Weimar : l’Histoire repasse-t-elle les plats?

Publié le 4 octobre 2010 - par

Il est toujours un peu hasardeux d’établir des comparaisons entre des périodes de l’Histoire séparées par des décennies, voire par des siècles. Les gens, les idées, les conditions sociales, le décor, ne sont plus les mêmes. Cependant, il m’a semblé apercevoir, à travers les portraits de quelques jeunes gens brossés dans l’émission “La cité du mâle”, quelques similitudes entre la situation filmée dans la banlieue parisienne de 2010 et celle que les chroniqueurs des années 30 inventorièrent il y a quatre vingts ans dans les grandes villes allemandes.

Rappel : la société allemande fragilisée par la guerre puis frappée par la crise de 29 implose, en quelques années, sous le regard impuissant, paniqué ou blasé d’un pouvoir démocratique fragile, doutant de sa capacité à gouverner, miné par des affrontements internes et bientôt dépassé par les événements. La ruine de la bourgeoisie moyenne accompagne l’éclosion d’un lumpen-prolétariat livré à lui-même, la finance et l’industrie en grand danger cherchent en urgence la protection politique nationale et internationale leur permettant de se pérenniser, l’extrême-gauche aveuglée par sa haine de l’Etat et de la bourgeoisie fait déjà le lit de celui qui retirera en fin de compte les marrons du feu (comme elle le fit, opiniâtre, de Staline, de Mao, de Pol Pot, de Mengistu…)

Du chaos social vont naître l’Ordre absolu et le cauchemar qui fut son compagnon de route.

Je scrutais, hier, les visages des garçons et des filles participant à l’émission. Au bout d’un moment, il m’a paru évident que les visages des enfants en passe de rejoindre les jeunesses hitleriennes devaient ressembler à ceux-là. Et, au-delà des attitudes, des regards, des silences, le vide abyssal des consciences et des mémoires devait être le même. Derrière l’affichage sans nuances des certitudes adolescentes, il existe ainsi, là, un espace susceptible d’être facilement conquis pour peu que dans ce moule pénètre avec assez de force la pâte vite durcie du dogme, du devoir, de la mission.

Tout est déjà prêt pour l’opération, ont travaillé à cela la démission des pères (et/ou la leçon anti-française rabâchée depuis la naissance), la passivité accablée, désinvolte ou complice des mères, la fausse précarité provoquée et entretenue par la fuite massive de l’argent social vers les pays d’origine, la destruction programmée du système scolaire républicain, l’incroyable défaillance psychologique de gouvernants successifs accaparés par leurs problématiques de partis et de carrière, au détriment essentiel du peuple qui les a portés, les uns après les autres, au pouvoir.

La vision explosive proposée par l’émission d’ARTE est celle d’un chaos, mais en cours d’organisation. Il faut bien, en effet, que quelqu’un tire les marrons du feu. Dès lors, il n’est guère difficile de sentir, derrière l’apparente liberté de ces jeunes machos de Vitry et d’ailleurs, le lent et patient travail de ceux qui, un jour, en feront de parfaits petits pasdarans, des instruments dociles qui exécuteront les ordres sans aucune hésitation au nom d’un Ordre qui aura alors officiellement pris le nom de Dieu. Les filles, futures mères, sont déjà consentantes, apparemment. Et les plus terrifiants de ces robots seront ceux que leur culture d’origine aurait dû, normalement, tenir à l’écart de pareilles influences, je veux parler des convertis..

Tout est dit dans La Cité du mâle, en synthèse de quelques dizaines d’autres émissions. Les futurs miliciens sont là, sous la férule de gens que l’on ne voit pas forcément mais dont on sait qu’un jour, ils auront suffisamment rassemblé, fédéré puis sculpté à leur image ce lourd capital de haine, d’intolérance, d’inculture et de soumission, pour le lancer à l’assaut de l’ennemi (ah! le jeune “français de souche” fantasmant sur le voile islamique, quel paradigme!) Il est étrange, mais sans doute normal dans le climat médiatique du moment, que personne n’ait encore fait ce rapprochement. Les pasdarans iraniens de 2010, comme les jeunes hitlériens de 1933, sont pourtant le fruit d’un recrutement parfaitement “ciblé” sur les couches les plus malléables de la population. Nous assistons à la naissance d’une semblable génération en France. Et nous savons pertinemment qui rassemble, fédère et sculpte.

Weimar et sa suite? Oui. La pièce se rejoue sous nos yeux. La crise et ses ravages, la compromission des élites et l’enrichissement scandaleusement égotique d’une partie d’entre elles face aux difficultés quotidiennes de citoyens émasculés, la corruption montrée publiquement comme une obscénité acceptable, l’abandon sans cesse accéléré des valeurs qui fondèrent la république, l’attirance morbide d’un nombre croissant (adjectif) de citoyens vers une rigueur morale représentée par des gens déterminés, persuadés de détenir la Vétité et affamés de domination, sont quelques uns des ressorts du spectacle auquel nous sommes désormais conviés. Les personnages sont en place, le rideau peut se lever.

Il peut aussi rester abaissé. Pour cela, il conviendrait que le texte de la pièce soit ré-écrit d’urgence par les auteurs, que les acteurs les plus remuants soient confinés dans des rôles plus modestes, et, surtout, que les metteurs en scène, conscients des débordements qu’ils seraient sans doute incapables de contrôler, exercent leur talent à resserrer quelques boulons. Ici, dès aujourd’hui : l’école, la rue, l’argent public, la religion, la Loi enfin appliquée. Entre autres..

Et dans toute cette affaire, il conviendrait aussi de ne pas oublier que le peuple, cette bonne pâte de peuple souverain (oxymore transitoire?), peut lui aussi, en référence à quelques époques révolues, décider de monter sur scène pour y dire son propre texte. C’est là, si je ne m’abuse, l’une des règles du théâtre contemporain.

Alain Dubos

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