Pourquoi un numéro spécial mai 68 ?

Publié le 29 avril 2008 - par
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Rassurez-vous, vous ne lirez pas, dans ce numéro, les témoignages des stars de 68 dont vous allez être abreuvés, pendant des semaines, à la télévision ou dans les magazines. Pas du libertaire Cohn Bendit, ou du libéral Madelin, constatant, sur les plateaux de télévision, que finalement, aujourd’hui, ils sont d’accord sur l’essentiel, alors qu’il y a quarante ans, ils se tapaient dessus à coups de barres de fer. Pas davantage de ces trotskistes devenus d’honorables élus socialistes, pas plus de ces maoïstes devenus les apôtres d’un libéralisme sauvage. Aucun intérêt, on connaît par cœur.

Certains pensent qu’aujourd’hui les conditions d’un nouveau mai 68 sont largement réunies (l’histoire serait-elle un éternel recommencement ?), que les frustrations et difficultés qui s’accumulent sur un certain nombre de nos citoyens les pousseront à se révolter, à nouveau, contre un monde qui a oublié l’humain pour obéir aux diktats des technocrates bruxellois, des fonds de pension et à la loi du marché.

D’autres le redoutent, parce qu’avides de continuer à se vider le cerveau en se gavant d’inepties télévisuelles, avides de continuer à changer de téléphone portable ou de voiture tous les six mois pour mener plus vite la planète au cimetière, avides de décupler des jouissances individuelles et égoïstes, de se sentir exister dans des replis communautaristes ou régionaux. A moins qu’ils ne soient, plus prosaïquement, des êtres mesurés qui savent que toute révolution, inévitablement, crée des souffrances et laisse des morts et que les héritages en sont toujours ambigus.

A Riposte Laïque, nous avons choisi de publier, avant le raz-de-marée médiatique, un numéro spécial mai 68 composé des témoignages de nos rédacteurs et de nos plus proches collaborateurs. Ce ne sont pas des personnes connues du grand public mais nous avions envie de savoir où ils se trouvaient en 68, et ce qu’ils avaient fait, pour les plus anciens. Pour les plus jeunes, qu’est-ce que ces événements avaient changé dans leur vie ? Quelles évolutions ont pu amener ces personnes, que je connais bien pour la plupart, sans tout savoir de leur histoire, à devenir ce qu’ils sont aujourd’hui : des esprits libres, insoumis, épris de liberté mais en même temps de juste mesure, refusant à la fois les sirènes du tout libertaire et du tout répressif, paradoxalement à la fois héritiers de mai 68 et contestataires d’une partie de cet héritage ?

J’avoue que ma curiosité était grande, quand j’ai sollicité chacun pour cette démarche très personnelle.
Oserai-je vous dire que certains textes m’ont bouleversé, et fait monter les larmes aux yeux ?

Vous les lirez et vous comprendrez très vite que, finalement, malgré leurs « destins » particuliers, malgré leurs itinéraires, parfois fort différents, ce n’est pas vraiment un hasard si ces hommes et ces femmes que rien ne rapproche à priori, qui, pour un bon nombre d’entre eux, ne se connaissaient pas au début de l’aventure de notre journal, se sont retrouvés, se sont trouvés pour chanter ensemble et avec jubilation leurs bonheurs, leurs colères, leurs envies (que l’âge n’a pas émoussées) d’en découdre avec l’hypocrisie, avec la bien-pensance, avec l’arrogance des élites ou des minorités. Tant mai 68 a accouché, sournoisement, du meilleur et de son contraire.

Je les remercie tous du fond du coeur, Anne Zelensky, Maurice Vidal, Christine Tasin, Robert Albarèdes, Rosa Valentini, Roger Heurtebise, Annie Sugier, Pierre Cassen, Mireille Popelin, Jean-François Chalot, Brigitte Bré Bayle, Guylain Chevrier, Gabrielle Desarbres, Radu Stoenescu, Pascal Hilout, d’avoir accepté de faire ces textes magnifiques, si personnels parfois, qui, j’en suis certain, souderont encore davantage cette équipe que j’ai le plaisir d’animer.

Ce n’est pas un hasard s’ils ont su prendre de 68 ce qu’il y avait de meilleur : cet appel à la liberté de parole retrouvée, et cette insolence maintenue face à tous les censeurs. Et rien d’étonnant à ce qu’ils rejettent ce qu’il y a de pire : le sectarisme des groupuscules, leur terrorisme intellectuel, que l’on retrouve aujourd’hui dans de nombreux secteurs de la société dirigés par d’anciens soixante-huitards recyclés par le système.

En adhérant à notre journal, ils n’ignorent en rien les risques encourus, les attaques perfides que nous avons senties lors de notre défense de Fanny Truchelut, ou bien à l’occasion de la sortie du film Fitna.

Mais nous nous reconnaissons dans des personnages comme Cyrano, bien sûr, Voltaire et Jaurès. Qui serions-nous si nous transigions avec la liberté d’expression ? Quels sont nos risques ? De nous voir salis, calomniés, insultés, dans des médias bien-pensants ? Et alors ? Nous avons fait nôtre ce bel aphorisme de Voltaire : « il faut toujours que ce qui est grand soit attaqué par les petits esprits ». Et puis, qu’est-ce que cela pèse, par rapport à ces syndicalistes qui, dans de nombreux pays au monde, risquent leur vie pour défendre leurs droits de salariés ? Qu’est-ce que cela représente, à côté de toutes ces femmes qui se battent pour ne plus subir la dictature patriarcale et religieuse ? N’est-ce pas dérisoire, à côté de ces démocrates, qui risquent leur liberté pour manifester leur opinion, dans des pays totalitaires ?

Nous sommes libres parce que nous n’avons pas besoin de la politique pour manger. Nous n’avons aucun mauvais compromis à faire, aucune raison de mettre de l’eau dans notre vin (quelle horreur !), nous n’avons qu’un devoir, être digne de Jaurès, quand il disait, dans son discours à la jeunesse : « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ».

Nous sommes libres parce que nous ne craignons pas la haine, car, comme le disait si bien le Cyrano d’Edmond Rostand, « la haine est un carcan, mais c’est une auréole. » D’ailleurs, même si, malgré nos efforts, nous ne parvenions pas à changer le monde comme nous le souhaiterions, nous serions encore capables de partager avec lui ce panache :  » Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès ! Non, non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile. »

N’est-ce pas tout cela, le véritable esprit de 68 ?

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