“Un prophète”, un film-événement à risques pour une jeunesse immigrée en mal d’intégration

Publié le 31 août 2009 - par
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Le long-métrage “Un prophète”, de Jacques Audiard, qui a obtenu le Grand Prix du jury à Cannes, est sorti dans les salles mercredi 26 août. Le film relate l’expérience carcérale de Malik El Djebena (interprété par Tahar Rahim), 19 ans, condamné à six ans de prison. Un groupe de prisonniers corses se chargent de le guider… Depuis Cannes, l’affaire semble entendue : Un Prophète serait un chef d’œuvre du cinéma, et Jacques Audiard selon certains journaux “le meilleur cinéaste français en activité”. Un concert de louanges quasi-unanime, pour un “chef d’œuvre” qui n’est pas sans défauts.

Un film carcéral porté par les brûlots de l’actualité, quoi qu’en dise Jacques Audiard

Si Jacques Audiard dit ne pas avoir voulu faire un film sur la politique carcérale, il arrive à point nommé alors qu’on ne cesse de porter les projecteurs de l’actualité sur les prisons françaises dont on dénonce « l’inhumanité », dans un état d’esprit où la prison est pour certains rien de moins que contraire aux droits de l’homme afin d’obtenir un assouplissement des conditions de détention en oubliant dans cette dérive humanitariste quelque peu les victimes. Mais passons… Il y a aussi la remise d’un rapport de l’administration pénitentiaire sur les suicides en prison qui complète ce contexte qui ne tient en rien du hasard mais bien au fait d’un thème récurrent de l’actualité et vendeur car brûlant.

D’ailleurs, le journal Libération ne s’y trompe pas, qui voit l’œuvre de Jacques Audiard comme un “documentaire d’actualité sur la taule”, qui montre “la promiscuité, la surpopulation, la saleté, le cul, la drogue, la corruption de certains matons, le trafic de tout.” Le film se déroule bien dans l’univers carcéral et pas sans raison, avec son caractère de huis-clos haletant et dépressif, obscène et exaspérant dans un contexte de sensibilisation sans précédent sur ce sujet, un microcosme qui n’a pas été choisi au tirage au sort contre un jardin d’enfants.

Des ex-taulards figurants pour forcer la fiction et une prison comme métaphore de la société

L’aspect réaliste est d’ailleurs soigné à ce point que ce sont d’ex-détenus qui servent le casting pour donner encore plus de crédit à la fiction. Le Parisien juge que “Rarement la prison a été montrée au cinéma avec un tel souci de réalisme”. « Le mélange fonctionne bien, on ne fait pas de différence entre les acteurs professionnels et les ex-taulards. » souligne le réalisateur, comme pour jouer à donner à d’anciens détenus un rôle de transcripteur du message contenu dans le film à destination de la société que vise cette théâtralisation de la prison. D’ailleurs, s’il n’y est jamais question d’évasion, c’est que la prison est comme un état donné qui fait société, dont par essence comme destinée, on ne s’échappe pas.

Tel que le décrit le réalisateur, « Un prophète, c’est la vie en prison, y trouver son identité et y faire sa place ». Entre le clan des Corses et celui des Arabes, Malik choisit d’abord le premier en dépit de ses origines et se retrouve sous la coupe de César (Niels Arestrup) qui lui offre sa protection contre des «missions» criminelles. Puis, il s’acoquine peu à peu avec le camp des Arabes et devient prophète en son pays, la prison.

Si Jacques Audiard se défend d’avoir voulu éviter le côté « fait de société », on ne peut s’empêcher de penser que ce choix de la prison est comme une métaphore de la société française, et en tout cas c’est comme cela que les choses fonctionnent avec un tel sujet qui n’était pas promis à s’adresser aux seuls spécialistes du septième art.

L’histoire d’un arabe analphabète condamné pour meurtre à 6 ans de prison et qui va être initié aux rapports de force de la vie carcérale par des Corses, pour devenir un caïd et par son intelligence dépasser tous les autres, ne passe pas inaperçue. Pour Le Monde, “Un prophète” est ” une épopée criminelle, comme on en voit plus souvent dans les films américains que dans les français, une de ces histoires qui mènent un moins que rien jusqu’au pouvoir et à la richesse.” Que c’est beau si on fait exception du contexte et des moyens, de la déshumanisation dont pouvoir et richesse procèdent à cet endroit !

Un arabe seul contre tous qui va réussir à s’en sortir à coups de meurtres et de compromissions en n’ayant pas d’autre valeur que « sa gueule » et comme mission de se sauver lui-même. Il n’y a dans tout cela rien d’anodin. Un thème combien de fois repris dans les textes de rap faisant échos aux durs rapports de certaines banlieues vécus dans le mépris de la société et de ses lois.

Un film qui n’est pas sans faire écho aux enjeux communautaires et au rejet de l’intégration

A la question d’un journaliste de savoir si le fait que le film montre les tensions entre clans corse et arabe est une allusion aux tensions communautaires qui montent dans la société française, il répond qu’il avait envie de faire le film d’après. « Celui où on n’est plus dans ces questions d’intégration dans lesquelles nous piétinons depuis des années. Dans “Un prophète”, cette question est résolue, il n’y a plus que des problèmes de pouvoir, de territoire. “Je convoite ce que tu as”, c’est à la fois un rapport de force et d’égalité ».

En fait, en matière de montrer l’après, il tombe dans le pire des poncifs car ce qu’il décrit n’est rien d’autre que le modèle qui alimente l’univers que se définissent les jeunes des cités ghettos, en crise d’humanité, avec l’origine étrangère ou la religion comme alibi bien souvent au rejet de l’intégration. Et en matière d’égalité, le mot ne peut pas plus être dévoyé qu’ici, car il n’a rien à voir dans son essence avec la violence mais au contraire l’équidistance des droits dans un monde libre. Ce qu’il nomme égalité c’est le renvoi dos-à-dos d’individus tous sans pitié et sans lois, qui n’ont plus rien à voir entre eux que la truanderie alors que l’égalité pour les hommes est le fait d’un processus qui est celui de la conquête d’un droit pour tous qui est un bien commun.

Quant à dépasser des questions d’intégration qui piétinent, il y a de quoi réagir, car elle n’est nullement résolue et surtout pas par ce film. Elle est minée précisément par la fracture communautaire qui gagne chaque jour du terrain avec ses revendications d’accommodements mettant une véritable martyrologie à son service, pour mieux casser la laïcité qui porte l’idée de bien commun, et arriver à cette situation de rupture avec la société que le film finalement reflète derrière le jeu de ce héros solitaire qui n’a plus rien de commun avec elle.

Sur le plan communautaire, lors de la conférence de presse de Cannes, Abdel Raouf Dafri scénariste inspirateur du film a fait une sortie sur le racisme corse qui n’avait rien d’improvisé. Le réalisateur s’est alors défendu en expliquant que le racisme corse n’était pas la question centrale du film » pour rajouter « et puis je pourrais aussi bien parler du racisme français… » On avait bien compris, on est avec ce film consciemment ou non dans un reflet de la société à travers cette lutte entre communautés, dont celle du héros est évidemment victime, comme elle le serait dans la réalité, tels que veulent l’accréditer certains, d’un pseudo racisme français.

Faire d’un meurtrier sans foi ni lois un héros positif, pour un film qu’on dit générationnel…

Il aura du mal ainsi à nous convaincre qu’il a voulu « nous mettre tout de suite ailleurs que dans les questions sociologiques ponctuelles ». « Les personnages vont se bouffer pour un bout de gras… explique-t-il ! Il ne s’agissait pas de faire un film de revendication ou de revanche sociale, mais de se placer au-delà de ça », il aurait plutôt du dire en-deçà… « Le personnage principal, on peut penser ce qu’on veut de lui, mais il est quand même positif. C’est quelqu’un qui fait marcher sa cervelle plutôt que ses muscles. » Mais pour quel objectif déclaré ? S’en sortir par un individualisme forcené en étant meilleur dans la course à celui qui va « niquer » l’autre !

« Voilà un délinquant qui ressemble à un innocent mais qui est aussi un meurtrier et un dissimulateur, un gamin avide de reconnaissance et un caïd froid capable de doubler ses rivaux » comme le décrit un journaliste, quel modèle ! Sa victoire, c’est celle d’un individualiste qui échappe aux lois des clans pour n’obéir qu’à ses seuls intérêts. Drôle de morale que nous sert ce film qu’on dit en passe d’être générationnel !

S’il n’a pas fait un film symptôme sur la politique carcérale, il a fait un film symptôme pour une jeunesse d’origine maghrébine qui peut y voir un modèle qui est effectivement bien au-delà de l’intégration mais inscrit dans un individualisme exacerbé, un antihumanisme ou l’intelligence est montrée comme une qualité nourrissant l’usage de la violence contre l’autre et la société, dans la recherche d’une forme de pouvoir qui a pour nom… fascisme.

Le prophète ou le risque d’une invitation au rejet de la société pour la loi des caïds

Un exemple à ne surtout pas suivre en réalité, car qu’on le veuille ou non, ce film flatte un modèle de prêt à porter pour futur exclu et petit caïds de quartier pour lesquels le passage en prison est initiatique précisément et comme un rituel de passage pour devenir un délinquant averti et reconnu. Une reconnaissance qui est celle des mis à la marge en tous genres, des sans avenir que le système broie derrière ce genre d’idéologie qui invite à se détruire via le seul contre tous, alors que pour changer la donne et ne pas suivre la logique que le film nous montre comme inéluctable, il faudrait au contraire que ces jeunes fassent un tout autre choix, celui de la mise en commun et du combat pour l’égalité, seul voie d’une renaissance après l’exclusion.

Parlant de son héros le réalisateur nous dit : « Je pense que c’est fondamentalement un sceptique. Son apprentissage va lui enseigner à relativiser toute chose. » Un film inspiré sans aucun doute mais pas par n’importe qui et quoi, mais par des sentiments, entre scepticisme et relativisme, qui transfèrent d’une élite intellectuelle et artistique bienpensante qui se fabrique ses opprimés, reflet prophétique de ces jeunes laissés pour compte sortant victorieux tels des survivants de l’oppression du monde contre la société. Ils trouvent dans cette martyrologie la bonne conscience qui les libère du poids de profiter du système et de ne rien faire pour le changer, et ainsi le motif de relativiser eux-mêmes « toute chose ». En écoutant les éditorialistes tous médias confondus on tombe dans la perplexité tant il est déjà porté au nu comme un chef-d’œuvre du siècle, dans lequel inconsciemment tous se reconnaissent et sans aucun hasard, comme une classe qui n’a pas besoin de se nommer pour être…

Un film qui se situe en-deçà de l’homme

Morale de l’histoire, on pose à Jacques Audiard parfois la question de savoir s’il a bien tué le père. Peut-être finalement que le film est une sorte d’exorcisme à cette question, à travers le parcours initiatique d’un jeune voyou solitaire qui est tout de même un tueur et qui va devenir un vrai caïd par lui-même, par son intelligence, en prenant la place du calife qui l’a initié.

Si c’est un chef-d’œuvre cinématographique selon certains, il ne l’est sans doute pas comme exemple à suivre, de ce côté il reste dans l’en-deçà de l’homme.

Guylain Chevrier

historien.

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