Une lycéenne de 19 ans, victime de violences sexistes, est expulsée vers le Maroc

Publié le 24 février 2010 - par
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Vendredi 19 février 2010, après-midi. Najlae Lhimer, 19 ans, accompagnée de son amie Stéphanie, pousse la porte de la gendarmerie de Château-Renard (Loiret). Cette lycéenne marocaine vient porter plainte pour coups ou blessures contre son frère. Elle a le nez enflé et des hématomes sur le visage, la main, le dos, l’épaule, la cuisse. Elle produit un certificat médical attestant d’une ITT de 8 jours.

Les faits remontent au mardi précédent. Le frère de Najlae chez qui elle résidait, ne supporte plus qu’elle vive à l’occidentale. Battue par plusieurs objets contondants, elle se réfugie chez une amie de l’internat du lycée professionnel Dolto à Olivet (Loiret) où elle étudie et où elle voulait se construire une vie normale. Elle dépose une main-courante au commissariat de Montargis le jeudi, puis va porter plainte à la gendarmerie de Château-Renard le lendemain.

La violence sexiste, Najlae Lhimer la connaît depuis cinq ans. Elle est née au Maroc. Son père lui organise un mariage forcé en 2005 alors qu’elle n’a que 14 ans. Aidée discrètement par sa mère, elle fuit alors son pays natal pour se réfugier illégalement en France. Son frère l’accueille, sur ordre de la mère. Mais il n’apprécie guère la conduite de sa sœur, trop libérée à son goût, et la maltraitance récurrente commence.

Les gendarmes de Château-Renard accompagnent Najlae à son domicile pour récupérer quelques effets personnels, puis la placent à garde-à-vue à 15 h 30… pour séjour irrégulier sur le territoire français, et cela malgré son état de santé. La Préfecture du Loiret ordonne son expulsion. Son amie Stéphanie repasse au commissariat à 18 h, où on lui explique : « On la garde, elle est en garde à vue ». Samedi matin à 4 heures, elle appelle ses amis pour leur apprendre qu’elle prendra l’avion pour Casablanca à 7 h 35.

Najlae ne voulait pas retourner au Maroc, puisque sa famille voulait toujours la marier de force à un cousin. Elle n’a pas de famille à Casablanca. A son arrivée, elle est interpellée par les autorités marocaines, traduite en comparution immédiate devant un tribunal, puis relâchée dans la nature. Des réseaux féministes marocains prévenus par leurs confrères français la prennent alors en charge.

La présidente de Ni Putes Ni Soumises, Sihem Habchi, a qualifié cette expulsion « d’intolérable, inacceptable à l’heure où une des grandes causes nationales est la violence faite aux femmes ». « Les services de l’Etat sont censés renforcer l’accueil des femmes dans les commissariats et les gendarmeries, si les femmes en allant déposer plainte, peuvent se retrouver expulsées, c’est un message qui les renvoie au silence », a-t-elle ajouté.

Effectivement, 2010 a été déclarée l’année de la lutte contre les violences faites aux femmes, grande cause nationale. Le président de la République avait expliqué, lors de sa campagne présidentielle, que toutes les femmes victimes de violences dans le monde seraient défendues et protégées par la France. Nadine Morano, ministre de la famille, multiplie les déclarations visant à sévir contre les violences familiales. « L’Etat doit être intraitable envers ceux qui font violence aux femmes », a-t-elle déclaré mardi dernier. Elle a peut-être oublié de préciser de quel Etat et de quelles femmes il s’agissait.

Cherchez l’erreur !

Najlae Lhimer avait reçu en novembre 2009, à sa majorité légale, une décision de refus de séjour et d’obligation de quitter le territoire national. Pour faire appel de cette décision, et faute de ressources financières, elle a alors déposé au tribunal une demande d’aide juridictionnelle pour payer un avocat. Normalement, cette demande, dans l’attente de son acceptation, suspend la procédure judiciaire. Les gendarmes de Château-Renard ont été prévenus de tout cela vendredi dernier par l’avocate de Najlae. Ils n’en ont pas tenu compte, et le Préfet du Loiret non plus.

Excès de zèle ? Pourquoi précipiter cette expulsion dès le lendemain matin par le premier avion pour le Maroc ? Nous laisserons les juristes en décider, et nous avons d’ailleurs bon espoir que la situation de Najlae Lhimer sera rapidement réglée. Il en est de l’intérêt des autorités françaises comme de celles du Maroc.

Mais ce qui doit nous interpeller dans cette affaire, c’est une fois de plus le fossé qui existe entre la réalité et les bonnes intentions d’une part, et la machine administrative juridico-policière d’autre part.

Le frère violent de Najlae n’a pas été entendu par les gendarmes et n’est pas inquiété dans cette affaire. C’est un déni de justice ! N’est-ce pas lui qu’on devrait expulser plutôt que sa sœur ? N’y a-t-il pas dans cette affaire, comme dans bien d’autres, une inversion des victimes et des coupables, et un signe d’impunité contre ceux-ci ?

Une manifestation de soutien est prévue le 6 mars à Château-Renard (14 h 30 devant la Médiathèque).

Roger Heurtebise

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