Une cérémonie anti-laïque pour célébrer la mémoire des soldats tués en Afghanistan

Publié le 26 août 2008 - par
Share

Je viens de voir la cérémonie d’hommage à nos dix soldats morts en Afghanistan. J’ai été ému par cette cérémonie, comme Français et comme républicain. Je condamne les récupérations politiques que j’ai entendues de la part de responsables socialistes, Moscovici et Hollande en particulier. Quelle hypocrisie de dire que l’heure n’est pas aux débats partisans, tout en lançant des débats partisans ! Bien sûr, il faut que notre nation s’interroge sur cette guerre en Afghanistan, non seulement sur le plan éthique, mais aussi, plus pragmatiquement et en dehors des idéologies, sur ses chances de succès militaires. Mais ce n’était pas le moment. Des soldats français sont morts au combat. Ils ont fait ce que la République leur a demandé. Ils en sont morts, et c’est triste, mais quand on décide de suivre Bush dans ce qui est une guerre, la mort est une fatalité inhérente au combat. La Nation doit les honorer.

Ce qui m’a choqué dans cette matinée aux Invalides, c’est le côté anti-laïque de la cérémonie. J’apprends qu’il y a une église au sein de cet établissement militaire. Ca ne m’étonne pas. Il y a sans doute des raisons historiques, comme on peut trouver des chapelles au sein d’hôpitaux publics (les Hôtel-Dieu). Mais laissons cela à l’Histoire de France et ne mélangeons pas tout.

Sur France 2, les commentateurs de la cérémonie affirment que neuf des soldats tués étaient catholiques, et qu’un était protestant. Ils auraient déjà dû user du conditionnel, car personne n’a demandé à ces soldats de livrer leur convictions intimes, et puis ce n’est pas l’affaire de la République, ni du service public de télévision. Respectons les morts jusqu’au bout, et ne leur prêtons pas une religion qu’ils ont peut-être abdiquée dans le secret de leur âme. Combien d’entre nous sont baptisés par tradition familiale, et n’ont pas choisi de l’être ? C’est mon cas. Et quand bien même ils la pratiquaient, cela ne concerne nullement ni la République qui leur rend hommage, ni l’armée française.

Voilà donc une cérémonie religieuse officielle et télévisuelle aux Invalides. Où est l’Etat laïque dans tout ça ? Mais quel mélange des genres ! Si telle ou telle famille de soldat souhaitait un culte religieux, cela doit rester une affaire strictement privée, indépendante des cérémonies républicaines.

Le Président de la République française a assisté à la cérémonie religieuse dite « œcuménique » (à cause du soldat présumé protestant) aux Invalides. Et sous les caméras de télévision relayées par plusieurs réseaux mondiaux, il a fait un signe de croix des plus ostensibles et ostentatoires.

Je connais bien le christianisme, et j’ai une certaine sympathie pour les Evangiles, même si je ne crois pas que ce qu’ils racontent est vrai. J’en retiens un simple message humaniste fait de fables et de légendes, qu’une Eglise catholique des plus rétrogrades a dévoyé pour des raisons politiques qui n’ont rien à envier aux talibans afghans. Certes, cette même Eglise a fait moult « repentances » dans les dernières années, mais elle reste à mes yeux parfaitement intégriste quand elle condamne l’avortement, l’homosexualité ou la contraception, comme si elle n’avait jamais lu la fable évangélique de la femme adultère, et autres paraboles quasiment révolutionnaires dans le contexte religieux de l’époque.

Donc je ne condamne pas la foi intime du chef de l’Etat, encore que je n’ai guère vu dans ses transgressions de ses fonctions laïques la moindre once de spiritualité et de transcendance, que ce soit à Ryad, à Latran ou au dîner du CRIF. Pour lui, « le curé, l’imam et le rabbin » sont juste là pour remplacer « l’instituteur ». Ca coûte moins cher à l’Etat, et ça permet de redonner aux religions leur rôle le plus néfaste, celui d’« opium du peuple », qui justifie souvent les injustices sociales les plus abjectes, qui s’oppose au progrès humaniste, quand il ne couvre d’un voile pudique le racisme et le sexisme.

Que Nicolas Sarkozy soit chrétien ou non, je m’en fous. Mais aux Invalides, il y était comme Président de la République Française. Donc il ne devait pas assister en tant que tel à une cérémonie religieuse qui d’ailleurs n’avait rien à faire en ce lieu républicain et militaire. Il devait encore moins faire ce signe de croix, qui est une allégeance à la croyance chrétienne. Je ne condamne pas ce signe qui symbolise certainement ce qu’il y a de fondamental dans la spiritualité christique – même quand on ne croit pas à ses fables -, mais le fait que le chef de notre Etat laïque affiche ainsi publiquement une option religieuse en pleine cérémonie républicaine est inacceptable.

Encore une fois, je ne mélange pas l’honneur que nous devons à nos soldats morts au combat avec les débats que nous devrons avoir sur notre stratégie géopolitique et militaire en Afghanistan. Mais en mélangeant les genres républicains et chrétiens ce matin, au plus au niveau de l’Etat français, nos responsables politiques viennent de donner un signe très négatif aux musulmans en général, et aux talibans en particulier. Contrairement au message qu’a délivré le chef de l’Etat à Kaboul, ce ne sont pas les valeurs de démocratie et liberté qu’il a défendues aux Invalides par son signe de croix, mais une christianisation de la présence française, et donc une sempiternelle querelle entre Chrétienté et Islam pour la conduite des âmes, aux antipodes de nos valeurs républicaines et laïques.

Roger Heurtebise

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.