Plaisanterie landaise d’Hortefeux : ou est le vrai scandale ?

Publié le 29 septembre 2009 - par
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La fin de cet été a été particulièrement animée par un évènement, à savoir la « plaisanterie » de Brice Hortefeux le 5 septembre dernier à Seignosse. Cette « affaire » peut être analysée sous plusieurs angles.

Tout d’abord, une prise en compte purement sémantique et sortie du contexte. Aucun mot, aucun propos du ministre de l’intérieur ne cite une quelconque communauté ou une quelconque ethnie. Toujours sorti du contexte et si l’on prend stricto sensu les termes utilisés, il n’y a rien de raciste dans ces propos. Si l’on s’arrête là et si l’on adhère à la doxa ambiante politiquement correcte sur ce sujet, alors celles et ceux qui racontent des « blagues » mettant en scène une certaine imagerie populaire sur des étrangers sont toutes et tous racistes. Racisme anti belge pour les blagues les faisant passer pour les derniers des débiles, racisme anti juif et anti écossais pour les blagues les faisant passer pour des ladres, racisme anti polonais pour les blagues les faisant passer pour les derniers des ivrognes. Y aurait il un racisme anti corse pour les blagues les faisant passer pour des fainéants notoires ? Nous pourrions multiplier ce genre d’exemples à l’infini et que quelqu’un ose dire qu’il n’a jamais raconté ou rit d’une « blague » de ce genre.

Oui, mais il y a un mais et il y a un contexte que l’on ne peut éluder. Et pas n’importe lequel puisqu’il est politique et concerne un groupe de militants et de responsables ainsi qu’un personnage qui a en charge le ministère de l’intérieur. Ce même personnage qui a eu en charge le ministère de l’immigration et de l’identité nationale (une première sous la V° République rappelons le) dont le seul objectif est d’atteindre un quota d’expulsions d’étrangers en situation irrégulière vers leurs pays d’origine quelle que soit la situation politique et des droits e l’Homme dans ces mêmes pays.

D’autre part, cette « blague » ministérielle se fait dans une réunion publique de l’UMP, donc certainement pas dans un cadre privé, et devant la caméra d’une chaîne éminemment politique, à savoir la chaîne parlementaire. Donc, cela n’est certainement pas une séquence volée qui l’aurait été à « l’insu du plein gré » du ministre. Que cela soit largement rendu public n’est donc non seulement pas choquant mais complètement nécessaire. En effet, tout cela, toute cette séquence, du début jusqu’à la fin, nous dit et nous confirme quelque chose de très important, notamment vis-à-vis de la valeur républicaine qu’est la laïcité et du positionnement de ce gouvernement à propos de cette dernière, gouvernement qui a bien fait, officiellement, bloc pour soutenir Brice Hortefeux du début jusqu’à la fin.

Par rapport à la prise en compte de cette affaire dans l’ensemble de son contexte, l’analyse diffère. Pour bien comprendre cela, nous pouvons nous référer à un article paru le 19 septembre dernier dans le Monde.fr, écrit par Stéphane Beaud et Gérard Noiriel et intitulé « Le retour du refoulé ». Les auteurs analysent, pertinemment et par le menu, l’intégralité de la séquence de Seignosse. Nous nous apercevons alors que ce ne sont pas tellement les maintenant « fameux » propos du ministre de l’intérieur qui sont les plus importants, citons cet article : « Mais une autre intervenante (sans doute la secrétaire départementale de l’UMP des Landes), soucieuse de prouver qu’Amine est « vraiment » intégré, se livre à une surenchère révélatrice des préjugés qui règnent dans ce parti : « il est catholique, il mange du cochon et il boit de l’alcool ». Et joignant le geste à la parole, sans doute pour féliciter le jeune homme d’avoir fait autant d’efforts pour devenir « comme nous », elle se rapproche de lui et lui fait la bise. Le commentaire et ce geste suscitent un surcroît de rires et l’approbation générale. Il semble donc que tout le monde soit d’accord pour penser que l’intégration puisse être définie à partir de critères religieux …

Brice Hortefeux donne un deuxième aperçu de l’étendue de son humour … « Il ne correspond pas du tout au prototype, alors ». Ce qui revient à affirmer qu’il existerait un « prototype » de l’arabe, défini de manière quasi exclusive par son appartenance religieuse … On voit alors une autre femme, la cinquantaine, voisine de la secrétaire fédérale, se rapprocher d’Amine, lui tapoter la joue. Dans un commentaire à l’attention du ministre, elle affirme ; « c’est notre petit arabe ! On l’aime bien ». Cette réflexion, qui se situe dans le droit fil du paternalisme colonial, montre comment le parti présidentiel conçoit la « diversité ».
Alors, nous voyons bien que l’analyse des seuls propos du ministre de l’intérieur est largement insuffisante pour comprendre quelque chose à cette affaire et qu’il est primordial de contextualiser ces propos, non seulement dans l’ensemble de toute la séquence, mais aussi et surtout dans un système de pensée dont Brice Hortefeux n’est qu’un représentant zélé parmi beaucoup d’autres.

Celles et ceux qui se sont réjouis du « siphonage », par Nicolas Sarkozy lors des dernières élections présidentielles, d’une partie importante de l’électorat du front national se trompent lourdement. En effet, ce « siphonage » des voix a bien eu lieu. Mais, ces électeurs, en votant pour Nicolas Sarkozy, n’ont en rien abandonné leurs idées nauséabondes et elles n’ont certainement pas été éradiquées du paysage politique et sociétal. Au contraire, c’est bien suite à cette élection qu’est née la « fameuse » notion de « droite décomplexée ».

Et maintenant, il faut bien continuer à envoyer des gages à cet électorat car il est loin d’être négligeable quantitativement et il faut le garder pour une éventuelle réélection en 2012. Tant qu’elles étaient cantonnées au front national, ces idées étaient facilement repérables et identifiables. Qui plus est, elles revêtaient une dimension quelque peu « complexée », voire même un peu inavouables pour certains. Maintenant, fi de tout cela car ces mêmes idées ont bien été récupérées par un des plus important parti politique français de gouvernement. Ces idées fétides ont bien été « décomplexées » par Nicolas Sarkozy et ses affidés. Alors, ne nous étonnons pas de ce qui s’est passé à Seignosse.

L’article du Monde.fr est intitulé par ses auteurs : « Le retour du refoulé » et il contient un certain nombre de références psychanalytiques, ne serait ce que dans son titre. C’est par rapport à ce titre là que nous voudrions exprimer un point de vue quelque peu différent, dans la qualification entre ce qui relèverait du conscient ou de l’inconscient. En effet, il ne s’agit pas d’un strict retour du refoulé et c’est bien pour cela que l’ensemble de cette séquence est plus qu’inquiétante. Encore une fois, n’oublions pas que cette droite là se qualifie elle-même de « décomplexée » et toute sa démarche est bien consciente.

En psychanalyse, le refoulé peut se définir comme une trace mnésique, un souvenir qui a subi le refoulement dans l’inconscient. Il s’agit bien d’un processus de mise à l’écart des pulsions qui se voient refuser l’accès à la conscience.

Encore une fois, ici rien de tel et cette notion d’être « décomplexé » nous dit que toutes ces idées véhiculées sont bien conscientes et que, parfois, elles font même partie d’une stratégie de communication, justement à l’adresse d’un certain type d’électorat, comme nous l’avons dit plus haut.

Alors, dans cette acception là, et toujours en référence à la théorie psychanalytique, le retour du refoulé peut être défini comme un processus par lequel les éléments inconscients refoulés tendent à réapparaître. Les contenus inconscients que nous pouvons nous représenter comme indestructibles tendent sans cesse à faire retour par des voies plus ou moins détournées.
Insistons pour dire que dans les Landes, il ne s’agissait pas de contenus inconscients que ne maîtriserait pas la personne qui émet ce genre de « mot d’esprit ».

Justement, intéressons nous quelque peu à cette notion de « mot d’esprit » et au sens que lui donne Freud dans son corpus théorique et plus précisément dans son livre paru en 1905 «Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient ». Il s’agit d’un jeu de l’esprit qui vise, le plus souvent, des ressources propres du langage et dont Freud a démonté la technique afin de rendre compte de la satisfaction particulière qu’il apporte et, plus généralement, de son rôle dans la vie psychique. Ici, le mot d’esprit peut servir à déjouer la censure tout en disant quelque chose qui ne pourrait pas être dit autrement. Pour faire simple, c’est le fameux « c’était pour rire » qui, sous couvert de second degré, permet d’envoyer des messages qui dans le fond n’ont plus grand-chose d’humoristique. Freud en décrit longuement le fonctionnement en prenant beaucoup d’exemples dans les histoires juives. Ainsi, deux juifs se rencontrent au voisinage d’un établissement de bains : « As-tu pris un bain ? » demande l’un d’eux, « Comment » dit l’autre « En manquerait-il un ? » Ici, le mot d’esprit réside dans le double sens du mot prendre et sur la supposée avarice juive. Prendre (voler ?) quelque chose qui n’est pas à soi afin de se l’approprier. Nous pourrions penser que ce mot d’esprit stigmatise un supposé trait de caractère commun (ils sont voleurs et avares) qui est souvent prêté à tous les juifs, notamment dans des blagues. Pour autant, ici, la question d’un éventuel antisémitisme ne se pose même pas …

A quoi tient la satisfaction ressentie à faire ou à écouter un mot d’esprit ? Le pur et simple jeu sur les mots, sur les sonorités, le ton donné aux propos ne sont pas négligeables, en tant qu’ils renvoient à un plaisir important de l’enfance. Mais Freud insiste sur le fait que ce qui se dit avec un mot d’esprit est plus facilement accepté par la censure, même s’il s’agit d’idées ordinairement rejetées par la société. Le sujet, lorsqu’il fait ou entend un mot d’esprit, trouve son plaisir car il contourne cette censure, qui peut être individuelle et sociale, et diminue une tension interne. Celui qui laisse ainsi échapper la vérité, nous dit Freud, est en réalité heureux de jeter le masque. En tentant de faire rire, il tente de désarmer l’autre qui pourrait le critiquer puisque c’est « juste pour rire ».

C’est bien ce qui s’est passé dans le cas de Brice Hortefeux car une moquerie peut viser une personne donnée, ou un groupe de personnes, mais elle ne vaut comme mot d’esprit que si elle est énoncée pour un ou plusieurs tiers. Tiers qui en riant confirme que la plaisanterie est recevable et la valide. Nous avons vu, avec l’aide de l’article du Monde.fr, que la « plaisanterie » du ministre de l’intérieur s’inscrivait bien dans ce cadre là car elle a fait rire les tiers présents (même Amine …) et elle a donc été plus que validée. Donc, cela confirme bien que nous n’avons pas à faire à la seule « blague » d’un individu, mais, bien à un système de pensée d’un groupe dans un contexte éminemment politique. A ce titre là, exiger la démission du ministre revient tout simplement à se tromper de cible car c’est bien tout un système de pensée « décomplexé » qui est, ici, en cause.

Et puis, pour finir, le plus grave. C’est la véritable fin de la séquence à coté de laquelle passe sans la voir les auteurs de l’article du Monde. Pour « présenter ses regrets », ce qui en langage « langue de bois » signifie pour s’excuser sans vraiment dire que l’on s’excuse, Brice Hortefeux n’a rien trouvé de mieux à faire que d’aller participer, avec force caméras et journalistes et en tant que ministre de la République, à une manifestation éminemment religieuse qui était la cérémonie de la fin du jeûne musulman. Il y a là un complet reniement de la loi de 1905, par un ministre d’Etat. C’est à ce titre là que sa démission doit être exigée. Ou alors, selon le principe de l’égalité républicaine, il faudrait qu’il aille assister à des manifestations hindouistes, catholiques, protestantes, judaïques, bouddhistes, shintoïstes, animistes … En effet, n’oublions jamais que la République ne reconnaît aucun culte et, se faisant, elle les reconnaît tous, si tant est qu’ils ne contredisent pas nos lois et notre constitution et qu’ils n’envahissent pas l’espace public et politique.

Là est le véritable scandale. Mais, le pire du pire, réside dans le fait que tous les médias et tout le landerneau politique ont crié haro sur le baudet pour la « blague » lourde du ministre, mais aucune ligne, aucun mot pour dénoncer l’ignominie anti laïque de ce même ministre cautionnée par le président Sarkozy, l’ensemble du gouvernement et tout ce qu’il est convenu d’appeler la classe médiatico politique.

Petit à petit, comme une mithridatisation sournoise, notre société s’habitue et ne réagit plus au poison anti laïque que l’on nous inocule jour après jour.

Il serait temps que le dormeur se réveille.

Hervé BOYER

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