Réflexions d’un ancien instituteur, héritier des « hussards noirs » de la République

Publié le 2 janvier 2008 - par
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Monsieur Sarkozy vient publiquement d’affirmer son souhait de remettre la religion au cœur de la cité, contredisant la Constitution qui affirme que la France est une République laïque.

Le président souhaite que les croyants pèsent sur la société au nom d’une morale religieuse plus à même, selon lui, de conduire les Français au « bonheur » : « la désaffection des paroisses rurales, le désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénurie de prêtres n’ont pas rendu les Français plus heureux (discours prononcé le 20 décembre 2007, à Rome). » Il dénonce l’incapacité des enseignants : « dans la transmission des valeurs, dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. » Il dénonce dans le même discours : « la morale laïque [qui] risque toujours de s’épuiser ou de se changer en fanatisme quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini. »

Ces paroles sont outrageantes pour les enseignants, et inquiétantes pour l’avenir de l’institution scolaire publique aujourd’hui dégagée de l’emprise des religions. Les instituteurs et les professeurs sont chargés « d’instituer » les écoliers dans la société républicaine qui ne reconnaît que des citoyens libres et égaux. Les déclarer inaptes à transmettre les valeurs humanistes est injurieux, à moins que l’on ne veuille ouvrir la porte de l’école aux dogmatismes et aux vérités révélées apportées dans les classes par les curés, les pasteurs, les imams, les rabbins et autres prêcheurs.

Nous récusons cette analyse d’un autre temps de M. Sarkozy, dictée à la fois par l’aveuglement d’une vision idyllique de ses années de catéchisme, et par sa méconnaissance de l’enseignement public qu’il n’a jamais fréquenté. Mais peut-être s’agit-il là du combat de M. Sarkozy pour restaurer un ordre clérical que l’on croyait cantonné aux seuls pays sous la domination des Eglises. S’il avait lu Ferdinand Buisson (1841-1932), ancien ministre de l’enseignement et prix Nobel de la Paix, il aurait su que l’ « on ne fait pas un républicain comme on fait un catholique : pour faire un républicain, il faut prendre l’être humain si petit, si humble qu’il soit, et lui donner l’idée qu’il faut penser par lui-même, qu’il ne doit ni foi ni obéissance à personne, que c’est à lui de chercher la vérité et non pas à la recevoir toute faite. »

La première des libertés de l’homme, c’est la liberté de pensée. C’est elle qui place l’individu au centre de la société humaine comme une entité douée d’intelligence et de sens, et non comme membre d’un communauté. Cette liberté de pensée est la clé qui ouvre la porte de toutes les autres libertés. C’est tellement vrai que tous les régimes autoritaires et toutes les religions tentent de bâillonner ceux qui s’en réclament, en les traitant au mieux de déviationnistes et au pire d’hérétiques. On connaît la conséquence : le goulag pour les uns, le bûcher pour les autres. « Je pense, donc je suis : c’est le premier principe de la philosophie que je cherchais » disait Descartes (Discours de la Méthode).

L’attitude du président de la République est affligeante, consternante de populisme. Il fait honte à notre pays par la mise en scène habilement médiatisée de ses frasques. Il suffit de lire les journaux étrangers pour prendre la dimension du regard goguenard porté sur la France et les Français aujourd’hui. Oui, j’ai honte pour mon pays, autant par l’attitude scandaleuse et vulgaire du président, que par celle de ceux, de droite, de gauche, du centre, qui le suivent comme des chiens affamés de pouvoirs et de prébendes.

Alors, devant la promesse d’un avenir « heureux », je fais mienne cette sentence de Spinoza (1632-1677) : « L’homme libre, qui vit parmi les ignorants, s’applique autant qu’il peut à éviter leurs bienfaits. »

Michel Verrot

Caluire (Rhône)

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