Pitié pour les pieds-noirs

Publié le 31 mai 2010 - par - 742 vues
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Il est difficile d’assumer l’histoire, surtout quand elle est sombre, violente, quand il y a des exactions, des morts, des victimes civiles, des déportés. Nous héritons d’une histoire d’une patrie, la France qui a eu un grand empire colonial, à quel point cet héritage est lourd ! Des heures de gloire de cette histoire ne nous restent aujourd’hui que honte et blessures que d’aucuns, avec souvent beaucoup de parti pris, ne cessent de ressasser avec les idées de repentance perpétuelle. Quand cela finira-t-il ? Oui il eût été préférable que jamais nos ancêtres n’aient eu l’idée et la pratique de l’esclavage, oui il eût été préférable que nous n’eussions pas de colonies ni au Maghreb ni en Afrique noire, ni nulle part… Comme l’histoire nous serait plus douce aujourd’hui, nous aurions les mains propres, la conscience tranquille, mais il n’en est rien, et nous Français du XXIème siècle qu’y pouvons-nous ? La plupart d’entre nous ont été pour l’indépendance des pays colonisés, sans nous soucier à l’époque de qui étaient vraiment ces descendants de « colonisateurs ». Nous répétions à l’envi que : « tous ces pieds-noirs étaient riches, tous racistes et qu’au fond tout ce qui arrivait c’était de leur faute et qu’on allait mourir là bas à cause d’eux ».

Monsieur Bouchareb revient sur cette idée de repentance en remettant, en première séquence de son film « Hors la loi », les terribles évènements de Sétif de 1945. Il pourrait faire, un jour, une enquête sur d’autres atrocités de l’Algérie, celles post-coloniales des années 1990 par exemple avec leurs 200.000 morts, parmi lesquels ces milliers de femmes assassinées par les islamistes ou bien, sur les agressions de 2001 de Hassi Messaoud qui malheureusement viennent de se reproduire, mais il préfère choisir les violences de la décolonisation. Pourquoi ce choix? Cette séquence controversée pose questionnement. Quel objectif vise-t-il ? Quelles conséquences pour la société française d’aujourd’hui aura ce film algérien? C’est une vraie qu’une question.

Certainement il faut voir dans cet épisode des morts de Sétif le début du conflit que l’on appellera pudiquement les évènements d’Algérie, pour finir par les appeler guerre d’Algérie, car il y a bien eu une véritable guerre avec des combattants opposés. Les uns luttaient pour leur indépendance, on les nommait à l’époque rebelles ou hors la loi, les autres se trouvaient engagés pour défendre un pays qu’ils estimaient être le leur ou, pour les soldats de métropole, que le pouvoir politique en place leur demandait de protéger comme une terre française. Des jeunes continentaux sont morts pour cette défense-là, d’eux on parle si peu, si mal, comme s’ils étaient de mauvais morts.

Ce qui est insupportable aujourd’hui c’est que nombreux sont ceux qui jugent encore de ces évènements avec le même parti pris qu’il y avait dans les années 50, 60, sans aucun recul. En simplifiant : puisque les Français d’Algérie étaient les descendants des colonisateurs de 1830, ils n’avaient rien à faire en Algérie, ils étaient tous riches, il fallait qu’ils partent. C’est globalement ce que nombre d’entre nous ont entendu et pensé dans ces années là, et c’est pourquoi la population pied-noir a été si mal accueillie, quand elle a dû choisir la valise, plutôt que le cercueil, et, que dire de l’accueil des harkis ?

On a l’impression que l’on entretient volontairement les évènements d’Algérie, qu’on les ramène régulièrement sur le devant de la scène et que les choses sont aussi tendues, simplifiées, voire aussi simplistes, que dans les années 60. Il y a les bons et les mauvais morts. Les mauvais morts, les soldats morts en Algérie, les pieds-noirs assassinés, ceux-là n’ont eu que ce qu’ils méritaient et les bons morts sont les combattants de l’armée de libération, quelles que soient les exactions commises, ceux-là sont des héros absous d’office, même pour des atrocités semblables. Les choses sont-elles aussi simples et n’est-il pas possible aujourd’hui de nuancer tout cela un peu plus ? Dans quel esprit se situe le film de M Bouchareb?

Ne pas travestir la réalité ou la présenter de façon partielle, c’est ce qu’est venu demander le député Lionnel Luca dans l’émission de Taddeï du mardi 25 mai, mais seul Denis Tillinac a compris son propos, les autres en sont toujours au classement simpliste des bons et des mauvais, puisque la France, comme l’a rappelé avec véhémence Natacha Polony sous les hochements approbateurs de Stéphane Guillon, était la puissance coloniale.

Oui, on a ordonné aux soldats de commettre en Algérie des atrocités, de pratiquer la torture, mais les armées du FLN n’ont-elles pas commis elles aussi des atrocités ? N’y a-t-il pas eu, après l’armistice, des meurtres pour obliger la population pied-noir à « dégager vite fait », ne s’est-on pas acharné à massacrer les harkis lâchés par l’armée française ? Le film parle-t-il de tous ces aspects ou est-il un film uniquement à charge? Là est le fond du problème.

Et s’il doit y avoir de la repentance, n’est-il pas temps de faire notre mea culpa, comme l’a demandé Denis Tillinac, nous, Français de métropole, et de nous excuser aussi de notre indifférence, de notre froideur, de la manière si peu chaleureuse dont nous avons accueilli quand ils sont arrivés en France, ces pieds-noirs, hommes, femmes et enfants, Français comme nous, gens souvent de condition très modeste, qui débarquaient sur les quais de Marseille ou d’ailleurs, avec leur valise, leurs souvenirs et leurs blessures, déportés et exilés qu’ils étaient.

Chantal Crabère

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