que maintenant on s’habille n’importe comment. Même les congrégations religieuses ont modernisé leurs uniformes et les prêtres sont en blue jeans comme tout le monde.

En 1977 en Belgique une femme avait encore besoin d’une autorisation écrite de son mari pour pouvoir ouvrir un compte en banque, ça m’est arrivé. Les femmes ont obtenu le droit de vote dans le Canton suisse d’ Appenzell en 1990. Et bien maintenant après tout ça il faut dire aux nouveau venus : « nous vous comprenons, nous étions dans le même cas, on s’en est sortis, nous sommes passés par là et on n’en veut plus ! ». Point. Quand j’étais petite il fallait prier au lever, avant et après le repas, au salut, aux vêpres, avant de se coucher, il fallait aller se confesser et assister à la messe le dimanche, jeûner avant Noël , avant Pâques, le vendredi . On récitait le chapelait, on allait en pèlerinage, on faisait des processions. Il m’était interdit de siffloter car j’aurais fait pleurer la Sainte Vierge… Dans les écoles catholiques les élèves devaient aller à la messe tous les matins avant les cours. En 1946, pour pouvoir devenir instituteur communal, mon père a du présenter un certificat attestant qu’il était bon chrétien. Nous sommes passés par là et nous n’en voulons plus.

Dans le passé nous avons eu l’inquisition, on a écartelé des gens, on en a brûlé vif. Les catholique ont assassiné des protestants et les protestants ont assassiné des catholiques et maintenant on ne croit même plus que les dieux existent. Quelle absurdité ! Il faut expliquer qu’après tout ça, nous on est comme on est parce qu’on est devenus comme ça. Consciemment ou non, nous sommes les fils de 1968 et de Woodstock et on en a assez bavé pour ne plus retourner en arrière. Il a fallu le Vietnam pour apprendre qu’il faut faire l’amour, pas la guerre.

Nos mères ont été contraintes à supporter la tyrannie du mariage. Nous, à force de drames, de scandales et de divorces nous avons appris que les mammifères ne vivent pas en couple et que les jeunes ont droit à une vie sexuelle dédramatisée. Nous ne voulons plus de tabou. Les chapeaux, les voiles et les foulards on s’est battues contre c’est pourquoi nous sommes choquées quand nous voyons d’autres femmes qui se comportent justement de la façon qu’on a eu tant de mal a combattre. Nous n’avons rien contre les personnes, nous sommes choquées parce que nous avons l’impression que nous nous sommes battues pour rien, c’est ça le problème : on est passées par là et on n’en veut plus. Ma mère, mes tantes, moi, mes cousines et mes copines nous nous sommes battues et nous continuons à le faire, pour que nos filles puissent vivre libres, mais pas seulement nos filles, toutes les femmes, toutes les personnes. Il faut expliquer aux nouveau venus qu’il y a à peine cent ans nous avons été comme eux , nous sommes passés par là et nous n’en voulons plus. Point.

Anne Lauwaert

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