Réforme de la radio-télé publique : ne pas sous-estimer les points négatifs

Publié le 12 janvier 2009 - par
Share

Je n’ai plus la télévision depuis 22 ans et ne vais donc pas comparer ce qu’est devenue la télé publique à celle que j’ai connue, et à laquelle j’ai consacré 37 années de ma vie professionnelle (1). Je veux simplement dire que je me suis immédiatement réjoui, comme Gabrielle, de l’annonce du projet de suppression de la publicité à la radio-télévision publique puisque j’ai toujours lutté contre sa présence sur ses chaînes. Tout de suite aussi, cependant, je me suis inquiété de l’absence, dans le projet annoncé, d’une garantie de financement par la redevance ou l’impôt. Aujourd’hui cette garantie n’existe toujours pas vraiment.

http://www.ripostelaique.com/Pour-une-television-publique-de.html

J’ai vite compris aussi qu’il y avait bien, dans le projet sarkozien, ce que dénonçaient ses adversaires : une volonté d’augmenter les revenus de la pub chez les amis du Président propriétaires des chaînes privées. Le souci économique et affairiste a d’ailleurs toujours compté plus que les préoccupations culturelles et démocratiques dans les limitations de la publicité sur les écrans du service public. Deux amis et moi le disions dans « Le Gâchis audiovisuel » (2), un livre édité en 1986 : face à la volonté d’introduire et de développer la publicité à la télévision publique « l’hostilité de la presse écrite a joué un rôle de frein autrement efficace que celle des défenseurs du service public ».

Quatre ans plus tôt, dans « Faut-il achever la télévision française ? », un article publié par « Les Temps Modernes » (3), nous disions déjà combien la publicité influençait négativement les programmes, faisant des télespectateurs des « cibles » commerciales.

Nous attirions l’attention sur un dispositif aggravant : « L’éclatement de l’ORTF accéléra considérablement le processus : par le jeu d’un mécanisme qui curieusement ne fait pas partie de la loi, mais relève d’un simple décret d’application, la régie qui perçoit les recettes publicitaires (la RFP) est divisée en deux (TF1 et Antenne 2). C’est donc concurrentiellement que les deux sociétés de programmes font appel aux annonceurs alors que ces recettes publicitaires constituent à partir de 1973 la majeure partie de leurs ressources : en 1981, 57,5 % pour TF1 et 53 % pour Antenne 2 ».

Nous disions aussi, au même endroit, le « mauvais choix » de la Gauche, qui n’envisageait plus la suppression de la publicité, alors qu’elle avait été prévue par le PC et le PS dans le programme commun qu’ils avaient signé en 1972. Nous précisions : « La véritable indépendance financière et l’éloignement des affairistes ne pourra à notre sens se réaliser que si l’on adopte pour objectif d’aboutir à moyen terme à un financement complètement dégagé de la publicité. Cela ne peut se faire en un jour, et cela suppose une augmentation importante des recettes apportées par la redevance. Comme celle-ci, sous sa forme actuelle, nous paraît une taxe particulièrement injuste, la régression des recettes publicitaires ne pourrait aller de pair qu’avec une réforme de la redevance qui prendrait en compte le niveau de revenu des usagers ».

On remarque trop peu deux évolutions très négatives de ces dernières années. Sur France-Inter la publicité est désormais mélangée aux programmes, même à l’heure des informations comme dans les radios totalement commerciales. Par ailleurs Gabrielle Desarbres dit ceci :
« quand la droite est revenue au gouvernement au milieu des années 90, une loi a imposé un quota de chansons françaises » ce qui, dit-elle, a entraîné « une véritable renaissance de la chanson française ».
Curieuse référence dans le contexte actuel ! Le moins qu’on puisse dire est que le moteur de la renaissance n’a pas duré longtemps :
dans le domaine de la chanson, France-Inter est en train de devenir une chaîne anglophone… avec quelques espaces concédés de temps en temps à la chanson francophone. Ponctuer leurs émissions de chansons en langue anglaise ne gène même pas les très sérieux journalistes qui font de belles émissions sur le Patrimoine national. Sur ce point au moins, je pense comme Gabrielle qu’il y a peut-être « chez ces professionnels de la culture et des médias », « un profond mépris pour le peuple ».

Mais là où Gabrielle se trompe gravement c’est dans son appréciation de l’article de la loi qui prévoit la nomination des futurs PDG des chaînes radio et télé par le Président de la République. Une fois de plus ce sont les mauvaises habitudes des prédécesseurs qui font référence. Gabrielle écrit en effet ceci : « il faut être singulièrement naïf ou de mauvaise foi pour croire que l’Élysée même avant Sarkozy ne suivait pas de très près la nomination du Président du CSA, de ses membres et du Président de France Télévision. » Si l’Élysée « de droite » ou « de gauche » intervenait pour faire nommer ceux qui, selon les termes de la loi ne dépendaient pas de lui, c’était tout simplement scandaleux. Une détestable habitude à ne pérenniser à aucun prix. Ce sont les protections contre ces abus qui auraient dû être imaginées dans la réforme si elle avait été envisagée démocratiquement.

Elles doivent être imaginées dès maintenant pour le régime à mettre en place quand les sarkoziens auront fini de saccager les biens communs des français, dans le domaine de la radio-télévision comme dans tous les autres. Ne regardez pas trop, Gabrielle, la médiocrité de la « Gauche » à la télé ! Ses démissions passées comme l’absence en son « programme » d’un projet démocratique alternatif au sarkozisme ne doivent pas nous masquer les nécessités de l’avenir. Au début des années 70 le petit syndicat CFDT où je militais tentait de faire partager son exigence d’un service public de l’audiovisuel DOUBLEMENT indépendant : des pouvoirs politiques ET des puissances économiques et financières. Compte tenu des problèmes d’une gravité sans précédent que vont avoir à résoudre les prochaines générations, un tel outil audiovisuel sera plus indispensable que jamais.

Pierre Régnier

(ancien Secrétaire national du syndicat CFDT de la radio-télévision de service public)

(1) Je ne me prive pas pour autant, depuis ces dernières années, de regarder des extraits vidéos rediffusés sur Internet, telle cette réconfortante émission d’Arte vivement conseillée par Riposte Laïque dans son numéro 68 (voir la rubrique « A lire à voir » de ce numéro)

(2) « Le Gâchis audiovisuel » par Jean-Jacques Ledos, Jean-Pierre Jézéquel et Pierre Régnier (éditions Ouvrières 1986), prochaînement ré-édité par L’Harmattan. De Jean-Jacques Ledos on peut lire aussi « L’âge d’or de la télévision » (L’Harmattan, 2007). De Jean-Pierre Jézéquel : « La télévision » (éd. La Découverte, 2005, en collaboration avec Régine Chaniac).

(3) « Les Temps Modernes » n° 429, avril 1982 : « Faut-il achever la radio-télévision française ? » par J.P. Jézéquel, J.J. Ledos et P. Régnier

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.