On ne nait pas « de gauche », on le devient…

Publié le 11 juin 2010 - par

De droite, de gauche ? Où êtes vous ? La question mérite d’autant plus d’être posée que le paysage politique se recompose, que les anciens électeurs de gauche ont depuis longtemps basculé à droite, qu’à RL, on nous range à l’extrême droite, faute de pouvoir nous labelliser. Bref difficile d’assurer la bonne traçabilité de ces appellations contrôlées. Allons y voir de plus près. Que recouvrent donc ces concepts, qu’on croyait immuables ?

Je ne vais pas vous faire de grands développements théoriques, avec références obligées à l’histoire des mouvements de gauche et considérations sur la pensée de droite. Je me contenterai d’une réflexion qui emprunte au bon sens, à la philosophie et à l’expérience personnelle.

Etre à droite relève d’une sorte d’évidence d’ordre naturel. Dans notre monde, la droite occupe le haut du pavé, elle est de droit divin. La plupart d’entre nous sont droitiers, il faut rouler à droite, le meilleur chemin est le droit. En politique, la droite occupe le terrain depuis de longues décennies, avec une courte interruption pour la gauche., les années Mitterrand. Par contre la gauche serait du côté de la déviation -le gaucher a longtemps été très mal vu, et on s’acharnait à le rendre droitier – les expressions abondent qui sont inquiétantes – passer l’arme à gauche…

En même temps en politique, la gauche renvoie au mouvement, comme si être à gauche n’allait pas de soi et supposait une translation, un travail sur soi. Si on observe le petit de l’homme, il est plutôt conservateur, peu prêteur, son instinct de propriété est développé, ses réactions peu tolérantes vis à vis de l’autre petit. C’est le petit le plus fort qui fait régner sa loi. Il faut le soumettre à un long apprentissage pour l’amener vers moins d’égocentrisme et plus de tolérance pour l’autre.

Alors naîtrait on à droite ? Et viendrait- on vers la gauche par un effort pour surmonter cette pente naturelle ? Il n’y a pas apparemment de gène de gauche. Voilà qui devrait inspirer plus d’humilité aux censeurs, principalement de gauche, qui distribuent les certificats de bonne conduite.

Les mêmes qui crient haro sur la morale, et l’ordre qui va avec, ne se privent pas de donner des leçons de morale, assorties de sanctions. C’est mal d’être à droite. Par contre, ce serait bien d’être à gauche. Mais c’est où la gauche ? La faute à Rousseau, qui nous a persuadé qu’en nous sommeille le « bon sauvage » que la société a perverti. La société, source de tous les maux, conçue comme une entité séparée des individus.

Quelle est cette logique de camps qui vous assigne à résidence politique ? Quelle est cette vision du monde, qui au mépris de la réalité, fige dans un éternel politique – comme il y a un éternel féminin – des idées qui sont mouvantes comme le réel auquel elles se confrontent ?
Voila qu’aujourd’hui, je me retrouve confrontée aux mêmes qui, depuis des décennies, m’expliquent où est la vérité, qu s’accrochent aux mêmes poncifs, et ne tirent aucune leçon ni de l’histoire ni du réel. Je partirai de mon expérience, comme élément d’observation. Je n’ai jamais pu adhérer totalement à ce qu’on entend par droite ou gauche. Mais j’ai très vite constaté que la cohérence était la chose la moins partagée du monde, qu’on pouvait proclamer une belle idée et avoir une pratique contraire, surtout à gauche.

Mon père était communiste, admirateur de Staline, mais il battait ma mère, et faisait battre les « nègres » qui travaillaient sur notre plantation de bananes en Côte d’Ivoire. Chaque soir, lors de l’époque de la récolte, le contremaître, sous la surveillance de mon géniteur, administrait un certain nombre de coups de chicote ( fouet) aux manœuvres qui n’avaient pas rempli leur quota de bananes.

On peut dire que mon engagement vraiment « politique » s’est fait dans le féminisme, en 1968. Le mot politique ne signifiait pas pour nous appartenance à un parti, mais justement rejet du fonctionnement de parti, et analyse lucide du monde, de ses tares et volonté de le changer, hors parti. Nous étions par définition hors la loi, que nous nommions patriarcale. Cependant, la majorité des féministes était gauchistes. La plupart de ces jeunes filles, qui étaient dans les groupes mao ou trotskistes, se souciaient plus du sort des palestiniens que de celui de leurs sœurs. Cependant elles déploraient qu’on les affectât au tirage des tracts et à la préparation du café pour les chefs. Lesquels péroraient pendant des heures pour savoir comment changer le monde. Quand elles ont su qu’un mouvement de libération des femmes se créait, elles ont venues voir. Puis sont restées.

Très vite, je me suis heurtée à leurs copains gauchistes. Ils croyaient dur comme fer qu’il y avait des priorités, celle de la lutte des classes, et que notre combat, celui des femmes, étai secondaire. Il suffirait que la Révolution se fasse et tout le monde serait sorti d’affaire. Le sacro- saint prolétariat libérerait tous les opprimés de la terre. On a vu ce que ça a donné…Et puis il y a eu l’affaire de Louise, une jeune copine vietnamienne, qui avait été violée par un noir. Grand branle bas dans nos milieux « révolutionnaires ». Pas question qu’elle le dénonce, ce serait compris comme une acte raciste. Elle même n’était elle pas de race jaune ? Oui, mais c’était une femme ! Bref, nous n’avons pas cédé, Louise porterait plainte pour viol, l’affaire a fait grand bruit, Libération a publié un article de Sartre lui même, qui prenait parti pour Louise. De toute façon, les militants gauchistes tentaient de persuader leurs copines de coucher avec les travailleurs immigrés, histoire d’alléger leur misère sexuelle ( sic).

J’ai pris conscience que pour ces gens là, l’autre était par principe préférable au proche. Ils étaient prêts à fourrer leur petite amie dans le lit d’un type, pourvu qu’il soit basané et issu d’ailleurs. Plus tard, ils ont crié haro sur la Ligue du droit des femmes, qui la première a demandé le renvoi en assises de l’excision. Peu leur importait la mutilation de la petite fille du travailleur malien, ils n’avaient de compassion que pour le travailleur immigré.

Qui était à gauche ? Eux qui étaient enlisés dans l’ornière des priorités et du dogme, eux qui avaient leurs préférés parmi les opprimés, eux qui exploitaient leurs bonnes femmes ? Ou moi qui me battais pour plus d’égalité et de dignité, en partant de ma propre condition d’opprimée, et qui avais le souci principal de faire avancer ma cause, pour mieux faire avancer celle des autres ?

Vous jugerez. Ma « gauche » relevait du pragmatisme, elle faisait le constat que l’injustice et la domination ne faisaient pas le bonheur des hommes, elle s’était forgée au fil de l’action et de la réflexion, elle pariait sur le progrès et non l’immobilisme. Pour mieux faire progresser ses convictions, elle n’avait pas peur de certaines alliances, considérées comme contre nature. Ainsi, il m’est arrivé de m’allier ponctuellement à des groupes catho de droite pour interpeller la porno et la pub sexiste et dénoncer le dogme de la « liberté d’expression » dans laquelle se drapaient les marchands de cul. J’ai eu droit aux anathèmes de réformiste et collabo.

Il y a donc bien longtemps que je fais les frais de cette manie infantile de classer et de faire des rapprochements douteux. Dernier avatar de cette grave faute de pensée : l’émission d’Arrêt sur images, où l’animateur, déboussolé par nos positions, inclassables, n’avait de cesse de nous faire avouer que nous étions proches de Le Pen. Tout ça parce que nous pouvions coïncider sur certains points avec ces gens là. Peu importait l’essentiel : le chemin qui nous avait conduit à ces rapprochements ponctuels et les différences fondamentales qui nous séparaient. C’est vous, messires de gauche, qui n’avez pas osé prendre parti contre le voile, pas osé émettre une critique de l’islam, dont vous désapprouvez par ailleurs certains dogmes : intolérance, relégation des femmes, négation du progrès humain. La honte est pour vous qui avez abandonné à la droite extrême ces thèmes de salut public, par peur. Peur du qu’en dira t on chez les copains, peur de vous mouiller et de vous recevoir une fatwa dans la gueule. Votre lâcheté déshonore l’appartenance dont vous vous réclamez.

Eh bien, je ne sais pas où est la gauche, mais sûrement pas de ce côté là. Cette tolérance à sens unique, cette crispation sur un antiracisme de pure forme, cette malhonnêteté intellectuelle relèvent d’une incapacité à prendre le risque de penser, qui est le contraire du mouvement de la vie.

« Il n’y a pas de chemin, on trace son chemin en marchant » cette phrase du grand poète espagnol, Antonio Machado, indique la voie.
Elle passera peut être pour vous par la rue Myrrha, le 18 juin vers 19 heures, pour un apéro géant. Ne vous privez pas de chaleur humaine, avec saucisson et pinard bien de chez nous. Après tout, à chacun ses coutumes et celle là permet de communier dans le plaisir et la fierté de rester debout.

Anne Zelensky

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