Une bergère qui a échangé des moutons contre des élèves

Mai 68, c’est d’abord le souvenir d’une grande inquiétude dans la maison familiale. Je ne comprenais qu’une chose à l’époque de mes treize ans, c’est que c’était grave aussi grave que le regard de mon père qui soupçonnait un de mes frères et une de mes sœurs, alors étudiants en médecine, de participer activement à la révolte. L’idée que deux de ses enfants puissent brandir le drapeau rouge en chantant l’Internationale était insupportable pour ce médecin de province, qui avait passé six ans dans un camp de prisonniers et qui gardait, au fond de lui, une vénération pudique pour De Gaulle. On ne parlait pas beaucoup de politique chez nous, on ne parlait pas en général.
La tension était grande, mes parents angoissaient au maximum. Ma mère, comme à son habitude, essayait d’apaiser les conflits. Il fallait bien mettre les choses au point, il fallait bien que leurs deux enfants happés par la vague révolutionnaire s’expliquent sous peine de répudiation.
Il y eut des menaces, il y eut des engueulades et des claquements de portes mais il y eut des explications. Il s’est avéré, qu’en dépit d’une garde à vue hasardeuse, aucun des deux n’avait vraiment pris part aux émeutes, que ni l’un ni l’autre n’avait « cassé du flic » et qu’ils n’avaient pas pris leur carte au Parti Communiste. L’honneur était sauf, la vie pouvait reprendre. Les étudiants en médecine devinrent médecins, mes autres frères et sœurs firent des études supérieures, moi, je ne parviendrai pas au bout de ma première année de sociologie.
Mes deux dernières années de lycée m’ont parue interminables. J’avais l’impression d’un enfermement. J’avais besoin d’air et le sentiment que la vraie vie était ailleurs. Je lisais « le deuxième sexe », je dévorais « sur la route » de Jack Kérouac et j’admirais l’engagement de Jane Fonda contre la guerre du Vietnam. J’appréciais les matchs de rugby à la télé, les débats politiques et je séchais de temps en temps les cours, parce que discuter avec les copains dans un café c’était mieux que d’écouter le prof de physique. Au lycée technique,où on m’avait orientée pour m’éviter un redoublement, les meilleurs moments, c’était les quelques heures de philo. Je trouvais le prof extraordinaire, sa façon de faire cours nous captivait. J’avais toujours de super notes à mes disserts, qu’est ce que j’allais faire avec un bac de comptable ?
Je devais donc faire des études, j’étais socialement « programmée » pour ça. Mais la fac m’ennuyait. Les profs, sociologues post soixante-huitards pur jus, me gavaient de sondages, des pourcentages et des quotients. Le printemps arrivait, j’ai pris mon sac à dos et vogue la galère… train, stop et petits boulots. Avec mon Bac G2 en poche (que je ne regrettais plus) et les boîtes d’intérim, je trouvais de l’embauche facilement et partout. Je n’avais aucun problème financier et pas de contraintes. En même temps, je cogitais sur d’autres perspectives, je m‘interrogeais sur la suite possible de cette errance. J’avais envie de tenter l’aventure du « retour à la terre », j’avais caressé l’idée de rentrer à la communauté de l’Arche tenue par un certain Lanza Del Vasto. Au bout du compte je me retrouvais au milieu des moutons dans les alpages des Hautes-Alpes. Le travail dans les fermes me passionnait, je multipliais les stages et prenais des cours par correspondance. J’obtenais enfin le diplôme de technicienne en élevages ovins… et j’en suis encore assez fière.

J’avais dû trop rêver. Mon ambition se heurtait aux frontières du possible. La réalité me rattrapait. J’étais un femme seule, j’ étais une fille de médecin, une petite fille de médecin, pas une vraie bergère. Je me résignais devant tant d’obstacles infranchissables. J’abandonnais l’ idée de reprendre la ferme dont ma grand-mère était propriétaire. Il aurait fallu que je trouve un mari, un mari agriculteur si possible. Celui là, je ne l’avais pas en poche, disons plutôt que j’avais oublié de l’emporter avec moi. Convaincue que j’avais fait fausse route, je me réfugiais à Clermont-Ferrand.
Retour aux petits boulots, retour à la fac pour ne pas rester idiote, premiers pas dans le militantisme écologiste et féministe. Je m’impliquais à fond dans le mouvement anti-nucléaire. Les féministes radicalement anti-mec me désespéraient. Ce fut une autre vie, de nouvelles rencontres, des réunions, des distributions de tracts, des manifs parisiennes pour l’avortement, des concerts, des bals-folk, des soirées interminables où nous refaisions le monde en fumant n’importe quoi. Certains de mes amis vivaient en communauté, d’autres grattaient la terre pour manger leurs légumes, quelques-uns militaient à la Ligue ou se disaient anarchistes, nous avions des deux-chevaux avec des autocollants anti-nucléaire et les cheveux longs. On écoutait François Béranger, Jacques Higelin, Led Zeppelin et Lou Reed. Et puis il y eu le Larzac et l’organisation de la manif contre le surgénérateur de Creys-Malville… l’après 68 dans toute sa splendeur.
Quelques années après cette manifestation désastreuse où nous avions pataugé des heures dans la boue en cherchant vainement à contourner les CRS, je décidais de passer à autre chose. En 80, je montais à Paris pour faire des études d’éducatrice de jeunes enfants, c’était mieux que d’aligner des chiffres. J’étais dans la rue la nuit du 10 mai 81. C’était formidable ! C’était un grand soulagement, un élan d’enthousiasme que je partageais dans la liesse générale et les farandoles improvisées. A nouveau j’étais rassurée sur mon sort, et je m’identifiais alors totalement à la gauche. Avec Mitterrand, que mon père détestait par ailleurs, les choses allaient changer, c’était ma conviction. Mais, je ne trouvais pas le temps de militer, trop occupée par la vie parisienne, trop occupée à mon nouveau métier. J’avais le projet d’avoir un enfant mais je n’avais jamais imaginé me marier, ce n’était pas mon idéal de vie.
J’ai eu le mari, la maison, trois filles adorables, des chats, des cochons d’Inde, des vacances inoubliables, mon concours d’entrée à l’Ecole Normale d’Instituteurs …et un divorce.
Je pris ce nouveau départ difficile avec l’énergie de ceux qui ont tout à reconstruire à 45 ans. Non contente d’occuper mes journées à enseigner selon les méthodes innovantes de ceux qui affirmaient être à l’avant-garde du pédagogisme, je décidais de revenir au militantisme. Le parti socialiste ne m’inspirant pas confiance, j’adhérais au parti des Verts qui me rappelait le militantisme de mes jeunes années. Parité oblige, en 2002, je me présentais aux législatives dans une circonscription des Yvelines (où je ne vivais pas) bien implantée à droite depuis toujours. Je collais moi-même mes affiches tard dans la nuit (et j’aimais ça), je distribuais mes tracts et organisais une réunion publique pour dix personnes dans une salle qui pouvait en contenir cent. Au bout du compte, je ne fis que mettre des bâtons dans les roues de la candidate socialiste, mes 2 % de voix l’empêchant d’être présente au deuxième tour !
J’ai commencé à être moins enthousiaste, d’une part à cause des réunions interminables des Verts qui se chamaillaient continuellement et parce que d’autres rencontres me permettaient d’ouvrir les yeux sur un certain nombre de contradictions que je m’interdisais de comprendre… La complaisance des leaders verts avec le voile commençait à me poser problème.
Et ce fut la campagne pour une loi contre les signes religieux à l’école publique. Je remettais les compteurs à zéro et dans l’élan de mon féminisme retrouvé, je rendais ma carte en râlant contre les écolos sectaires, défenseurs des islamistes, régionalistes et communautaristes. J’avais trouvé mon combat, celui de la laïcité.
Elevée dans l’obligation d’aller à la messe et au catéchisme, j’avais compris depuis longtemps que les religions n’aimaient ni les femmes ni les esprits libres. Je suis devenue très tôt athée… laïque un peu plus tard. Je ne supporte toujours pas l’endoctrinement, les curés, les imams, les rabbins et les prêcheurs de « bonnes » paroles.
Quand je me suis engagée à l’Ufal, je liais intimement le combat laïque à celui des femmes. La création en 2005 de la Coordination Féministe et Laïque, dont je fus présidente, répondait parfaitement à cette idée. Je regrette encore qu’elle ait été si vite rangée au placard des choses inutiles, pour des calculs partisans.
Au fur et à mesure des rencontres, des débats militants et des événements, je prenais de la distance, j’aiguisais mon esprit critique sur tous les plans. Je prenais la mesure de mes erreurs d’enseignante bien dans la ligne du pédagogisme à la sauce Meirieu. Comme tous mes collègues, j’avais mis l’élève au centre de ses apprentissages. Je m’ingéniais depuis des années à suivre scrupuleusement les nouvelles normes dictées par les grands pontes des sciences de l’éducation : pédagogie du contrat, conseils d’élèves, co-évaluation… j’en passe et des meilleures. Quand je critique aujourd’hui cette dérive post soixante-huitarde, je sais de quoi je parle, je sais l’énorme piège qu’on nous a tendu, je suis consternée de voir à quel point on nous a abusés. Je comprends d’autant mieux la gravité de la situation quand je vois certains de mes collègues appliquer les mêmes méthodes, s’opposer systématiquement aux propositions de réformes, simplement parce qu’ils ont lu de long en large la feuille de chou du SNUipp. J’en suis d’autant plus effarée quand j’entends le témoignage de ma fille aînée, prof de français dans un collège, qui me décrit, entre autre, le niveau désastreux de ses élèves.
Aujourd’hui, alors que l’idée d’un départ en retraite me taraude, je suis la seule enseignante de mon établissement qui refuse d’organiser des sorties scolaires parce que la majorité des mères d’élèves sont des musulmanes voilées, et que cette tenue discriminante me paraît incompatible avec un projet pédagogique. Tous les jours j’en croise une dans la cour de l’école avec un niqab sur le visage. C’est insupportable mais que faire ? L’inspecteur de circonscription a classé l’affaire dans les exceptions tolérables.
Depuis la rentrée on ne compte plus le nombre de jeunes mères qui adoptent du jour au lendemain le voile ou le foulard. « C’est mieux pour être une bonne musulmane » m’a avoué l’une d’elles. Le personnel chargé de la cantine tient bon face à la multiplication des demandes de dispense de viande. « Si vous ne voulez pas qu’on serve de la viande à votre enfant, gardez-le à la maison » répondent mes collègues ATESEM. Jusqu’où ira leur détermination face à la pression des familles imprégnées du discours des imams et face à une hiérarchie de plus en plus conciliante? Est-il encore temps de sonner l’alarme ? La loi du 15 mars 2004 n’est pas suffisante pour protéger l’école publique des offensives permanentes contre la laïcité. L’Education Nationale est un grand foutoir de bureaucrates qui continuent à faire semblant que tout va bien. Que dire de la pression de certains syndicats, qui préfèrent aujourd’hui les recommandations de la Halde à la défense des principes laïques ? Dans de telles conditions, il faut un courage de tous les jours pour résister à ce rouleau compresseur. Je crois que je n’ai plus ce courage et qu’il est temps pour moi de « plier les gaules ».
Aujourd’hui, je constate avec amertume que la laïcité n’est plus la priorité dans certains milieux féministes qui refusent encore d’ouvrir les yeux sur les dangers de l’islam politique. Je suis consternée de voir ceux qui nous traitent de « laïcards » faire le jeu d’un fascisme religieux qui prend les femmes et les enfants musulmans en otages et qui détruit insidieusement les fondements de notre République.
Quand j’ai commencé l’aventure de Riposte Laïque, je n’avais pas mesuré la portée de cet engagement. Il est plus que jamais dans la justesse de ce que je suis devenue, 40 ans après mai 68.
Avec Riposte Laïque, je suis rentrée en résistance, dans une résistance offensive contre ceux qui veulent détruire les valeurs de mon pays. Grâce aux talents de tous ceux et de celles qui contribuent à faire vivre ce journal, nous avons les armes qu’il nous faut : le courage de la rhétorique insolente, la liberté de ton d’un Cyrano et l’esprit de dérision cher à Voltaire.
Je suis écoeurée par la démission de toute une partie de la gauche, qui préfère acheter la paix sociale avec les religieux, en trahissant la laïcité.
Je conserve mes valeurs de gauche, mais je ne me reconnais plus dans ces gens là.
Brigitte Bré Bayle

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