Une réflexion dans le débat opposant Gouguenheim à ses adversaires

Publié le 13 mai 2008 - par
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De quoi s’agit-il ? Le débat est confus, tronqué, volontairement. C’est un caractère commun de la pensée ou plutôt des penseurs que de réduire volontairement la pensée d’un objet à une analyse de grande échelle, technique pour prévenir toute contestation d’ordre sociale ou politique. On parle alors de « techniciens », de « débat technique ». On extrait l’objet concerné du fait social. L’extraordinaire division du savoir aujourd’hui légitime une telle démarche en la rendant « sérieuse ».
Les « spécialistes » ne sont pas dupes et savent pertinemment qu’ils enterrent le sujet en procédant ainsi, dissolvant l’enjeu dans l’analyse de l’objet.

Un sujet tronqué

Car en effet, de quoi s’agit-il quand on parle de la « transmission du savoir antique par les arabes » dans le contexte d’aujourd’hui ?
S’agit-il de connaître les hommes à l’origine de ce processus, les écrits concernés, le temps que prirent ces traductions, les lieux de leur traduction ? Oui, tout cela est bien un aspect du débat. C’est ce que j’appelle une analyse technique, l’acquisition de l’information dans sa réalité concrète (variabilité des échelles d’analyse d’un objet à saisir). Cette analyse est première, c’est à partir d’elle que le débat peut prendre l’aspect d’une rationalité scientifique.

Toutefois, en aucun cas, cette analyse n’épuise le sujet car rapidement des enjeux naissent légitimement ou par infraction au sein même des scientifiques concernés ou à l’intérieur de la société civile. Ces enjeux, ces « problématiques » donnent sens à l’analyse scientifique. Ils l’orientent et lui donnent toute sa portée. Si l’analyse des conditions matérielles, sociales, culturelles, politiques de l’acquisition des savoirs antiques au Moyen Âge garde une certaine neutralité par le respect des schèmes de l’analyse scientifique, les problématiques diffèrent en fonction de la « demande sociale » de l’information.
C’est ici que le débat opposant Sylvain Gouguenheim et ses adversaires prend corps et déploie toute sa force. C’est à partir de ces enjeux, ces problématiques souvent non explicites que le débat scientifique peut être construit et orienté.
Aussi pour saisir toute la portée de ce débat, il faut s’extraire de l’analyse matérielle et scientifique pour analyser la demande sociale, la sensibilité de la société (des sociétés) concernée par l’information débattue.

L’enjeu véritable

L’approche retenue pour définir la situation actuelle peut être multiple. On peut ainsi, dans un but de simplification et de clarté, caractériser le monde actuel par le renforcement de la mondialisation, c’est-à-dire de l’interdépendance des Etats, des nations ou des communautés humaines présentes sur Terre. Cette interdépendance se matérialise par des flux humains, matériels ou de capitaux. Mais il est une mondialisation qui trouve beaucoup plus difficilement son unité, c’est celle qui a trait à la conscience, à l’interprétation du monde, de ses origines, de ses causes, de ses manifestations, de ses buts.

Cette mondialisation là comme toutes les autres est asymétrique. L’Occident impose sa notion de la modernité et l’histoire de sa mise en place. Doté de la raison, de la méthodologie scientifique, de ses réseaux de penseurs, ses lieux de formations, l’Occident a établi un consensus minimal sur l’aspect que prend la modernité : émergence de l’individu face à la communauté, autonomie du politique face au religieux, liberté de penser, de concevoir, d’agir, égalité en dignité et en droit de tous, rationalité de la production…

La puissance de l’Occident impose à toutes les autres civilisations de se questionner non pas comme acte de contemplation pure, mais comme nécessité pour leur survie. « Que s’est-il passé ? » dirait B. Lewis, célèbre orientaliste de langue anglaise.

L’Islam (on écrira « Islam » pour désigner la civilisation et « islam » pour désigner la religion) est la civilisation construite la plus tardivement. Elle est en quelque sorte, une émanation de la civilisation méditerranéenne qui lui est antérieure : civilisation des cités, des empires, de la rationalité grec, du monothéisme juif, de l’universalisme chrétien.

Se déclarant sceau des prophètes, Mahomet accomplit et scelle l’histoire en imposant « la religion de Dieu » (din allah) lui-même. Cette civilisation a longtemps trouvé dans son histoire la preuve de sa véracité : domination politique, extension géographique, enracinement démographique, durabilité… Pourtant, un élément de l’histoire de l’Islam prend un caractère particulier, a une résonance singulière dans le monde moderne : c’est le développement de la rationalité et des sciences entre le IXe et XIIe s.

Pourquoi ce caractère historique est singulier, source aujourd’hui encore d’interrogations, de débats, de passes d’armes ?
Tout simplement parce que pour certains (islamistes, musulmans orthodoxes, scientifiques occidentaux, politiques occidentaux et musulmans) l’histoire un temps réussie du développement de la science et de la raison en Islam (et non pas en islam) prouve que l’islam est compatible avec la rationalité donc avec la modernité. Ce caractère vient aussi s’ajouter chez certains musulmans aux « preuves historiques de la véracité de l’islam » et renforce alors sa légitimité.

Pour d’autres au contraire, il ne faut pas s’arrêter au développement de la rationalité et de la science en Islam mais poursuivre le fil historique pour comprendre l’échec de leur enracinement dans la société islamique. Cet échec témoigne alors de l’incompatibilité de l’Islam et de l’islam avec la liberté de pensée et donc la modernité.

Tel est l’enjeu véritable de l’opposition entre S. Gouguenheim et ses adversaires. Cette opposition n’est pas explicite mais c’est cet enjeu qui donne toute la force au débat qui mobilise 50 signataires scientifiques, et non pas les conditions historique du passage de ces textes et de leur développement du monde musulman au monde chrétien.
A la limite, certains voient ici un enjeu, mais il n’est plus seulement historique, il devient moral et enjeu de pouvoir. Il s’agirait de signifier au monde occidental qu’il est redevable du monde musulman. Quant aux formes que prendraient cette « dette », certains les ont déjà à l’esprit. Mais on sort de la sphère de la vérité des faits pour s’engager dans celui du pouvoir…

Le passage du savoir arabe en Occident

Les concepts sont ici de la plus haute importance :

– on ne parlera pas de « transmission » du savoir mais d’ «acquisition » du savoir. Il n’y a en effet aucun élément qui permette de penser que les peuples vivant sous pouvoir musulman ont eu l’intention de transmettre leur savoir à la civilisation chrétienne. Par contre il apparaît très nettement que les hommes d’église et de pouvoir ont eu la volonté de se saisir de la science écrite en arabe.

– on ne parlera pas de science « musulmane » mais de « science arabe » pour signifier qu’elle est écrite en langue arabe (et non pas par les seuls arabes). Le corpus religieux islamique n’est en effet pas l’objet de la demande européenne. Il s’agit de se procurer le corpus antique, les savoirs scientifiques arabes. La religion islamique est ignorée des européens et le restera encore longtemps après cette période de traduction.

Pour comprendre cette acquisition, il faut saisir l’Occident dans sa dynamique. Le savoir n’est pas un élément autonome à l’intérieur d’une société. Il répond à une fonction, des fonctions. Il légitime ceux qui le commandent, ceux qui le façonnent, crée des réseaux de solidarité sociale qui sont autant de relais potentiels du pouvoir. Il devient un élément de la production économique.

Or le XIe s est un siècle de rupture politique et économique. La fin des invasions en Europe a permis aux structures politiques et sociales de se stabiliser. Ce qui favorise alors le développement agricole, la croissance démographique et le renforcement du réseau urbain notamment en Italie. Le commerce international est alors source d’accumulation du capital en Italie principalement.

L’Eglise prend conscience d’elle-même, avec plus d’acuité : de sa place dans la société par rapport aux pouvoirs politiques (Empereur, Rois, Cités), de la nécessaire adaptation de son offre à un public urbain plus autonome, et ainsi de sa cohérence idéologique interne. Les clercs se sont saisis lentement de la méthode dialectique aristotélicienne à partir de sources du Haut Moyen Âge (notamment Boèce) : Erigène, Béranger, Anselme sont autant de moments clés pour promouvoir le raisonnement, l’argumentation rationnelle à l’intérieur des débats ecclésiastiques. On passe lentement d’un monde de piété et de foi privilégiant la contemplation, la dévotion, la soumission à l’autorité s’appuyant sur le sentiment, l’émotion et l’imagination à un monde qui veut asseoir la foi sur des postures plus abstraites, plus argumentatives.

Oui Dieu est présent au cœur de chacun et ses manifestations miraculeuses sont là pour affirmer sa présence, mais les hommes de ce temps tentent en plus de démontrer sa véracité. L’impératif de l’ordre du vrai (la logique) hante de plus en plus certains hommes d’Eglise. Ce sont ces hommes d’Eglise qui vont partir à la conquête de la science arabe au XIIe s. Le processus d’acculturation du monde occidental et latin revient avant tout au monde ecclésiastique chrétien. Avide de logique, d’argumentation, de vérité, ils veulent connaître les textes anciens et savent que les arabes les détiennent. Ils vont dès lors organiser la traduction de ces textes de l’arabe en latin et diffuser le corpus aristotélicien qui traite le réel, la nature.

On passe alors d’un monde subjectif, contemplatif à un monde qui prend conscience de l’objet et donc de la formation de la connaissance. Le monde occidental avant le XIe s n’est pas scientifique. Il est pauvre en catégories pour se saisir du monde concret qui se présente à ses sens : mathématique, astronomie, géographie, médecine, âme (l’esprit, la conscience) sont quasiment absent de la connaissance occidentale. Concrètement un médecin du monde chrétien d’avant le XIe s n’a pas de connaissance anatomique et encore moins de système rationnel pour poser un diagnostique.

Cette connaissance est par contre maitrisée par les arabes. Grâce aux conquêtes espagnoles et siciliennes principalement les occidentaux vont se saisir de ce corpus.
De plus, l’observation sensible du monde apparaît clairement dans les travaux et les textes arabes. L’observation du ciel avec des instruments de mesure, géographique à travers les voyages, du corps humain pour l’anatomie ou la médecine. Cette démarche est totalement nouvelle en Occident et ce n’est que très lentement qu’elle va intégrer cet aspect dans la production du savoir. Mais l’origine de cette prise de conscience est nettement d’origine arabe.

Toutefois, réaffirmons que les arabes (perses et autres…) ou les musulmans ne jouent absolument aucun rôle dans ce processus d’acculturation. Ce sont les victoires chrétiennes qui permettent de se saisir de bibliothèques entières, de profiter de personnes maitrisant les langues arabes et latines peuplant ces mondes intermédiaires que sont Al Andalus et la Sicile normande. Les victoires, mais aussi l’appétit extraordinaire des clercs pour la connaissance. Ainsi ce sont bien les dynamiques internes à l’Occident qui sont à l’origine de l’acquisition de ces savoirs. Aussi le terme de transmission ne doit pas être employé. Il donne indûment aux arabes le rôle actif. Ce terme ne doit d’ailleurs pas être employé non plus dans le cadre de l’acquisition des connaissances rationnelles par les arabes à partir du IXe s au sein de l’Empire abbasside naissant. Car là encore, ce sont les arabes qui ont été les moteurs dans ce processus.

Ainsi, nier l’origine arabe des connaissances rationnelles issues du monde antique est totalement déplacé. Supposer que le monde européen eut pu par lui-même se procurer ces connaissances est une démarche qui n’est pas scientifique et doit être contestée. On ne fait pas de l’histoire en supposant ce qui aurait pu se passer si… Le christianisme historique est responsable d’avoir combattu et vaincu totalement le monde païen et la connaissance rationnelle qui lui était associée. Le monde chrétien occidental mit quasiment six siècles à sortir d’une telle orientation.

Toutefois affirmer ce fait historique ne doit pas non plus entrainer deux conséquences :

– la première serait de nourrir un sentiment de bienveillance et de gratitude aujourd’hui à l’égard du monde arabe d’aujourd’hui. Cela signifie concrètement que lorsqu’un arabe (ou tout autre personnage) scientifique ou musulman voudrait croire que la rationalité, la Renaissance, les Lumières ou encore toute la Modernité découle de cette transmission, il faut pincer les lèvres et éviter de sourire afin de ne pas blesser notre interlocuteur. Premièrement parce qu’il n’y a pas eu transmission mais prédation. Deuxièmement parce que la simple acquisition d’un corpus rationnel ne suffit bien évidemment pas à créer 6 siècles d’histoire européenne. De telles réductions ne peuvent qu’émerger dans le cerveau d’individus simplistes ou mal intentionnés.

– la deuxième serait de confondre science arabe et science musulmane. La religion islamique n’a ici aucun rapport avec la production de ce savoir rationnel.

L’acquisition de la connaissance rationnelle par les peuples vivant sous régime politique musulman.

On pourrait reformuler le titre de cette partie sous cette forme : la religion islamique est-elle compatible avec la pensée rationnelle ? ou encore l’islam est-il compatible avec la modernité. C’est en effet le cœur du débat de toutes ces questions. Dès qu’on parle des « rationalistes musulmans » de l’âge d’or, cette question apparaît en filigrane. Le non-musulman s’interroge sur la possibilité d’une telle compatibilité et le musulman s’enorgueillit d’un passé si glorieux.
Le sujet pourrait faire l’objet d’un article entier. Je vais simplifier mes positions.

Quand les peuples musulmans ont-ils acquis cette connaissance rationnelle ?

– c’est la fondation de la dynastie abbasside au VIIIe et IXe s qui va être à l’origine de l’énorme effort de traduction des connaissances rationnelles issues du monde ancien (non-monothéiste). Cela va se dérouler à Bagdad principalement, c’est-à-dire au sein de territoires de l’ancien Empire Sassanide (perse)

Pourquoi ces traductions ?

– confronté à un problème politique, celui de la légitimité de son pouvoir dans un monde encore très peu musulman, la dynastie a besoin de se concilier les populations de l’Empire abattu. La dynastie arabe omeyyade installée à Damas (ancien territoire byzantin) privilégiait nettement l’élément ethnique arabe pour dominer tous ces territoires et de graves fractures sociales, culturelles risquaient de remettre en question le pouvoir musulman. Aussi Al Mansur, génial fondateur de la dynastie abbasside va s’approprier l’idéologie impériale de l’Empire perse pour légitimer son pouvoir au sein des populations perses (majoritaires).

– or cette idéologie impériale perse est zoroastrienne, puisant elle-même sa légitimité sur l’Avesta, le canon zoroastrien.
Mais que dit l’Avesta ?
Que toute connaissance provient de l’Avesta. Aussi les perses avaient initiés un énorme effort de traduction des connaissances grecques en persan (l’idéologie du pouvoir sassanide faisait de la conquête alexandrine une vaste entreprise de prédation du savoir perse et corrélativement de destruction de ses sources matérielles – il s’agissait donc de récupérer ce savoir volé par les grecs…)
– al Mansur va tout simplement s’accaparer cette idéologie. Il faut comprendre qu’il est entouré de hauts fonctionnaires perses et ceux-ci, bien entendu, reproduisent avec d’autant plus de facilité les schèmes du pouvoir impérial sassanide.
– al Mansour en se moulant dans les cadres du pouvoir perse, gagne le respect et le soutien des élites perses et entraine derrière lui la population perse qui se reconnaît dans le fonctionnement du pouvoir. Ainsi, il stabilise le territoire iranien qui menaçait, avec un pouvoir arabe et de forme byzantine à Damas, de reprendre les armes.

Le mouvement de traduction

– il s’agit alors de traduire le savoir non plus en persan mais en arabe. Le mouvement a déjà son armature. La domination politique arabe sur un territoire beaucoup plus vaste va le rendre plus aisé. La langue arabe deviendra le ciment de cette culture savante parmi les multiples nations que dominent l’Empire abbasside.

– débutant sous Al Mansur, le mouvement s’amplifiera sous Haroun al-Rashid et plus encore Al Mamun. Une première remarque

– on le comprend ici, l’islam en tant que religion n’a aucun rapport avec ce mouvement de traduction On pourra même dire que c’est la religion zoroastrienne qui est partie prenante de cette ouverture aux connaissances, puisque c’est elle qui fonde le principe de la quête de la connaissance.

– ensuite, ce mouvement est issu d’un besoin politique de légitimité de la dynastie abbasside.

-enfin, on peut voir dans ce mouvement de traduction, un phénomène social. Il s’agit d’assurer la cohésion d’un empire où la nation musulmane est minoritaire parmi des populations de cultures et religions différentes. En se glissant dans les cadres du pouvoir sassanide, on garantit la pérennité des formes politiques, on veille à tempérer la brutalité de la rupture qu’avait imposé la prise de pouvoir arabe et musulmane.
Conséquence de ce mouvement de traduction

– la culture rationnelle grecque se propage au sein des élites et classes dirigeantes

– mathématiques, astronomie, géographie, médecine, traités sur l’agriculture, sur l’art militaire deviennent partie prenante de la culture arabe.

– le monde arabo-musulman initialement pauvre en catégories pour penser le monde concret rassemble en deux siècles la totalité du savoir antique et devient la civilisation la plus brillante du monde.

– en effet, il faut comprendre une chose essentielle pour saisir ce basculement du savoir du monde romain au monde arabe. Le monde romain s’est christianité. Le christianisme a dû pendant des siècles combattre les critiques émanant des philosophies païennes. La victoire du christianisme s’est transformé en éradication de la connaissance rationnelle. Ainsi, Justinien au début du VIe s’ordonne la fermeture de l’Académie d’Athènes ouverte 1000 ans plus tôt. Satisfait de sa victoire, le christianisme la veut totale. Les Arabes du IXe s ont une conscience aiguë de ce basculement et attribuent au christianisme la cause de cette fermeture.

– cette culture rationnelle est favorisée aussi par la diversité des populations dans l’Empire musulman. Perses, arabes, chrétiens, zoroastriens, juifs et sectes à l’intérieur de chaque groupe rendent obligatoire la culture de l’ouverture, du débat, du dialogue, de la confrontation grâce aux outils logiques issus de la pensée aristotélicienne.

Limites de cette culture rationnelle dans le monde musulman

– 1er limite : le nombre de personnes concernées. Ainsi que dans tous les mondes anciens, la culture savante ne concerne qu’une infime minorité de personnes. Il faut insister sur ce point. Quand on dit infime, on veut dire moins d’1% de la population globale. C’est le cas ici, c’était aussi le cas de la population européenne lettrée du XIIIe s

– 2e limite : la culture populaire. Ce deuxième point est essentiel et est l’enjeu de tous les questionnements et les débats. La culture populaire urbaine est musulmane, religieuse. Qu’est-ce que l’islam (la religion) au quotidien pour les fidèles ? Les réponses peuvent être multiples et ne sont pas exclusives les unes des autres. Toutefois, j’affirme ici que le cœur de la religion islamique, hier comme aujourd’hui, est le fiqh qui produit la chariaa, une norme juridique destinée à codifier le comportement du fidèle et à déterminer le hallal (licite) et le haram (illicite). Tel est l’islam au quotidien pour l’écrasante majorité des fidèles en milieu urbain (le milieu rural applique une religion qui utilise encore largement les techniques de sacrifices communes à la religiosité primitive). Cet islam est encadré par un clergé (j’insiste sur ce point) non institutionnalisé mais agissant de fait comme un clergé. Ce sont les imams, les fouqaha. Tout ce petit monde produit la connaissance musulmane à transmettre au croyant pour lui permettre de vivre dans le hallal et d’accéder à la vie éternelle. Il est appuyé par le qadi, juge sanctionnant les éventuels transgressions de la loi, la chariaa.

– cette culture islamique profonde, centrale, cœur de l’islam d’hier et d’aujourd’hui n’est pas concernée par la production des savoirs rationnels. Ce n’est en effet pas le personnel religieux qui est à l’origine de traduction des textes scientifiques. Ce n’est pas non plus ce personnel qui exécutait la traduction. D’ailleurs les connaissances issues de la traduction ne devaient remettre en question ni la chariaa, ni les principes de sa production. Par ailleurs, alors que le clergé catholique après le XIe s ne cesse de parfaire la logique aristotélicienne, la pensée religieuse islamique s’arme de la grammaire et de l’analogie pour produire sa substance, non de la logique rationnelle.

– pourtant, ces écoles juridiques vont être rattrapées par la culture savante issue du mouvement de traduction. La métaphysique aristotélicienne ainsi que la logique sont à l’origine de la production d’une théologie qui va entrer en contradiction avec l’islam mise en place par ces écoles. A l’issue d’un contentieux important et durable entre le calife al Mamun (qui tente de centraliser la doctrine islamique en imposant l’école des Mutazilites) et les doctrinaires de l’islam charaïque, celui-ci l’emportera. Il ne met pas fin à la pensée rationnelle des élites, mais il interdit de fait la diffusion de ses résultats au sein de la population qui reste encadrée par un personnel totalement hermétique à ce type de savoir.

– de plus, échaudée par l’attaque califale, ce cœur islamique va renforcer sa structure idéologique pour mieux prévenir les attaques des rationalistes.

– c’est ainsi qu’on doit comprendre le combat d’Al Ghazali contre les philosophes (représentés par Al Farabi et Avicenne). Al Ghazali charrie derrière lui l’ensemble de ces écoles juridiques même s’il n’est pas d’accord avec toutes, ni avec tous leurs principes. Mais il sera leur héros et sera appelé « la preuve de l’islam ». La « victoire » d’Al Ghazali signe la victoire sociale de l’islam charaïque, de l’islam comme « din ou dounia », comme totalité d’ici et de l’au-delà.

Conclusion

Cet article ne peut prétendre à l’exhaustivité (le dire tient du naïf). Il vise simplement à mettre en place le fil conducteur d’une pensée qui pose une problématique claire :

– la question de l’acquisition des savoirs rationnels par le monde chrétien au Moyen Âge revient toujours aujourd’hui à se poser in fine la question de la place de la rationalité dans le monde islamique.

– la question de la rationalité dans le monde islamique revient à analyser les groupes sociaux qui s’en étaient dotés et ceux qui la refusaient. Et par la suite à analyser le combat que se menèrent ces forces sociales. L’attaque brutale d’Al Ghazali contre les philosophes et la réponse d’Averroès symbolise ce combat :

– celui d’un islam coutumier centré sur le juridique et l’élaboration de la voix droite (hallal) à observer par le croyant (même si Al Ghazali tente lui-même de dépasser cette orthodoxie) contre un courant rationaliste qui dépasse la lettre du Coran et risque à tout moment par le doute critique de remettre en cause tradition et dogme.

– maintes nuances peuvent être avancées comme placer Al Ghazali hors du champ des écoles juridiques, préciser qu’Averroès était un qadi (c’est-à-dire un juge du hallal/haram), mais ne pas comprendre que ce combat symbolise une rupture profonde dans le devenir de la vie dans l’aire islamique, c’est refuser de saisir l’Islam dans son devenir historique.

– après Averroès, la rationalité disparaît et corrélativement apparaît un réseau de madrasas islamiques chargées de diffuser un islam conforme. En même temps, les califats fatimide, d’Al Andalus, de Bagdad, disparaissent, forces politiques qui avaient permis l’émergence de la rationalité en légitimant, finançant et protégeant les traductions, la recherche et l’innovation (bidaa) un mot que la charriaa condamne comme « sortie de la sunnah (la tradition) ».

Aussi, faire de l’islam, la religion, un facteur favorable au développement de la rationalité est une ineptie grotesque. L’islam comme la chrétienté, comme tout idéologie convaincue de sa vérité ne pouvait qu’être méfiante du développement de la liberté de penser, dire, douter.

On doit noter deux faits historiques qu’on a trop tendance à oublier :

– l’Islam (la civilisation) montra des signes d’ouverture et de création quand les musulmans ne représentaient qu’une partie (parfois largement minoritaire) de la population. Autant dans l’Empire abbasside naissant qu’en Andalousie, les musulmans devaient côtoyer d’autres minorités nombreuses (zoroastriens, chrétiens de différentes obédiences, juifs, rationalistes…). Cela engendrait des contacts féconds, des formes instinctives d’ouverture et de questionnements à l’origine de curiosités productives. De même, les convertis récents portaient avec eux toute une culture différente qui participait à faire de la société islamique, des sociétés ouvertes.

– le 2e fait historique est un élément jamais noté et qui pourtant doit faire réfléchir.

– le christianisme s’imposa lentement dans l’Empire romain. Il dut affronter les critiques ardentes des idéologies rationnelles gréco-romaines. Il les vainquit socialement et politiquement. On peut pour simplifier prendre le décret de Justinien ordonnant la fermeture de l’Académie d’Athènes en 529 comme la victoire finale de l’idéologie chrétienne sur le paganisme rationnel. Il fallut donc cinq siècles au monothéisme chrétien pour imposer un totalitarisme religieux.

– le développement de l’islam est tout autre. La position de la religion est d’entrée dominante, au cœur du pouvoir. Elle ne craint a priori rien et n’a pas besoin de se construire dans la confrontation avec des idéologies différentes. Le développement de la science, du rationalisme des premiers siècles ne pouvait être pensé comme un danger car l’islam n’avait jamais eu à affronter d’adversaire de ce calibre. Pourtant à mesure de la pénétration du rationalisme dans la société islamique à travers quelques élites, le cœur religieux se sentit menacé et réagit avec force. On peut alors prendre la mort d’Averroès et l’autodafé de ses livres sur la place de Cordoue comme la victoire de l’islam charaïque sur la pensée rationnelle. Or Averroès meurt en 1198. Situons le début de l’islam avec l’Hégire en 622 ou avec la fondation des Omeyades en 661 et nous obtenons 5 siècles.

– 5 siècles pour que deux idéologies convaincues de leur vérité, légitimant la vérité sur la foi et non sur l’argument, mettent pour éradiquer la pensée rationnelle, l’argumentation. Même cause, mêmes effets : la disparition de la civilisation chrétienne du Haut Moyen Age et de l’Islam du mouvement de l’histoire.

Certes, il n’est pas dans notre intention de faire de l’islam une religion un ensemble figé, monolithique. Mais il ne nous revient pas non plus d’affirmer que l’islam religieux, qui ne s’est toujours par réformé, est compatible avec une société ouverte produisant une pluralité d’idéologies morales ou interprétant l’histoire selon des libertés propres. Il n’existe aucune société islamique aujourd’hui qui ait donné à ses citoyens la liberté de croire et de penser, et mieux encore, d’affronter rationnellement l’islam.

Rome Hallivie

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