« Petit Frère », d’Eric Zemmour, un livre utilement provocateur sur le militantisme des années 80

Publié le 22 avril 2008 - par - 1 629 vues
Share

L’auteur de cet ouvrage est un habitué des plateaux de télévision, où il joue souvent le rôle du « méchant » républicain réac. Il ne cache pas son engagement à droite, et a été journaliste au « Quotidien de Paris » de 1986 à 1994, et est grand reporter au Figaro, depuis 1996. Il est l’auteur de plusieurs livres, dont un portrait de Jacques Chirac « L’homme qui ne s’aimait pas ». Il s’est mis dernièrement beaucoup de féministes à dos, en publiant un essai très contesté, « Le premier sexe ». Son dernier livre, « Petit frère » est tiré d’un fait divers sordide. Un jeune juif, Sébastien Selam, a été sauvagement assassiné, en 2003, par son voisin, ami d’enfance, musulman, Adel.

A partir de ce fait divers, soigneusement étouffé par le pouvoir politique et médiatique, le roman de Zemmour entreprend un regard sans concession sur l’action politique de toute une génération, et de toute la culture « SOS Racisme » des années 1980. La charge est pleine d’humour, le style est agréable, mais le fond est sans concession.

Il y a trois volets, dans un livre de plus de 300 pages, qui se lit pourtant d’une traite. La vie de tout un quartier populaire, dans le 19e arrondissement, où, dans un immeuble, cohabitent, entre autres, une famille juive, une famille marocaine et une famille berbère. Les deux enfants qui seront les héros du drame sont nés en France, dans les années 1980. Au fil des années, on constate l’évolution de la société française : départ du quartier de toutes les familles « françaises », installation massive d’une population issue de l’Afrique subsaharienne et des pays d’Afrique du Nord, montée des trafics en tous genres, violences scolaires, mise sous coupe du quartier par les dealers, loi du silence, etc. On y retrouve l’ambiance décrite par Thierry Jonquet, dans son livre « Ils sont votre épouvante, et vous êtes leur crainte ».

Mais le plus succulent du livre se situe dans les deux autres volets. L’auteur se situe comme un ancien trotskiste, animateur de SOS Racisme, et vedette des plateaux de télévision. Preuve que cet ouvrage n’est qu’un roman, à notre connaissance, Eric Zemmour ne correspond pas aux deux premières définitions.

Dans les années 1985, l’auteur a sympathisé avec un jeune cadre RPR, gaulliste, avec qui il partage le goût de la rhétorique, la passion de l’Histoire de France, et l’amour des femmes et de la vie facile. Leurs échanges, sans concession, sur deux conceptions de la société, dans les années 1985, ne peuvent qu’interpeller toute une génération militante qui s’est construite sur l’anti-racisme. L’auteur se réclame alors de la société multiculturelle, du droit à la différence et s’oppose à tout contrôle de l’immigration, tandis que le jeune gaulliste, qui deviendra rapidement député, puis secrétaire d’Etat, se réclame de la Nation, et alerte sur les risques qu’une immigration non contrôlée, venue des pays post-coloniaux, fait peser sur la cohésion nationale.

Naturellement, ces propos lui valent de se faire traiter de pétainiste, et de lepeniste. Le plus cocasse est qu’au fur et à mesure de l’histoire, le gaulliste abandonne ses convictions, et rentre dans moule des thèses tiers-mondiste et communautaristes, tandis que l’auteur se remet en cause, et comprend, bien tardivement, le désastre dans lequel les discours de ses pairs ont entraîné le pays et ses habitants les plus démunis.

Le deuxième échange se situe entre l’auteur et sa jeune maîtresse, journaliste bobo au Parisien Libéré. Fascinée par cette époque, elle lui demande de lui raconter le militantisme des années 80, vingt-cinq ans plus tard. Ce sont les meilleurs moments de l’ouvrage. L’auteur entreprend, avec cynisme et provocation, un véritable travail de démolition, féroce, souvent cynique et drôle, au grand dam de la jeune journaliste. Zemmour, dans ce livre, brise les tabous par dizaines, sans aucun complexe. On se demande d’ailleurs comment il n’a pris un procès, dans le contexte actuel !

L’auteur se sent coupable du meurtre du jeune juif (il est juif lui-même), qu’il attribue aux conséquences de son action politique passée. Il entreprend donc, dans ses échanges avec la journaliste, avec le brio et le sens de la provocation qu’on lui connaît sur les plateaux de télévision, de décortiquer toutes les « conneries » que lui et sa génération ont commises, et d’en analyser les conséquences actuelles.

Ce sont surtout les conclusions qu’il tire de toute cette action qui sont intéressantes. L’auteur est conscient qu’il a contribué à casser la nation française, que toute cette génération militante haïssait. Il est sans illusion sur les conséquences de la venue d’une immigration incontrôlée qu’il a encouragée, sur les naturalisations massives qu’il a soutenues. Il sait qu’il a fait le jeu du système, avec ses discours révolutionnaires. Il est lucide sur le fait que ce sont les salariés, français et étrangers, qui ont été les premières victimes de cette nouvelle main-d’œuvre. Il admet, de la part de toute une frange d’intellectuels soixante-huitards, le mépris, voire la haine, du peuple et des ouvriers, qui ont préféré les augmentations de salaire à la révolution, en 1968.

La chute du mur, dans les années 90, la disparition des entreprises, le chômage de masse, l’effondrement du Parti communiste, la venue massive d’immigrés, alors que le boulot foutait le camp, préparaient inévitablement, la politique ayant horreur du vide, la montée de l’islam politique. La France, son histoire, sa République, son attachement aux services publics, était un obstacle à la mondialisation libérale et à la construction européenne que tous les libéraux-libertaires appelaient de leurs vœux. Là encore, en cassant le modèle de l’intégration dans un seul peuple, en vantant la société multiculturelle et la différence des droits, en encourageant une immigration massive, l’auteur admet qu’il a été une aubaine pour le système. Mais, cynique, il reconnaît qu’il en profite bien, qu’il aime trop le luxe, les hôtels à Marrakech et la vie mondaine pour remettre en cause tout cela, et préfère donc continuer à bien vivre, avec sa mauvaise conscience.

Zemmour étale au grand jour ce que la plupart des bonnes consciences de gauche occultent. Ce ne sont pas eux qui vivent au quotidien dans le territoires perdus de la République la montée du communautarisme, de l’insécurité, de la présence de plus en plus visible des barbus et de ces prêcheurs de haine qui fabriquent dans les sous sols des quartiers, des criminels en puissance.

A quelques semaines de l’anniversaire des quarante ans de mai 68 (qui fut également, la plus grande grève générale du 20e siècle, en France, et une révolte contre l’ordre moral), la lecture de cet ouvrage est utile pour quiconque entend profiter de cet anniversaire pour débattre des acquis, incontestables, de cette période, sans occulter pour autant les conséquences de quelques discours anti-républicains.

Pierre Cassen

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.