Vouloir différencier islam et islamisme, mission impossible des idiots utiles du 21e siècle

Publié le 13 mai 2008 - par - 306 vues
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« Les idiots utiles ». C’est peut-être apocryphe, mais il semblerait que ce soit Lénine qui le premier ait appelé ainsi les apologistes et les défenseurs aveugles de l’Union soviétique qui vivaient dans les démocraties occidentales. Dans la présentation de son livre, La tentation obscurantiste, Caroline Fourest reprend l’expression, pour désigner les partisans aveugles de l’islamisme, qu’elle prend soin de toujours distinguer de l’islam. (1)

Dans cet article, je m’emploierais à démontrer que les « idiots utiles de l’islamisme », ce sont plutôt ceux qui croient qu’il existe une différence entre l’islam et l’islamisme, à l’instar de Mme Fourest. Car l’analogie de Mlle Fourest avec les « idiots utiles » du marxisme-léninisme est complètement fausse : peu de gens soutiennent l’islamisme en Occident, alors que le nombre de personnes qui jadis ont défendu, avec plus ou moins bonne foi, le stalinisme, était autrement plus grand. Il n’y a pas « d’idiots utiles » qui défendent l’islamisme, au contraire, le consensus est à peu près général : l’islamisme, c’est mal. Par contre, l’islam, c’est bien.

C’est ce second consensus que le premier veut refaire, en stigmatisant tous ceux qui diraient le contraire, comme Riposte Laïque aujourd’hui, Redeker hier, et Voltaire jadis. L’islamisme n’a pas d’idiots utiles, c’est l’islam qui en a : ce sont ceux qui croient que l’islamisme est une maladie de l’islam.

J’emprunte à bon escient cette expression, qui donne le titre à d’un des ouvrage les plus lus d’Abdewahab Meddeb. Celui-ci explicite ce qu’il entend par là : « Je n’entends pas décréter qu’il faille distinguer entre un bon et un mauvais islam, qu’il faille honorer un et dénoncer l’autre. Je n’insinue pas non plus que l’intégrisme est une déformation de l’islam.

Chacun sait qu’en islam il n’y a pas d’institution qui légitime le magistère ; mais dans la tradition, l’accès à la lettre était bien gardé : il fallait obéir à des conditions particulières pour avoir à la faire parler ou à parler en son nom. Cependant, l’accès sauvage à la lettre n’a pas été empêché ; et ce n’est pas une particularité de notre temps. Il est arrivé maintes fois que l’histoire ait à enregistrer les désastres que cet accès provoque ; seulement, avec les effets de la démographie et de la démocratisation, les semi-lettrés ont proliféré et les candidats qui s’autorisent à toucher à la lettre sont devenus bien plus nombreux ; et le nombre renforce leur férocité.

La lettre coranique, soumise à une lecture littérale, peut résonner dans l’espace balisé par le projet intégriste : elle peut obéir à qui tient la faire parler dans l’étroitesse de ses contours ; pour qu’elle y échappe, il convient qu’elle soit investie par le désir de l’interprète. Au lieu de distinguer le bon islam du mauvais, il vaut mieux que l’islam retrouve le débat et la discussion, qu’il redécouvre la pluralité des opinions, qu’il aménage une place au désaccord et à la différence, qu’il accepte que le voisin ait la liberté de penser autrement, que le débat intellectuel retrouve ses droits et qu’il s’adapte aux conditions qu’offre la polyphonie ; que des brèches se multiplient ; que l’unanimité cesse ; que la substance stable de l’Un s’éparpille en une gerbe d’insaisissables atomes. Pour ce qui concerne les raisons externes, autant dire qu’elles ne sont pas l’enclencheur de la maladie qui ronge le corps de l’islam. Nul doute cependant qu’elles en soient le catalyseur. A cause d’elles, la maladie redouble d’intensité. » (2)

La libéralisation et l’alphabétisation : causes du fanatisme !

J’avoue que j’ai dû relire deux fois ce passage hallucinant dans lequel M. Meddeb expose la thèse qu’il développe sur deux cents pages, farcies de tant de citations, de dates et de noms, que l’on a l’impression de lire un pédant qui tartine sa culture. Il y a un « style Meddeb », fait de raccourcis poétisants, entrelaçant des extraits habilement mis en perspective, qui laissent le goût amer de l’éclectisme et de l’amateurisme, quand ce n’est pas celui de la mauvaise foi.

A traduire en langage honnête et direct ses circonvolutions linguistiques, qu’écrit M. Meddeb ? Il dit que l’islamisme n’est pas une déformation de l’islam, qu’il apparaît à cause de la libéralisation de l’accès aux textes originaux, au Coran et aux hadiths (3). Il écrit que c’est la démocratisation qui est à l’origine de ce retour aux sources qu’est le radicalisme salafiste, que c’est l’alphabétisation de ces masses qui autrefois n’avaient pas de possibilités de lire directement les enseignements du « beau modèle » Mahomet qui fait qu’elles sont fanatisées ! Que regrette profondément le laïque et athée Meddeb ? Il déplore que le texte sacré n’est plus sacré, que tout le monde y a accès, et non plus seulement la caste de lettrés ! Il verse des larmes sur l’influence néfaste de la démocratie et de l’alphabétisation sur les masses musulmanes !

Car, nous dit-il, « la lettre coranique », entendez le Coran, « soumise à une lecture littérale », entendez au mode de lecture que le Coran lui-même dit qu’on doit lui appliquer, « peut résonner dans l’espace balisé par le projet intégriste » ! Quelle belle formule poétique ! M. Meddeb est trop épris de belles paroles pour dire crûment : les intégristes sont fidèles au Coran. Non, non, cela c’est digne d’un Redeker ! C’est beaucoup plus mignon de dire que « la lettre coranique peut résonner dans l’espace balisé par le projet intégriste ».

Il continue sur sa lancée lyrique: « elle (la lettre coranique) peut obéir à qui tient à la faire parler dans l’étroitesse de ses contours ». Pour ne pas dire prosaïquement : les intégristes s’inspirent du Coran pour commettre leurs méfaits, et pour renverser la cause et les effets : ce ne sont plus les musulmans qui sont soumis au Coran, mais le texte sacré qui serait leur esclave soumis. Pour conclure que d’une certaine manière, c’est le Coran qu’il faudrait sauver, par l’intervention des belles âmes : « pour qu’elle (la lettre coranique) y échappe, il convient qu’elle soit investie par le désir de l’interprète. » Voilà le véritable l’appel que lance l’athée Meddeb : sauvez le Coran sacré des intégristes ! Rendez-le à nouveau inaccessible ! (4)

A traduire Meddeb en langage clair, ce qu’il affirme d’une façon incontestable, c’est qu’entre sources textuelles musulmanes et l’intégrisme, il n’y pas de solution de continuité. Seul « le désir de l’interprète » peut sauver le Coran de ce qu’en font les intégristes, ou plutôt, en remettant la vérité sur ses pieds, pourrait sauver les intégristes de ce qu’en fait le Coran. Ceci est un deuxième aveu extraordinaire, car c’est proclamer, ni plus, ni moins, que la lecture rationnelle, pacifique, et humaniste des textes fondateurs de l’islam ne peut procéder que d’un désir autre, extérieur au désir que le texte même appelle, engendre et nourrit.

L’Occident et la modernité : boucs émissaires du docteur Meddeb

M. Meddeb enfonce le clou en concluant que « Pour ce qui concerne les raisons externes, autant dire qu’elles ne sont pas l’enclencheur de la maladie qui ronge le corps de l’islam. » Mais alors quel est cet « enclencheur », quel est le virus à l’origine du développement de la maladie ? M. Meddeb ne mettra pas de mots dessus, parce que, dans son style ampoulé, il nous l’a déjà dit : c’est le corpus de textes sacrés musulmans, auxquels les masses ont à présent un libre accès. Si l’islam, c’est la pratique qui découle de leur lecture directe, démocratisée, alors, selon les mots mêmes de M. Meddeb, les intégristes ne peuvent pas être de mauvais musulmans. S’il faut faire intervenir un « désir autre », pour que les hommes en contact avec les textes musulmans ne soient pas intégristes, alors ce n’est pas l’islam qui est malade, mais il a de tout temps été une maladie, dont les manifestations pathologiques ont été soignées par l’administration constante de « désirs autres » que ceux que le texte coranique encense. Seul le fait de croire au caractère pathogène des sources islamiques peut justifier que M. Meddeb puisse déplorer en tout premier lieu la libéralisation et la démocratisation de l’accès à ces textes.

Qu’il me soit permis de faire remarquer au passage que tout ceux qui appellent de leur vœux une Réforme de l’islam, calquée sur la Réforme luthérienne, font preuve non seulement d’une méconnaissance totale des textes musulmans, mais aussi d’une ignorance complète du geste luthérien : Luther libéralise justement l’accès au texte sacré chrétien, il arrache la Bible des mains des prêtres et de leur langue latine, pour la rendre aux masses et à leurs langues vernaculaires. Le christianisme ne s’est pas réformé par l’intervention d’un « désir autre », mais par un approfondissement de ses propres textes. Le geste luthérien en islam, c’est-à-dire le retour radical aux textes, a déjà été accompli, c’est… le wahhabisme !

M. Meddeb ne part pas en quête du germe pathogène, dans son livre il se concentre sur les « catalyseurs » de la maladie. Il se veut un des ces médecins pour lesquels la maladie dépend avant tout du milieu, non pas d’un microbe. Les écrits de l’islam sont presque hors de cause dans la manifestation de la maladie, ce qui la fait redoubler d’intensité, « c’est, en chaîne, la non-reconnaissance de l’islam par l’Occident comme représentant une altérité intérieure ; c’est la façon de le cantonner dans le statut de l’exclu ; c’est la manière avec laquelle l’Occidental renie ses propres principes dès que l’intérêt le réclame ; c’est enfin la façon qu’a l’Occidental (et de nos jours, sous la forme de l’Américain) d’exercer dans l’impunité son hégémonie selon la politique dite des deux poids deux mesures. » (5) Dans le paradigme étiologique de M. Meddeb, le virus est innocenté, ce sont seulement les conditions de manifestation de sa virulence qui l’intéressent. Les musulmans n’ont pas la fièvre fanatique parce qu’ils ont attrapé un microbe, mais parce qu’ils ont froid ! Et de cette froideur, c’est l’Occidental qui est coupable. Nous ne les avons pas suffisamment réchauffés de notre amour.

M. Meddeb et l’intégrisme : même combat

M. Meddeb a le mérite de donner une expression exacte au vœu pieux qui caractérise les idiots utiles de l’islam : sauver l’islam de… l’islam, d’une manière volontariste et extérieure, avec un désir d’interprétation étranger ! Arracher le Coran et les hadiths des mains de ceux qui s’en revendiquent sans contorsions cérébrales. Enfermer à nouveau ces textes dans un halo sacré, dans de l’indicible et de l’innommable, les « resacraliser » dans un sens littéral – « sacré » voulant dire étymologiquement « mis de côté pour un usage particulier ». Mettre hors de cause le microbe responsable de la maladie, et blâmer le reste du monde pour l’éruption de la fièvre jihadiste.

Voilà pourquoi ces habiles intellectuels qui s’évertuent à distinguer l’islamisme de l’islam sont des idiots utiles : ils empêchent que l’on dénonce la virulence de l’islam lui-même, en tant que celui-ci découle de la lecture et l’application des textes fondateurs. Comme leurs prédécesseurs philo-soviétiques, qui voulaient sauver la face du marxisme-léninisme malgré les crimes de l’URSS, les philo-islamiques travaillent dur pour sauver l’honneur de Mahomet, en dépit de toutes les évidences qui montrent la continuité entre son modèle et la doctrine jihadiste.

Avec sa conception étiologique, M. Meddeb finit par reprendre à son compte toutes les revendications jihadistes, en les poétisant. Tout d’abord, il fait preuve d’un essentialisme ahurissant : parler de l’Occidental, et lui attribuer une sorte de volonté maligne d’humilier le musulman, c’est parler en termes plus softs du Mécréant, du Kaffir. La vision de M. Meddeb des conditions historiques présentes reprend la division binaire « eux et nous », porteuse de tant de conséquences néfastes. C’est d’un simplisme criminogène que de fantasmer l’existence d’un Occidental opposé au Musulman, c’est faire fi de toute la complexité de l’Occident réel, qui ne se pense pas du tout comme un seul bloc.

L’Occidental, pas plus que l’Américain, n’existe pas ! Si une chose est propre à l’Occident, et qu’il a apprise à la suite de toutes les catastrophes du vingtième siècle, c’est justement que les individus n’ont pas d’essence politique, religieuse, ou raciale ! C’est la mort de cet identitarisme que déplorent tous les mouvements fascisants occidentaux. En France plus particulièrement, même le beau mot de « patriote » a pris une nuance péjorative ! Parler de l’Occidental, c’est rappeler du Royaume des morts le même spectre que s’efforcent vainement d’invoquer les lepénistes, avec l’idée anti-française de « Français de souche ».

Parler d’humiliation historique, accuser l’Occidental de cantonner « le musulman dans le statut d’exclu », c’est faire un autre pas aux côtés des islamofascistes. Comment ne pas se rappeler l’utilisation faite par Hitler du statut d’humiliée de l’Allemagne, comment ne pas se rappeler le « Debout les damnés de la terre » qui a engendré d’autres massacres et d’autres damnations ? Plus encore, comment oublier qu’en islam, il faut se croire agressé pour se considérer en droit de répliquer violemment, et de partir en jihad ?

L’Empire Ottoman : modèle de tolérance et de paix !

M. Meddeb est plus qu’un « idiot utile » de l’islam, il va plus loin et pratique la désinformation éhontée. Il nous ressert la même vision mythifiée et partiale du passé de la civilisation arabo-musulmane que les jihadistes nostalgiques du Califat. Dès le début, il s’en prend d’une manière très gauchiste à « l’américanisation du monde » comme si cela voulait dire quelque chose, pour dénoncer ensuite la politique impérialiste américaine, « fondée sur la guerre » pour lui opposer la politique impériale, « qui a le souci de maintenir la paix ».

Et quel est le contre-exemple d’Empire juste, qu’il oppose à l’Amérique d’aujourd’hui ? L’Andalousie du douzième siècle ? Non, trop galvaudé. M. Meddeb innove : « L’empire ottoman sous de grands souverains comme Mehmet Fâtih (1451-1481), ou Suleimân Kânuni (1520-1566). (…) C’est dans cet esprit que les Ottomans ont maîtrisé le conflit des minorités et des nationalités dont la mosaïque a depuis toujours couvert les contrées du Moyen Orient ! » (6) On croit rêver, Mehmet le Conquérant, celui qui a pris Constantinople en 1453 et massacré ses habitats au point que « le sang coulait sur la terre comme s’il en pleuvait et formait de vrais ruisseaux » ; (7) Soliman le Magnifique, qui a conquis la Hongrie, pris Belgrade et assiégé Vienne par deux fois, érigés en exemples à donner aux Américains ! Des modèles de « politique impériale qui a le souci de maintenir la paix », et qui ne se fonde pas sur la guerre ? Non, décidemment, il faut n’avoir aucune honte pour écrire cela.

Mais on n’a encore rien vu ! M. Meddeb s’enfonce tortueusement mais sûrement dans l’immonde, en justifiant presque la haine des musulmans envers les juifs. Il parle d’un « antijudaïsme traditionnel » qui se serait mué en un affreux « antisémitisme moderne ». (8) Et c’est encore la faute à la modernité, donc aux Américains, si certains musulmans sont passés de leur bon vieux antijudaïsme, puisque traditionnel, à l’antisémitisme. « Un monde sépare les deux manières d’exprimer l’hostilité contre les juifs. » écrit doctement notre poète, comme si l’hostilité en soi ne serait pas condamnable, et comme s’il n’y avait jamais eu dans la civilisation musulmane le statut humiliant de dhimmi !

La cause de l’intégrisme, c’est l’islamophobie !

Le pire est encore à venir. S’apprêtant à conclure son analyse confuse, M. Meddeb écrit enfin une phrase claire : « Je vois comme une nécessité thérapeutique pour l’Occidental de conduire un travail sur lui-même qui le débarrasserait de l’islamophobie consciente ou inconsciente dont il est l’héritier depuis qu’il subit l’influence de l’image caricaturale, polémique, dénigrante et malveillante construite par le Moyen Age. » (9)

Nous voilà en plein dans les thèses des Indigènes de la République, qui voudraient « rééduquer les blancs », (10) forcément crypto-racistes, corrompus par une « islamophobie consciente et inconsciente » ! M. Meddeb n’est pas un thérapeute conséquent : il change d’étiologie comme ça l’arrange. Il n’a pas trouvé le microbe qui déclenche la maladie de l’islam, ce sont juste les circonstances historiques qui causent sa fièvre, par contre, il a trouvé un virus corrupteur de l’Occidental, et ce virus, c’est l’islamophobie. Le Musulman n’est pas victime d’une doctrine moyenâgeuse prêchée avec fanatisme, mauvaise foi et violence par toute une foule de bigots cupides, incultes et stipendiés par l’Arabie Saoudite, un Etat ouvertement moyenâgeux ! Non, non, c’est l’Occidental qui est rongé par une islamophobie atavique dérivée d’une image caricaturale bâtie au Moyen Age ! Comme si l’on avait besoin de se souvenir du Moyen Age pour craindre l’islam d’aujourd’hui !

L’islamophobie n’est pas un virus, ce n’est que l’anticorps généré naturellement par le virus de l’islam, que les idiots utiles ne veulent ni identifier, ni analyser. M. Meddeb essentialise et diabolise de la manière la plus impudente les occidentaux : tout son discours tend à dire que ce sont eux qui sont malades, et que c’est à cause d’eux, et de l’américanisation du monde, que le bel islam a été souillé et corrompu.

Haïr Israël, une « intolérance raisonnable » !

L’apothéose du diagnostic posé par notre thérapeute autoproclamé, qui ne recule devant aucun ridicule et appelle saint Augustin son « compatriote » (11), c’est l’utilisation qu’il fait de Voltaire pour en appeler en sous-main à la fin de l’Etat d’Israël ! « Voltaire, par hypothèse, avait constaté qu’une des rares « intolérances raisonnables » qu’il pouvait imaginer serait celle qu’il y aurait lieu d’exercer sur les gens d’Israël si leur prenait l’idée de vouloir reconstituer leur Etat sur les terres que leur attribue la Bible car cela aboutirait à un immense désordre : la concrétisation d’un tel projet devrait s’affronter à la « plus que millénaire usurpation mahométane ». (suit l’extrait de Voltaire du Traité sur la tolérance). Mais il est vrai que Voltaire écrivait à une époque où le rapport de forces ne réduisait pas l’islam à l’impuissance. » (12)

C’est sur cette phrase sibylline que M. Meddeb conclut sa dénonciation de la politique américano-israëlienne-occidentale comme humiliation par excellence de l’islam. Elle veut dire en toute logique, que si l’on veut que la fièvre intégriste retombe, Israël doit être rayé de la carte, pour réparer « la blessure profonde » infligée à l’islam par sa création, il y a exactement soixante ans. Il nous suggère que même l’apôtre de la tolérance, Voltaire, aurait cautionné l’intolérance envers l’entité politique israélienne. Quelle manœuvre rhétorique extraordinaire ! Comme si on pouvait raisonnablement imaginer que Voltaire, s’il avait vécu aujourd’hui, aurait voulu voir disparaître la seule démocratie du Moyen Orient, au profit de la théocratie du Parti de Dieu (Hezbollah) ou du Hamas ! Comme si le souci de Voltaire, tel qu’il l’exprime dans le Traité sur la tolérance, n’était pas que tous les hommes renoncent à toutes leurs prétentions politico-mythiques, du type de celles des Arabes sur les territoires occupés aujourd’hui par Israël, ou celles carrément délirantes sur l’Espagne !

La maladie de l’islam, c’est son irresponsabilité infantile

Les conclusions de l’analyse de M. Meddeb ne seraient en rien reniées par tous les illuminés dont il prétend comprendre la fièvre fanatique. Tous ceux qu’il dénonce comme ayant corrompu le texte coranique avec leurs libres interprétations crient bien fort que les remèdes à leur furie sont ceux-là mêmes qu’il propose : la disparition d’Israël, la repentance infinie des occidentaux pour leur islamophobie consciente et inconsciente, la reconnaissance de l’islam, et le rétablissement du Califat, c’est-à-dire d’un empire islamique comme celui de Soliman le Magnifique.

M. Meddeb reste idéologiquement aussi intégriste que ceux dont il condamne les dérives : il partage avec eux l’impossibilité de remettre en question le caractère sacré, c’est-à-dire « à part » des textes religieux musulmans. Il croit encore à un partage essentialiste « eux-nous ». Il diabolise autant l’Amérique et Israël que le Hezbollah. Il se refuse à comprendre que l’Occidental n’existe pas, qu’il n’y a pas de sujet actif de cette humiliation dont les musulmans seraient victimes, et que par conséquent il n’y a personne à qui demander d’une manière presque enfantine de l’amour et de la reconnaissance. Il ne remarque pas que le faire, c’est persévérer dans une attitude psychologique de mineur.

L’Occident n’a pas vocation à être le père honni de cet enfant-là, qui s’en sent abandonné, et l’accuse en même temps d’être paternaliste ! La politique ne peut se baser sur la reconnaissance des identités, la recrudescence de ce type de demandes est le symptôme d’une dérive dangereuse du politique vers le religieux. L’Etat n’est pas un père qui devrait passer son temps à reconnaître ses enfants. Cela, c’est le rôle de… l’Eglise. Quand on commence à demander à l’Etat de se comporter en père, et non plus en représentant de la volonté des citoyens frères, alors on sème les germes d’une dictature paternaliste.

Les « idiots utiles » de l’islam, à crier sans cesse à l’islamophobie et à la discrimination dès que l’on critique l’islam et ses textes sacrés, comme l’a fait d’une manière ignoble M. Meddeb lors de la publication de l’article de Robert Redeker (13), rendent chaque jour de plus en plus évident le fait qu’ils drapent dans un semblant de rationalité un parti pris religieux. Ils fournissent un service inestimable à tous les fanatiques qui ne s’embarrassent pas de tant de précautions oratoires, et qui continuent tranquillement à endoctriner les jihadistes de demain, couverts par le feu de ces marchands de mauvaise conscience pour occidentaux timorés.

Les « musulmans modérés », les laïques philo-islamiques et les islamistes sont absolument d’accord de fait que le Coran est sacré et que les musulmans sont des victimes, c’est pourquoi les débats dans lesquels on les met en scène tournent toujours à l’avantage des islamistes. (14) Accepter cette sacralité et cette posture de victime, c’est se plier déjà aux désirs de ceux qui s’en revendiquent le plus directement et sans vergogne, et qui instrumentalisent la culpabilisation des occidentaux pour faire avancer leur agenda politico-religieux. Dans ces conditions de discussion, ils auront toujours le dessus, quelle que soit par ailleurs notre sympathie pour leurs contradicteurs plus éclairés, car ils seront toujours plus cohérents que ceux qui font dans la demi-mesure. C’est pourquoi un Tariq Ramadan glousse de satisfaction lorsqu’il débat avec le pauvre Meddeb. Il sait que celui-ci l’aide objectivement à cacher le pot aux roses, et à faire avancer sa cause.

Les « idiots utiles » de l’islam sont extrêmement nuisibles à la laïcité, parce qu’ils font spontanément et passionnément un travail de défense de ce qu’il y a plus inacceptable dans la posture islamiste. Ils sont les promoteurs « d’un islamisme à visage humain », qu’ils interposent sans cesse entre le visage inhumain de l’islam majoritaire et les yeux inquiets des occidentaux. Ce sont, de fait, des désinformateurs, dont l’islam réel se sert pour avancer masqué. Se délivrer de leur discours est la première tâche de ceux qui veulent prendre à bras le corps les problèmes de l’intégrisme aujourd’hui.

Radu Stoenescu

(1) http://www.edition-grasset.fr/chapitres/ch_fourest.htm

(2) Abedwahab Meddeb, La maladie de l’islam, Editions du Seuil, 2002, p. 12-3.

(3) A lire, dans leur ensemble, pour tout ceux qui n’ont pas peur de développer « la maladie » : www.islam-documents.org

(4) M. Meddeb ne fait que reprendre, sans l’avouer, la position d’Averroès, qui dit explicitement que 1. C’est l’élite, dûment adoubée, qui a le droit de disserter des textes sacrés sans pour autant avoir le droit de divulguer sa production car, comme c’est dit dans le Coran : « Allah seul en connaît l’interprétation et les personnes versées dans la science… » 2 – Les tenants de la dialectique et du débat contradictoire n’ont pas ce droit ni le droit de divulguer leurs œuvres au commun des mortels. 3 – Au commun des mortels, on sert le texte et rien que le texte sacré et s’il en demande le sens, on s’arrête après la demi-phrase du Coran « Allah seul en connaît l’interprétation. ». Averroès, Discours décisif. Traduction inédite de Marc Geoffroy, Introduction d’Alain de Libera.

(5) (p.13)

(6) (p.15)

(7) Selon le témoignage du vénitien Nicolo Barbaro. http://fr.wikipedia.org/wiki/Chute_de_Constantinople

(8) (p.129)

(9) (p.204)

(10) http://fr.youtube.com/watch?v=fkXXe6_qw0s

(11) (p.190)

(12) (p. 213)

(13) http://www.dailymotion.com/relevance/search/meddeb%2Bredeker/video/x3dbvs_csoj-redeker-et-contradicteur-islam_news

(14) Voir par exemple celui qui a opposé M. Meddeb à Tariq Ramadan le 30 janvier 2008. http://www.dailymotion.com/relevance/search/meddeb%2Bramadan/video/x487f1_csojtarek-ramadan-30jan08-15_politics

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