Ramadan ou cours de gym : est-ce au médecin de choisir ?

Publié le 23 septembre 2008 - par - 1 133 vues
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Cela fait sept ou huit ans que ce type de consultation revient tous les ans, ou plus précisément toutes les douze lunaisons. Deux ou trois consultations chaque année sont pour ce motif. C’est un peu au médecin ce que le marronnier est au journaliste. L’argumentation que je développe s’est enrichie d’année en année, mais au fond, elle reste toujours aussi peu comprise.

Une jeune fille d’environ 17 ou 18 ans, en général d’allure moderne, sans voile, en classe de terminale le plus souvent, arrive dans mon cabinet, et me regarde d’un air gêné. Je vais tenter de reconstituer la conversation :

– Docteur, il me faudrait une dispense de gym.

– Ah bon , qu’est-ce qui ne va pas ? (NB je l’ai déjà deviné, mais je pose quand même la question rituelle).

– Rien, tout va bien, mais c’est pour le ramadan, j’ai besoin d’une dispense.

– Mais, je croyais que pendant le ramadan vous deviez jeûner , je ne savais pas qu’il vous était également interdit de faire du sport ?

– Non , ce n’est pas interdit , mais les cours de gym sont en fin d’après midi , et je fais des malaises parce que je n’ai rien mangé.

– Qu’à cela ne tienne , il vous suffit d’emporter un casse-croûte dans votre cartable , que vous mangerez en cachette si vous avez peur qu’on s’en aperçoive, et vous n’aurez plus de malaise en cours de gym !

– Oui, mais c’est que je ne veux pas rompre le ramadan.

– Vous savez, dieu (ou les dieux) , s’il existe (ou s’ils existent) , a probablement bien d’autres préoccupations que de se mêler de ce que vous mangez et de l’ heure à laquelle vous le mangez !

Elle se renfrogne un peu :

– Ça m’est égal, je ne veux quand même pas rompre le ramadan .

– Mais à ce moment là , pourquoi ne dîtes-vous pas à votre prof de gym que vous vous sentez mal à cause du ramadan et que vous ne pouvez pas faire d’efforts sportifs ?

– Je l’ai déjà dit à mon prof de sports, il m’a dit qu’il serait d’accord, à condition que j’amène un certificat médical !

Je maugréais in petto :  » encore un dégonflé qui refile la patate chaude à quelqu’un d’autre  » , et je répondis à cette jeune fille :

– Oui , mais nous sommes dans une République laïque, la loi est la même pour tous quelle que soit la religion, les cours de gym sont obligatoires pour tous les élèves, et ne peuvent en être dispensés que les malades !

– D’accord, me dit-elle, mais faire des malaises, c’est une maladie, non ?

– Mais le traitement, efficace dans 100% des cas, n’en est pas une dispense de sports, mais un casse-croûte préalable aux sports ! Vous me demandez de faire une dispense de gym pour cause de maladie alors que c’est pour une raison religieuse. C’est interdit par la loi. Ce serait un faux certificat.

– Ce n’est pas pour une raison religieuse, c’est pour des malaises.

– Peut-être, mais ces malaises ont une cause religieuse. Dans quelques années, quand vous aurez du travail, vous n’allez pas demander au médecin un arrêt de maladie pendant toute la durée du ramadan ? Il y a 1 800 000 musulmans en France, s’ils se mettaient en arrêt de maladie pour cause de malaises provoqués par le ramadan, à mille euros les indemnités mensuelles d’arrêt de maladie, ça ferait 1 milliard 800 millions d’euros de dépenses supplémentaires pour la sécurité sociale ! Ceux qui ont besoin réellement de manger pour travailler correctement mangent malgré le ramadan. Vous ne voudriez pas prendre à 18 heures un avion piloté par quelqu’un qui n’aurait rien mangé depuis 7 heures du matin? Ce serait l’accident assuré. Pour la même raison, vous ne vous feriez pas opérer à 18 heures par un chirurgien à jeun depuis 7 heures. Vous n’iriez pas les accuser de rompre le ramadan. Dans le monde moderne , les obligations de sécurité l’emportent sur des règles religieuses.

– Oui, mais là, ce n’est pas un arrêt de travail, c’est juste une dispense, ça ne coûte rien à la sécurité sociale puisque je suis lycéenne et pas salariée !

– Peut-être, mais c’est quand-même un faux certificat que vous me demandez. Le code de déontologie, dans son article 28 (NB article R.
4127-28 du code de la santé publique), stipule que : « La délivrance d’un rapport tendancieux ou d’un certificat de complaisance est interdite. »

http://www.conseil-national.medecin.fr/?url=deonto/rubrique.php

Finalement, ajoutais-je, vous me demandez de contrevenir aux règles déontologiques auxquelles je suis légalement tenu, afin que vous, vous puissiez observer vos règles religieuses. Pourquoi donc irais-je enfreindre mes propres règles afin que vous puissiez suivre les vôtres ? Pensez-vous que les miennes valent moins la peine d’être suivies que les vôtres ?

– Euh, non…

– Bon, alors je ne vous donnerais pas ce certificat, si d’ailleurs vous tenez tant que ça à respecter le ramadan, vous ne vous formaliserez pas d’une mauvaise note en sports…

Bien entendu, je ne lui fis pas payer la consultation, nonobstant le temps qu’elle me prit. La sécurité sociale n’a pas a rembourser ce genre de choses !…

Quelques réflexions peuvent être tirées de cette anecdote.
Comment un professeur de sports d’un lycée laïque a t-il pu refiler ce problème au médecin, afin de ne pas avoir à s’en occuper lui-même ? Il lui aurait été pourtant simple d’informer cette élève que la loi rendant les cours de sports obligatoires est la même pour tous et toutes, quelle que soit la religion, et, que dans une République laïque, la loi républicaine est supérieure à n’importe quelle considération ou règlement religieux. Se défiler ainsi de ses responsabilités est regrettable pour un membre du corps enseignant.

Que signifie en réalité l’attitude de cet enseignant ? Au fond, il trouve probablement très peu acceptable cette hyperreligiosité qui empêche une élève de suivre normalement son cours. Mais néanmoins, ayant peur de se faire accuser de discrimination, il part du principe qu’il vaut mieux un  » accommodement raisonnable  » comme ceux qui sont chers aux canadiens. Néanmoins, il ne veut pas non plus laisser penser qu’il ne respecterait pas la laïcité, et il sait très bien que les accommodements raisonnables n’ont pas de fondements légaux en France.

Il trouve donc une échappatoire en supposant donc que le médecin sera trop heureux de faire un « accommodement raisonnable sauvage » à type de certificat de complaisance, qui lui fera gagner 22 euros (partant du principe communément admis que le corps médical est essentiellement motivé par l’appât du gain !). Ainsi, le prof de gym s’imagine qu’il n’aura pas à se  » mettre les mains dans le cambouis  » …

Cette peur d’être à l’origine d’une discrimination est d’ailleurs non fondée : en effet , si les discriminations liées par exemple à la couleur de peau ou au sexe sont scandaleuses et doivent être combattues, on est dans le cas précis dans une forme d’autodiscrimination. En effet, c’est par son intransigeance religieuse que cette élève ne peut pas faire normalement ses cours de sports.

C’est à elle de faire un accommodement raisonnable avec les exigences de la vie en société, en rompant le ramadan deux fois par semaine avant son cours de gym, et non à la société de lui faire un traitement de faveur ! De même qu’une femme voilée n’a que des chances infimes de trouver un travail par rapport à une femme qui ne l’est pas ; c’est elle-même qui s’autodiscrimine et non pas la société , quoi que pourrait en penser la HALDE.

Enfin se pose effectivement le problème de la sécurité du travail chez les personnes qui respectent le ramadan. Pour un travailleur de force , le jeûne prolongé entraîne nécessairement une diminution des performances physiques, qui deviennent très faibles à partir de trois heures de l’après-midi. Est-ce à ses collègues de travail d’assumer la part de travail qu’il ne peut plus physiquement assurer ? S’il a lieu en période de canicule, le ramadan fait courir au travailleur physique le risque de déshydratation . S’il a lieu en plein hiver , le risque est celui de malaise hypothermique. Pour ceux qui utilisent des machines dangereuses, la déconcentration liée à l’hypoglycémie peut faire commettre des erreurs lourdes de conséquences.

Enfin, pour les travaux nécessitant une haute concentration intellectuelle (pilote d’avions, chirurgiens, médecins, ingénieurs etc.) la perte d’efficience intellectuelle liée au jeûne peut aboutir également à des catastrophes ou des erreurs graves .

Il serait souhaitable que toutes ces catégories de travailleurs , si elles veulent vraiment suivre strictement le ramadan, prennent, par souci de sécurité, leurs congés annuels pendant celui-ci, quand bien même il tomberait pendant un mois peu propice aux vacances.

La liberté religieuse, comme toutes les autres libertés, comprend deux aspects : c’est certes pouvoir faire ce qui ne nuit pas à autrui, mais c’est aussi le fait d’exercer d’incessants choix existentiels, parfois résumés par l’adage populaire  » on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre  » .

L’individu libre agit en prenant soin de ne pas nuire à autrui, mais sa dignité de citoyen fait qu’il se doit d’assumer en totalité la responsabilité des conséquences, même désagréables pour lui, de ses choix existentiels. L’amateur de voitures de luxe qui se retrouverait dépourvu d’argent après avoir acheté un coûteux cabriolet , et ne pourrait plus ensuite se payer comme logement qu’un taudis, serait mal fondé à réclamer de meilleures conditions de logement , et à demander à la commune de financer la cantine de ses enfants !

Cette lycéenne, en tant que citoyenne libre de France, est parfaitement en droit de faire le ramadan (à supposer qu’il ne s’agisse pas d’une contrainte imposée par sa famille). Mais cette liberté, qui est, pour cette lycéenne, l’exercice d’un choix existentiel, n’a aucun sens si cette adolescente n’est pas obligée d’assumer les conséquences pour elle-même de ce choix existentiel (impossibilité de faire la moindre activité sportive et donc, mauvaises notes à répétition en gym pendant la durée du ramadan).

En cela, les « accommodements raisonnables » sont la négation même de la liberté, en ce qu’ils privent l’individu d’une composante essentielle de sa liberté, qui est d’avoir à assumer pleinement les conséquences de ses choix existentiels. Le professeur de sport, qui donnerait des bonnes notes fictives dans un souci de « ne pas discriminer », le médecin qui établirait une dispense de sport pour des raisons religieuses en faisant croire qu’il s’agit de raisons médicales, le politicien qui souhaiterait instituer des exemptions temporaires de sport pour raisons religieuses, loin d’agir avec humanité, priveraient cette adolescente d’un apprentissage essentiel dans la vie humaine : l’apprentissage de ce qu’est réellement un libre choix .

Docdory

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