Retour sur les émeutes de 2005 : Autain, Bégaudeau, Hatzfeld ou les «cireurs de banlieues»

Publié le 31 janvier 2011 - par
Share

L’expression « cireur de banlieue », je ne l’ai pas inventée, ce sont des internautes qui l’ont promue, et ils ont eu raison de le faire. Un « cireur de banlieue » désigne un bien-pensant ayant fait son fond de commerce d’une exaltation de la racaille, allant souvent jusqu’à des degrés inouïs de caricature angéliste et d’inversion des valeurs.

En tout cas, le fond du discours est toujours le même : les racailles (parmi lesquelles, nous le savons, bon nombre de collaboracailles et d’islamoracailles), qui terrorisent des populations entières et commettent les pires agressions sur les personnes plus encore que sur les biens, se voient innocentées de tous leurs forfaits, au prétexte que leurs actes constitueraient la révolte légitime d’une jeunesse défavorisée et stigmatisée, dont notre société, raciste et intolérante, refuserait de méconnaître les talents formidables et l’énergie féconde. Du reste, dans cette idéologie gaucho-fasciste, il y a comme un accent de post-néo-marxisme (qui ferait se retourner le vrai Marx dans sa tombe) : le prolétariat industriel et agricole ayant cessé de devenir la classe rédemptrice, le salut des peuples passerait alors par ces talents supérieurs et cette ÉNERGIE salvatrice, dont nos sympathiques « lascars », improprement appelés « racailles » par les méchants « racistes » ou « réacs », serait les vecteurs et l’incarnation même.

En clair : continuez les garçons, on vous admire et on vous aime ! L’une des plus dignes représentantes de cette idéologie est la sémillante Clémentine Autain, proche de Jean-Luc Mélenchon et du Parti de Gauche, dont il est affligeant de constater qu’elle cache derrière un si beau visage toute la scrofule et les tuméfactions du gaucho-fascisme actuel.

http://clementineautain.fr/2006/10/24/banlieues-un-an-apres-quelle-reponse-politique/

Il suffira de citer quelques lignes de la belle Clémentine au doux minois, pour se rendre compte de l’ampleur de l’usurpation. « La révolte des banlieues doit provoquer un ébranlement de la façon de penser les inégalités et le changement social. Il y a un an, la France a été sidérée par l’embrasement. Trois semaines durant les jeunes ont exprimé leur immense souffrance, leur désespoir. Leur révolte était tellement globale qu’elle n’avait pas encore ses mots. Les formes de la contestation forgée par l’histoire n’étaient pas au rendez-vous : ni mot d’ordre, ni manif, ni délégation. Un cri, une violence, avec comme finalité celle d’exister, d’expirer. Ils vivent ! D’un coup a éclaté au grand jour une réalité insupportable et invisible aux médias, aux bourgeois, aux politiques. C’est ce réveil brutal qui fait mal, provoquant un ébranlement aussi profond que celui qui suivit mai 68. Ainsi donc, ici, l’exclusion territoriale, le racisme, le mépris, la pauvreté, la violence illégitime de l’État, la misère des services publics sont en France même le lot de véritables “parias urbains”. » Ce paragraphe n’est que le début de l’article, le reste est à l’avenant.

Plus démagogique encore, un enseignant aux allures de petit play-boy intello, qui, pour se sortir de sa condition de professeur anonyme, a réussi à vendre des films et des livres (à ne surtout pas voir et pas lire lorsqu’on travaille dans la résistance), a fait tout son beurre en cirant la banlieue : vous aurez reconnu Bégaudeau, l’auteur d’« Entre les murs », qui cache lui aussi derrière une physionomie avenante, toutes les purulences du gaucho-fascisme. Dans un débat mémorable qui l’opposa à Alain Finkielkraut, il exalta, comme Autain, comme Hatzfeld, la formidable « énergie » des jeunes. Brûler des voitures serait admirable, n’est-ce pas ? Puisque c’est une manifestation de la formidable et salvatrice « énergie » des jeunes.

A côté, si l’on poursuit le raisonnement de Bégaudeau, les garçons du Bloc identitaire, qui brandissent l’écriteau « 100 % anti-racaille », seraient totalement privés de cette fameuse « énergie » ? Bégaudeau devrait se méfier, vu le gabarit et la jeunesse des garçons du Bloc Identitaire, je ne suis pas sûr qu’il fasse le poids… Mais passons sur cette digression qui compare deux jeunesses entre elles (et on devine bien entendu laquelle a ma sympathie et laquelle mérite toute ma haine légitime) ; je laisse le lecteur visionner cette vidéo qui circule sur YouTube où l’on voit un Bégaudeau plus melliflue que jamais, distillant sa bonne parole poisseuse et vendant son image de poupée masculine.

http://www.youtube.com/watch?v=zfPlfiCyf0w

Et puis, et puis, et je l’ai réservé pour la fin, il y a Marc Hatzfeld, l’auteur du « Petit traité de la banlieue » (Paris, Dunod, 2004), un « spécialiste », un « expert » présenté tantôt comme un sociologue tantôt comme un ethnologue. Quoique peu connu, il s’est distingué en novembre 2005 en publiant une tribune dans Le Monde.fr, intitulée, et cela ne s’invente pas, « Je suis une racaille ».

Il suffit de citer la conclusion de cette tribune pour repérer toute l’hypocrisie du bobocrate planqué dans son confort parisien ou provincial (peu importe), notamment cette phrase initiale où il avoue à demi-mot qu’il ne vit pas en banlieue, mais que, s’il y vivait, il aurait rallié le formidable élan mystique de cette jeunesse pleine d’« énergie ».
Voici ce qu’il écrit. « Je dois dire que si j’en étais, j’aurais la colère moi aussi, je partagerais leur révolte face à cette alliance de l’injustice installée et des effets du spectacle. Viendra-t-il un jour une personnalité politique pour revendiquer que les gens des cités en général et ceux qui viennent de loin en particulier sont avant tout non pas un problème mais une ressource démographique, d’imagination, de culture, d’audace, de compétences, qu’ils sont une richesse considérable et qu’ils font partie de l’aventure commune du pays ? Face à ces jeunes garçons qui risquent ce qui reste de leur existence quasi perdue pour faire apparaître leur cité pourrie, leur destin déglingué et leur jeune
vigueur au journal de vingt heures, je suis aussi une racaille, je suis de leur côté non sans inquiétude mais sans hésitation. Après tout, ce sont d’autres révoltes populaires qui ont fait de ce pays un pays
libre et tenté jusqu’à ce jour sans grand succès d’en faire un pays hospitalier et fraternel. »

http://www.lemonde.fr/idees/article/2005/11/10/je-suis-une-racaille-par-marchatzfeld_708648_3232_1.html

Évidemment, dans ce tiercé gagnant des gaucho-fascistes, Hatzfeld contraste quelque peu avec les deux précédents. C’est un monsieur d’un certain âge, au visage buriné et concentré du sage habitué
à sonder les passions humaines. Portant souvent des lunettes, il donne vraiment l’impression de l’expert, du spécialiste à qui il ne faudrait surtout pas en raconter. De ce point de vue, il est plus impressionnant et crédible que Clémentine Autain, une sorte de poupon femelle, ou que Bégaudeau, une sorte de poupée mâle. Mais enfin, comme dirait Brassens, « le temps ne fait rien à l’affaire ».

Pour finir, je dois confesser au lecteur que j’ai trouvé le visage de Marc Hatzfeld en cherchant sur la Toile, comme tout un chacun le ferait. Eh bien, que croyez-vous qu’il m’arriva ? Je tombe sur une interface Google, avec de belles photos en noir et blanc du sophiste, et en cherchant à la droite de l’écran, cela ne s’invente pas, je découvre éberlué la phrase suivante : « Cette photo est également visible dans / université d’été du MEDEF, 27 et 28 août 2008 ». Je clique sur le lien et je redécouvre
mon Hatzfeld en bas du trombinoscope… du MEDEF, effectivement. Que c’est beau, un intellectuel proche du peuple !

http://www.flickr.com/photos/francois_lafite/sets/72157606982274208/with/2812986293/

Paul-Antoine Desroches

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.