Réponse à Monsieur Serge Poinsot, maire de Vigneux

Publié le 24 juin 2008 - par
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Monsieur le Maire,

Vous avez, sinon le mérite de l’indignation, du moins celui de la sincérité de cœur, qui vous fait ressentir comme particulièrement instructif le pouvoir que nous aurions d’« écrire tant d’inepties en nous drapant si maladroitement de nos plus beaux principes républicains ». Admettons ! Mais ajoutons, sans attendre, que si ces principes sont « républicains », ils ne sont pas « nôtres » : ils appartiennent à chaque citoyen, c’est-à-dire à vous comme à moi. Et c’est d’ailleurs parce qu’ils nous concernent l’un comme l’autre que nous sommes en désaccord sur la façon dont nous les pensons et les vivons. Que ce serait-il produit si « ce tournoi de basket féminin révélant un manquement aussi grave aux règles d’utilisation d’une structure publique » était resté à l’écart des médias ? N’aurait-il pas eu lieu ?

Certes, vous avez eu le courage déontologique de prendre « les dispositions nécessaires pour annuler l’événement », et nous agréons votre décision. Ce qui nous inquiète, cependant, c’est la réalité de ces initiatives communautaristes, qui ne se cantonnent point – et vous le savez – à votre commune. Est-ce parce que nous sommes capables de répéter cela dans nos articles que nous vous donnons l’impression d’être assaillis de « délires obsessionnels » qui nous font « projeter nos fantasmes islamophobes et nos anachronismes géopolitiques dans nos banlieues » ?

Monsieur le Maire, le « délire » est « l’état d’un malade qui émet des idées fausses, en totale opposition avec la réalité ou l’évidence, généralement centrées sur un thème personnel » (Petit Robert) : « idée fausse » la préparation d’un tournoi féminin interdit aux hommes, ou « réalité objective » ? « Obsessionnelle » notre lutte pour la défense des valeurs républicaines – qui sont aussi les vôtres ? Savez-vous qu’une obsession désigne « l’état de celui qu’un démon possède », et, qu’à ce titre, pareille accusation adressée à un laïque devient, ipso facto, sans objet ?

Quant à nos « fantasmes islamophobes », les voilà annihilés par le réel, car si les fantasmes peuvent habiter une conscience qui cherche à échapper à l’emprise de la réalité, l’islamophobie habite aujourd’hui la conscience de ceux qui refusent le déni de réalité : si l’on parle d’islamophobie, c’est parce que l’on parle de l’islam, et si l’on parle de l’islam, c’est parce que l’islam fait parler de lui. Et pourquoi donc ? Parce que cette religion est nouvelle en France ? Si l’on pouvait se contenter d’une réponse affirmative, où serait le problème ? Vous-même n’ignorez pas que la réponse est ailleurs, et notamment dans l’anachronisme entre tel ou tel précepte islamique et les lois de la République, sauf à préférer, entre autres, la supériorité « essentielle » de l’homme sur la femme, et, par suite, l’obligation faite à cette dernière de porter le voile – puisque, jusqu’à preuve du contraire, nous ne rencontrons pas, dans nos villes et nos campagnes, d’hommes voilés.

Et vous savez cela mieux que personne, vous qui, en tant qu’homme de terrain – invitez le « plumitif » que je suis à quitter son confort théorique pour « se frotter aux réalités sociales et citoyennes de la France ». Et vous ajoutez : « non pas des banlieues, mais de la France d’aujourd’hui ». Pourquoi ? Interdiriez-vous de « montrer les banlieues du doigt », comme conseillait de le faire Martine Aubry, lorsqu’elle était ministre de l’Emploi de la Solidarité ? Et si la France d’aujourd’hui devenait peu à peu la France des banlieues ?

Je vous entends déjà déceler en cette phrase la marque indélébile de nos obsessions fantasmatiques à l’égard de l’islamisation de notre pays ! La carte de France a beau apparaître, depuis 2002, en vert pâle sur le planisphère des religions, peu vous en chaut ! Le Parlement européen a beau se réunir pour décider de l’implantation des mosquées sur le sol européen, cela ne vous trouble point : vous préférez que je rencontre « l’Association Culturelle des Musulmans de Vigneux », car, écrivez-vous, « les femmes et les hommes qui la composent seront, à n’en pas douter, ravis de m’expliquer leur attachement à la République et à ses valeurs ». Si aucun d’entre eux n’est affublé de tenues islamisantes, c’est vous qui avez raison, Monsieur le Maire. Mais comme vous affirmez que dans votre commune, « la laïcité se construit jour après jour dans le respect des identités de chacune et de chacun », j’ai quelques doutes.

Sur ce dernier point, d’ailleurs, permettez-moi de vous dire que vous avez tort, car vous donnez implicitement raison aux revendications identitaires, tout aussi « respectables » que l’identité de chacun. Que serait, en effet, le respect d’une identité dont on refuserait les revendications identitaires ? C’est parce que le fondamentalisme religieux n’hésite pas à occuper tous les interstices de la loi républicaine que vous devez avoir le courage d’inverser votre phrase : ce n’est pas à la laïcité de se construire jour après jour dans le respect des différentes identités, mais aux différentes identités de se construire jour après jour dans le respect de la laïcité.

En conséquence, ceux qui acceptent de vivre en France, y compris le Français de souche, n’ont pas à « aimer » la République – comme vous le précisez – mais à la « respecter » : le respect se commande ; l’amour ne se commande pas. Le respect « regarde en arrière » : ce qu’il voit est notre histoire, et tant mieux si cette histoire peut être aimée. Il n’empêche que l’amour regarde ailleurs, notamment vers l’éternel : « je t’aimerai toujours ! ». C’est beau, n’est-ce pas, mais c’est hors du temps, et nous sommes dans le temporel !

Pour autant, je ne doute point de vos efforts en matière de défense de la République. Mais si vous utilisez le mot « défense », c’est bien parce qu’il y a « attaque » : d’où vient cette attaque ? Des juifs ? Des chrétiens ? D’une ou de plusieurs des dix-sept ethnies peuplant votre commune ?

Vous nous demandez de ne pas avoir peur : « La banlieue – écrivez-vous – ce n’est pas aussi terrible que cela »… Soit ! Mais l’adverbe « aussi » dit bien que c’est déjà « terrible » : l’actualité récente nous l’a, par deux fois, clairement montré. Si, dénoncer les raisons qui font de nos banlieues d’authentiques poudrières, c’est « jouer la carte du populisme laïque », alors est populiste toute conscience capable de dire ce qui est. Finkielkraut serait-il populiste pour avoir porté le jugement de valeur que l’on sait lors du soulèvement des banlieues de novembre 2005 ?

Ce que vous qualifiez de « manichéisme outrancier » dans lequel nous nous complairions n’est en réalité que l’affirmation claire de ce qui nous paraît digne ou indigne d’être. Que nous puissions nous tromper sur tel ou tel point, évidemment ! Mais se trompe également celui qui dit que nous sommes dans l’erreur, voire dans l’extrémisme, lorsque nous ne cessons de répéter que la charia avance en France comme en Europe.

Ouvrez les yeux, Monsieur le Maire : la force de l’islam sur notre sol est telle qu’elle sous-tend vos propres écrits ! Vous dites, par exemple, que « l’individu-citoyen, coupé de ses allégeances primaires n’existe plus. C’est un mythe qui n’est plus opératoire de la Nation France ».

Savez-vous qu’en disant cela vous reconnaissez vous-même que la « Nation France » a changé parce qu’elle porte désormais en son sein des individus-citoyens qui refusent de couper le cordon ombilical avec la nation d’origine – ce qu’au demeurant l’on peut comprendre, car la nation d’origine, c’est le sol et le sang ? Or, vous n’employez pas l’image du cordon ombilical : vous parlez d’ « allégeance », ce qui est plus lourd encore de signification. L’ « allégeance », en effet, signe « obligation de fidélité et d’obéissance à une nation » qui, en l’occurrence, n’est pas la nôtre. D’où les conflits qui nous guettent ! Et ce n’est pas tout, car les « allégeances primaires » rendent lige de valeurs reçues dès le berceau comme vérités intangibles. Et voilà pourquoi vous ajoutez que « la construction de l’identité nationale ne se décrète pas, elle se construit au travers d’un processus de socialisation plus complexe que par le passé ».

Ce processus est d’ailleurs si « complexe » que vous l’associez, de façon pertinente, au mot « défi » : « Il est sans doute là – écrivez-vous – le véritable défi de la République française ». Mais en ajoutant qu’il s’agit de « comprendre que les liens particuliers fortifient le lien général au lieu de l’affaiblir », vous commettez la même erreur que celle signalée plus haut, puisque ce ne sont pas les liens particuliers qui fortifient le lien général, mais bien le lien général qui fortifie les liens particuliers !

Si vous acceptez de suivre mon raisonnement, vous ne pouvez plus m’accuser de « stigmatiser une appartenance religieuse en l’opposant à la citoyenneté française », car c’est cette même appartenance religieuse qui s’oppose à la citoyenneté française, comme le montre la longue litanie des dérogations musulmanes à la loi française, à commencer par la polygamie et la répudiation !

Que la République soit « une pédagogie », oui, mais après application de ses lois, non pour les appliquer ! Qu’elle ne soit pas « un dogme », je n’en suis pas si sûr : « Liberté, Egalité, Fraternité – écrivait Hugo – ce sont des dogmes de paix et d’harmonie » !

De même, j’ai appris à me méfier des vertus du dialogue, car le dialogue n’a de sens qu’entre pairs. Nous sommes tous deux « pairs de France », Monsieur le Maire : nous pouvons dialoguer grâce à un socle axiologique commun. Dans le cadre démocratique qui est le nôtre, la contradiction dynamise le débat d’idées si, et seulement si, le débat d’idées est ce cadre démocratique à même de prévenir les périls pour tous. Car il ne peut y avoir d’idée démocratique que d’idée étayant la démocratie, dont le cadre autorise précisément l’expression. Dans le cas contraire, nous ne travaillons plus sur le contradictoire inhérent au débat démocratique, mais sur le contraire de la démocratie – qui engendre les violences dont regorge l’Histoire ! Or, dois-je vous rappeler que l’islam est une théocratie, et qu’à ce titre, les difficultés iront croissant par le nombre de théocrates que nos démocraties ne manqueront pas d’accueillir ?

Evidemment, vous allez m’objecter qu’il n’y a là qu’« abstraction philosophique », et que la tolérance et la laïcité ne doivent pas relever seulement de cette dernière mais aussi « s’imposer naturellement par le dialogue et le respect d’autrui ». Oui, Monsieur le Maire, à cette nuance près qu’aucun dialogue ni aucun respect ne s’impose « naturellement » : « dialogue » et « respect » s’inscrivent dans des cultures, et les présupposés de chaque culture peuvent rendre impossibles et le dialogue et le respect.

Un regret, cependant, si vous le permettez : celui de n’être pas le « zorro laïcisant » que vous évoquez dans votre lettre, car les problèmes qui sont les nôtres seraient réglés depuis longtemps avec la maestria que l’on sait !

Croyez, Monsieur le Maire, en l’assurance de mes sentiments distingués.

Maurice Vidal

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