Trappes, mon plus mauvais souvenir militant

Publié le 4 janvier 2010 - par - 980 vues
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J’ai été deux fois à Trappes, dans la même salle, y tenir des réunions publiques sur la laïcité. La première fois, en 2004, à l’invitation du Mouvement des Jeunes Socialistes du 78.

Je gardais un souvenir inoubliable d’une première rencontre avec le MJS 78, aux Mureaux, en juin 2003. Je devais débattre avec un responsable de l’Union des Musulmans de Trappes. J’étais venu avec Brigitte Bré Bayle, et un ami socialiste, Jorge Castro. Je m’étais retrouvé à une tribune, en compagnie de la militante voilée Khadija Marfouk, qui passait à l’époque sur tous les plateaux de télévision, et qui se présentait comme universitaire, ingénieur, chef de projet, membre d’Amnesty International et de la commission islam et laïcité de la Ligue des Droits de l’Homme.

Dans la salle, une cinquantaine de personnes, dont quinze universitaires musulmans, qui, tout au long du débat (4 heures 30) reprendront les mêmes thèmes : la France, c’est le pays des Droits de l’Homme, de la liberté, on doit donc pouvoir porter le voile. Ils étaient accompagnés de deux voilées converties de service.

Selon eux, les laïques étaient des racistes intolérants, et les musulmans sont les Juifs du 21e siècle. Le débat avait été particulièrement tendu, les jeunes socialistes étaient divisés, et pas tous préparés à un débat aussi féroce. J’en étais sorti plus déterminé que jamais à en découdre avec ces nouveaux croisés.

Je m’attendais donc, à Trappes, un an après, à tomber dans le même genre de débat. Parmi les autres invités, à la tribune, il y avait Catherine Tasca, ancien ministre PS, à présent sénatrice, David Lebon, à l’époque président du MJS, et Samira Cadasse, de NPNS. Mais le piège se situait ailleurs.

Naïvement, le MJS avait pensé qu’en invitant des groupes musicaux, entre les débats politiques, ils allaient amener les jeunes à s’intéresser à la politique.Idée sans doute louable, mais dès que j’entrais dans la salle, à 14 heures (le premier débat, auquel je devais participer, était prévu à 14 h 30), je compris tout de suite que cela n’allait pas être facile.

Des jeunes, il y en avait plus de 300, autour d’un podium où une musique – que je ne jugerai pas – faisait beaucoup de bruit. Le problème est que ces jeunes, issus presque tous de la diversité, âgés de 10 à 18 ans pour la grande majorité d’entre eux, étaient venus entendre leur musique, et n’avaient absolument pas l’intention d’ écouter des exposés sur la laïcité.

Donc, quand à 14 h 30, l’animateur MJS voulut leur expliquer que la musique devait s’effacer pour le débat sur la laïcité, cela fut compliqué. Les gamins restèrent à leur place, ce qui, manifestement, n’était pas prévu. Quelques amis socialistes étaient venus assister aux débats. Le maire, Guy Malandain, fit une présentation de l’après-midi, et tenta de parler des valeurs républicaines. Cela se fit dans un brouhaha peu respectueux, peu de jeunes écoutait leur maire. Nous avions pris place à la tribune, et je compris rapidement qu’il serait impossible de parler sereinement.

Nous sommes intervenus en essayant de dominer de nos voix ce brouhaha indescriptible qu’entretenait volontairement un certains nombre de jeunes qui s’étaient regroupés aux premiers rangs. Nous avons poursuivi nos prises de parole en ayant l’impression de parler dans le vide. De temps en temps, un d’entre eux posait une question, mais n’écoutait même pas la réponse, nous montrant ouvertement qu’il avait fait son mariole, mais se moquait de la réponse.

Seules deux jeunes filles, elles aussi issues de la diversité, cherchèrent à poser des questions pertinentes, sans qu’elles ne soient écoutées, par ailleurs. Je me dis qu’en parlant d’Anelka, enfant de Trappes, j’allais réussir à les intéresser. Raté ! Le pire fut l’intervention des éducateurs municipaux, qui, au milieu d’un timide rappel à la discipline, se permirent d’engueuler la tribune, se faisant bien sûr applaudir par la salle, pour ne pas être capable d’intéresser les jeunes en situation sociale difficile, et de se mettre à leur portée !

L’arrogance d’une partie de cette génération, leur sentiment d’impunité, leur impolitesse, leur déstructuration et leur inculture me fit penser à ces enseignants qui, tout au long de l’année, ont affaire à des élèves de ce type. Nous avons arrêté le débat au bout d’une heure et demie, sous les sifflets d’une salle hostile. L’assistance était visiblement ravie de se débarrasser des intrus qui avaient perturbé la fête par leur discours d’intellos, et de pouvoir à nouveau écouter les groupes de rap qui s’enchaînaient sur scène.

Je quittais cette réunion effondré par ce que j’avais vu, et entendu. Je croisais Harlem Desir, qui venait faire le deuxième débat, et lui souhaitais bon courage, sans en dire davantage. Ce fut, et cela demeure, mon plus mauvais souvenir militant.

J’eus la chance de revenir à Trappes plus tard, invité par des militants locaux, dont notamment la professeur de philosophie Marie-Laure Segal, une authentique républicaine. Elle avait eu quelques problèmes avec les islamistes, pour un article paru dans « Le Monde Diplomatique », en 2000. Cela lui avait valu des poursuites – qui furent finalement classées sans suite – de la part de l’Union des Musulmans de Trappes.

Il y avait à la tribune, outre Marie-Laure, Zazi Sadou, militante féministe et laïque algérienne, et Evelyne Rognon, syndicaliste enseignante. Je fus très ému par le discours sans concession contre les islamistes de Zazi, que je rencontrais pour la deuxième fois.

J’avais indigné, lors de mon intervention, une écolo locale, caricature de la gauche compassionnelle, qui m’a accusé, depuis la salle, d’attiser la haine, parce que j’avais osé dire qu’on avait le droit, en France, d’être islamophobe, expliquant la différence entre le racisme et la phobie d’une religion, quelle qu’elle soit.

Je fus également, lors d’une de mes interventions, interrompu bruyamment par un secrétaire national Mrap, Henri Pouillot, qui, ne pouvant supporter quelques vérités que j’avais assénées sur son mouvement, et notamment sur le fait que Mouloud Aounit défendait la viande hallal à l’école, chercha un incident, me traita de menteur, et menaça de quitter la salle si je continuais à « insulter son organisation ».

Je lui dis que j’étais prêt à approfondir cette question avec lui à la fin du débat, je continuais mon intervention, et il resta jusqu’au bout (il me serrera la main d’ailleurs lors d’une manifestation parisienne, quelques mois plus tard). J’ai gardé un excellent souvenir de cette réunion publique, où, dans la salle, il y avait des militants et un public respectueux.

Je préfère garder de Trappes ce souvenir militant, plutôt que le premier.

Pierre Cassen

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