Oxymore ou papes en goguette

Publié le 26 août 2008 - par
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Si vous aimez les oxymores à la Corneille (« Cette obscure clarté… »), vous avez tout lieu d’être comblés par les temps qui courent. L’obscurantisme est en pleine lumière ! Un pape pouvant toujours en cacher un autre, voilà que nous arrive un tsunami d’océan de sagesse : Gyatso, dit le Dalaï Lama, en personne (si tant est qu’il en soit bien une).

Ratzinger peut, au choix, se faire du souci car la concurrence devient tout à coup très rude, ou se réjouir au constat que le siècle est religieux comme jamais. Heureusement pour lui, l’artiste de Rome passera en vedette sur le sol de la République Française, puisqu’il viendra le mois suivant. Il laisse à l’autre le rôle de vedette américaine. Mais soyez sans crainte, la guerre n’aura pas lieu : ils s’entendent comme larrons en foire. D’ailleurs, leurs mains jointes et leur air inspiré en technicolor paraissent interchangeables sur les pages glacées des magazines comme sur les « unes » en folie de nos quotidiens préférés.

Il n’en demeure pas moins qu’en attendant, l’océan de sagesse joue, quoi qu’on en dise, sur le velours (et même la soie) et marque des points. Le mysticisme floklorique, ou le folklore mystique, comme on voudra, plaît à la multitude. On comprend pourquoi le théâtre de rue est en pleine vogue. La religiosité à la sauce exotique attire les foules comme des mouches, ainsi bien sûr que les grosses pointures « people », comme l’on dit, ce qui ne fait que favoriser le phénomène.

Le star-system s’est d’ailleurs toujours plus ou moins complu dans le mystique, mais là, il faut avouer que l’accélération est foudroyante. Et la bienpensance tous azimuts de se rallier à la robe chatoyante de sa sainteté et à son cortège de vedettes en mal de bigoterie. Oh ! certes, la bonne conscience que se donnent, en s’approchant du saint homme, tous ces gens à forte notoriété, frôle quelque peu l’ambiguïté : si l’on ne veut pas avoir l’air trop dévot, on invoque le peuple tibétain et, qu’à cela ne tienne, les droits de l’homme. Car la démarche de cet océan de sagesse tient tout de même un peu du mélange des genres : la défense du peuple tibétain favorise puissamment l’étalage de religiosité souveraine, et l’on n’est pas sûr que la réciproque soit aussi efficace.

On y perd un peu son latin, si l’on ose dire. Religieux ? Politique ? Droits de l’homme ? Théocratie ? (Le tout avec le respectable aval du prix Nobel). Le cocktail se prépare dans les shakers de la médiatisation internationale galopante. Quant à nos ministres et autre femme de président, rassurez-vous : ils ne sont là, comme de juste, qu’à titre strictement personnel. Tellement personnel d’ailleurs que des centaines de photographes et des dizaines de chaînes de télévision ne ratent pas un instant de leur recueillement intime.

Le phénomène Dalaï Lama est à rapprocher des grandes manifestations sportives, de plus en plus semblables à des grand-messes, et pas seulement par leur rituel et leur décorum. Ce n’est certainement pas par hasard que les zooms des caméras serrent au plus près les stars du football précisément au moment où elles se signent, se prosternent, invoquent Dieu yeux révulsés, chacun selon son obédience, de l’eau bénite au minaret, mais tous ensemble dans une même oecuménique ferveur, que l’on veut communicative, n’en doutons pas. Vos idoles croient en Dieu, prient, se prosternent ? Faites-en donc autant braves gens ! Les Jeux Olympiques ne dérogent pas à la sainte règle. Les pieuses simagrées de toutes les sortes sont une véritable manne pour les cameramen du monde entier, à l’affût du moindre geste un tant soit peu dévot (« Sganarelle, le ciel! ») avec à l’appui les commentaires bien sentis des présentateurs de la chaîne. C’est Tartuffe devenu athlète international.

Attention mes amis : le grand Inquisiteur rode, multiforme. Un pape peut en cacher un autre ? Certes, mais la maladie est également insidieuse, pas toujours aussi avouée. Le tout puissant pouvoir médiatique répand l’épidémie obscurantiste, si utile pour notre mercantile mondialisation, avec la complicité du bobo « progressiste » volant au secours du voile sous les prétextes les plus équivoques. Rien de tel que les media pour accélérer la contagion. Tout s’uniformise, le moule est partout le même. Ici la techno triomphante, là le religieux et la transcendance. Bref : l’abrutissement généralisé.

L’obscurantisme est sous les sunlights et les drogues ne sont pas seulement ce qu’on croit qu’elles sont.

Yves Pialot

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