Un curieux oecuménisme autour des « Sans Papiers »

Publié le 26 décembre 2007 - par
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La notion de « Sans Papiers » a été promue médiatiquement à la place de celle d’« immigrés clandestins » lors de l’occupation successive de deux églises parisiennes par des Africains : à Saint- Ambroise du 18 au 22 mars 1996 (évacuation demandée par l’archevêché de Paris), puis à Saint Bernard (expulsion le 23 août 1996). Cette notion a pris de la consistance avec la manifestation de solidarité aux « Sans Papiers » organisée à Paris le 1er octobre 1996.

Un mouvement s’est peu à peu construit autour des « Sans Papiers » (« SP ») et contre la circulaire Jospin-Chevènement instaurant des critères de régularisation. D’abord parisien, ce mouvement va se constituer aussi à Toulouse (1999), à Lille et Rouen (2000), à Marseille (2002), etc. Et chaque fois selon des modalités spécifiques.

C’est en région parisienne qu’a démarré ce mouvement. Et le soutien aux « SP » a été d’abord d’ordre religieux : dès février 1997, le Conseil des Eglises chrétiennes revendique des droits pour les « SP ». A partir de 2000, un Réseau catholique va s’organiser progressivement à partir d’une quinzaine de paroisses de Paris, d’aumôneries, de groupes de jeunes et de mouvements proches comme le Secours catholique, le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement (CCFD), la Cimade qui est un service oecuménique aidant les réfugiés et les « migrants économiques » en liaison avec le Conseil Oecuménique des Eglises, la Fédération Protestante de France, l’Eglise Orthodoxe en France, etc. En 2003, ce réseau devient une association type 1901, le « Réseau Chrétiens-Immigrés » (RCI), afin d’agir au niveau socio-politique. D’ailleurs, les 12-15 novembre 2003, le RCI participe activement au Forum Social Européen. Depuis 2004, l’Eglise catholique réitère avec force son engagement en faveur des Sans Papiers et son soutien aux actions du RCI.

Cette approche religieuse de la question des « SP » et de l’immigration est nécessairement compassionnelle : elle renvoie les chrétiens au devoir de charité envers « les Pauvres », ici les immigrés, à l’instar de St Martin partageant son manteau avec un pauvre. La notion de « pauvreté » n’est pas référée au système capitaliste, mais est essentialiste, voire naturelle : les « Pauvres » et les « Riches » sont de tous les temps. A la charité envers les pauvres s’ajoute « l’accueil de l’étranger » enseigné par les Evangiles. Quel a été le débouché politique de cette compassion pour les Pauvres que sont les Etrangers ? A partir de 2005 le RCI en conclut que, pour soulager la misère mondiale, la libre circulation des « humains » à l’échelle du globe est la seule solution pour garantir la dignité des immigrés.

Il préconise d’ouvrir les sociétés occidentales, d’accueillir les immigrés et de partager : « Notre société arrive au bout de sa logique de sacralisation des avoirs, acceptant de faire vivre des êtres humains en sous-hommes plutôt que de repenser la répartition des richesses. Nos frigos sont pleins, nos buffets sont pleins et nous voudrions empêcher des populations qui crèvent de misère de s’en approcher. Quel visage notre société, notre Église, donnent-elles à voir ? » (Revue Parvis, n°31, sept. 2006). L’immigré est le Prochain : le respecter implique par conséquent de respecter sa culture d’origine, ses conceptions religieuses, sociales, normatives, etc. Ce positionnement conduit cette mouvance chrétienne à adhérer à la notion de « laïcité ouverte », c’est à dire la fin de la laïcité, et à s’opposer à la loi contre les signes religieux à l’Ecole (2004). C’est renouer avec la classique hostilité de l’Eglise catholique à la République laïque. Le RCI promeut ses conceptions auprès des instances de Bruxelles. Force est de constater que de nombreux Verts procèdent de cette approche chrétienne sur ces différentes questions.

En région lilloise le mouvement des « SP » a été davantage encadré et tiré par une mouvance complexe liée aux diverses gauches : surtout des éléments de l’extrême-gauche trotskiste, du PCF, de l’anarchisme et de mouvements proches comme le MRAP, la LDH, la Ligue de l’Enseignement, Ras l’Front, les alter-mondialistes, etc. Ici « le prochain » est devenu « le camarade » et « la volonté d’un universalisme chrétien » est remplacée par « l’internationalisme prolétarien » compris non comme « entre-nations », mais comme « mondialisation prolétarienne sans Etats-nations ». Par conséquent tous les travailleurs du monde ont le droit de circuler à l’échelle planétaire, de travailler là où ils veulent, de vivre comme ils le veulent et le cadre national doit être aboli. « Avec ou Sans Papiers, Tous Travailleurs », clamaient toujours le 30 août 2007 le Comité des « SP » du Nord (CSP59) et le réseau qui l’entoure. Base du raisonnement : comme le Capital (les firmes multinationales) va où il veut, les travailleurs doivent pouvoir aller là où il y a du travail. D’ailleurs le CSP59 et sa mouvance associative, politique, syndicale (FSU, CGT, SUD) ont participé aux Comités anti-libéraux contre la Constitution européenne.

Ce positionnement conduit cette mouvance à demander la régularisation de tous les Sans Papiers chaque fois qu’ils en arrivent de nouveaux afin d’« éviter l’exploitation capitaliste qu’est le travail au noir ». Le réseau autour des « SP » associe sciemment la question des « SP » et celle des jeunes issus de l’immigration (« les Banlieues »), via notamment les Verts de Roubaix qui travaillent avec Tariq Ramadan. Pas étonnant que tout ce monde gravitant autour des « SP » ait combattu la loi de 2004 interdisant les signes religieux à l’Ecole et continue à demander son abrogation. Pas surprenant que le porte-parole actuel du CSP59, le sociologue Saïd Bouamama, soit un des concepteurs de l’« Appel pour les Assises de l’anti-colonialisme post-colonial. » des « Indigènes de la République » (mouvement créé le 19 janvier 2005). « L’islamo-gauchisme » lillois qui considère que les immigrés sont « le pôle classe ouvrière » et les Français « le pôle bourgeoisie » du schéma de la lutte des classes, combat ce qu’il appelle « le chauvinisme du modèle bourgeois républicain laïque français ». Cette mouvance autour des « SP » collabore avec la mouvance chrétienne locale, le tout sur un fond « pro-communautariste » et « pro-laïcité ouverte » d’une partie du PS local.

On peut dire qu’en France ces deux configurations de soutien aux « Sans Papiers » et à la régularisation continuelle des immigrés coopèrent tout en gardant leurs spécificités et convergent paradoxalement avec la logique capitaliste néolibérale mondialiste de la libre circulation des capitaux, des marchandises, des entreprises, des travailleurs. Chacune, à sa façon, oeuvre à inculquer la fin de l’Etat-Nation français et de sa République laïque et, ce, au profit d’une vision communautariste d’une France disparaissant pour des Régions devenant des unités territoriales de l’Europe. Ce soutien à la libre circulation des travailleurs à l’échelle planétaire, associé à un rejet de la République laïque de l’Etat-nation français, participe à l’ethnicisation des rapports sociaux et aux conflits inter-ethniques dont les guerres des bandes ne sont qu’une des manifestations. Ce positionnement a contribué au glissement d’une partie importante du salariat vers le FN, puis vers Nicolas Sarkozy aux dernières présidentielles.

Qui veut aujourd’hui défendre la « République laïque et sociale » en France ou ailleurs, ne peut manquer de s’interroger
sur la nécessité de freiner les flux planétaires de main d’œuvre (émigration-immigration),

sur l’impossibilité de régulariser chaque nouvelle vague de « SP »,

sur la nécessité de reposer la question des stratégies de développement des pays sous-développés en refusant la solution du co-développement qui laissent les décisions aux capitalistes des firmes multinationales,

sur la nécessité de l’Etat-Nation comme moyen de la démocratie, de l’Etat social et de l’emploi pour le salariat et les couches moyennes,

sur la défense des cultures nationales qui demeurent le substrat de la socialisation des individus et du vivre ensemble,
sur le chaos généré par la libre circulation totale mondiale capitaliste et qui conduit à empêcher tout contrôle démocratique réel par le peuple.

Pierre Baracca

Samedi 8 septembre, paru dans le numéro 2

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