Xénophobie, camorra et évangélisation : le nouveau cocktail italien

Publié le 27 mai 2008 - par - 208 vues
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Ponticelli est un quartier situé dans la partie est de Naples, autrefois prolétaire et de gauche, aujourd’hui occupé par le sous-prolétariat. Y sévissent chômage, échec scolaire, trafic de stupéfiants, délinquance et camorra, omniprésente et toute-puissante.

Jusqu’au 13 mai dernier s’y trouvaient trois campements roms. Ils n’existent plus. Ils ont été incendiés par des habitants du quartier. Le prétexte a été la tentative d’enlèvement d’un bébé de six mois par une jeune fille rom âgée de 14 ans, qui a été attrapée par les résidents et lynchée.

Les habitants du quartier étaient prêts à assaillir les campements depuis longtemps, incités par les politiques locaux, y compris de gauche.
En effet la municipalité a prévu la restructuration du quartier : construction d’un centre commercial, d’un hôtel, d’un théâtre, d’une cité de la musique, d’un hôpital, d’un bâtiment administratif, etc.

Des affiches du Parti Démocratique disaient : « Que les Roms dégagent ! »
Les Roms gênaient et les habitants du quartiers avaient sûrement préparé depuis longtemps les molotov et les bâtons pour chasser les gens qui, d’après eux, « sentent mauvais, ont des poux et volent ».

Quand les molotov ont été lancés sur les baraques en pleine nuit, certains Roms sont partis immédiatement, d’autres sont restés et ont été protégés par la police. Les habitants ont protesté avec férocité et ont obtenu gain de cause. La police a emmené les derniers Roms ailleurs.
Lorsqu’ ils ont appris que ceux-ci seraient hébergés dans une école catholique, les parents d’élèves sont immédiatement sortis pour protester. L’intervention de représentants de la camorra les a calmés. Ils ont accepté que les victimes du pogrom soient accueillies dans l’école une seule nuit.

La camorra est respectée et contrôle tout. Les Roms qui veulent faire la manche ou laver les parebrises aux feux rouges doivent lui demander l’autorisation !
Toute cette violence, cette haine et cette xénophobie à Naples, cela surprend.

Beaucoup d’Italiens qui avaient émigré en France, Suisse, USA, Australie au 19ème siècle et au début du 20ème furent eux-mêmes victimes de pogroms et lynchages. Aux USA même les noirs, qui subissaient la ségrégation raciale, se joignaient aux blancs pour lyncher les italiens, car ceux-ci n’étaient pas américains, ils étaient les derniers arrivés, ils venaient manger leur pain.

Naples a toujours été une ville accueillante, ouverte et tolérante.
Les Roms de Naples ne sont pas nomades ; ils veulent s’insérer dans la société, trouver un véritable emploi.

En tout on compte environ 200 000 Roms dans la péninsule. La moitié d’entre eux sont italiens. Certains y vivent depuis 15 ans, d’autres depuis 65 ans. Certains ont fui la faim et la misère qui sévissaient en Roumanie ; 90 000 autres ont fui l’ex-Yougoslavie, où ils ne peuvent trouver les papiers d’identité pour être en règle en Italie.

Les Roms ont toujours été placés dans des campements, comme les Juifs dans les ghettos. Souvent leurs campements sont insalubres.
La plupart d’entre eux travaillent et envoient leurs enfants à l’école.
Alors comment expliquer cette haine dont ils sont la cible ?

La campagne électorale qui a précédé la réinstallation de Silvio Berlusconi à la tête du gouvernement a été caractérisée par l’évocation incantatoire d’un thème cher aux populistes, aux réactionnaires et aux neo-fascistes : la sécurité. Les candidats se sont assuré les voix des électeurs en promettant l’ordre, la guerre à la délinquance et aux immigrés clandestins.

Combien de dirigeants ont incité le peuple italien à faire sa propre « justice », à chasser les étrangers, à détruire les mosquées !
Près de Vérone une mosquée abusive a été détruite par le maire de la Ligue du Nord (le parti d’Umberto Bossi). Que la commune détruise une mosquée occupée abusivement ne doit pas choquer une laïque comme moi. Ce qui me choque en revanche, c’est que la municipalité décide de baptiser la place où se trouvait la mosquée Piazza Oriana Fallaci, comme si le discours de cette journaliste et écrivaine contre l’islamo-fascisme d’une part et la xénophobie et le racisme dont font preuve la Ligue du Nord et les autres réactionnaires d’autre part étaient comparables.

Ce que les membres de la Ligue du Nord et des autres partis d’extrême droite ont retenu des propos d’Oriana Fallaci n’est pas sa haine de l’intégrisme, de la charia, de l’islam politique, mais certains mots inadmissibles et condamnables qu’elle a malheureusement prononcés au sujet des Arabes affirmant par exemple qu’ils « se reproduisent comme des rats ». En baptisant la place Oriana Fallaci, leur but n’est pas d’afficher la volonté de lutter contre le fanatisme et l’intolérance, mais d’intimider les Arabes et les gens qui sont « différents ».

Les dirigeants de la Ligue du Nord, d’Alleanza Nazionale (ex Movimento Sociale Italiano, neo-fasciste), de Forza Italia , de Il Popolo della Libertà (le nouveau parti de Silvio Berlusconi) ont réussi à détourner l’attention des Italiens des vrais problèmes de fond : la crise économique, les chômage, la mafia, la corruption, l’abus de pouvoir.

Les étrangers et les Roms sont le bouc émissaire

Beaucoup d’Italiens pensent qu’une fois qu’ils se seront débarrassés d’eux, tous les problèmes seront résolus ; ils auront du travail, des logements, un système scolaire enviable, et ils auront mis fin à la criminalité.

Ils font semblant d’oublier que la mafia, la camorra, la ndrangheta existaient bien avant que les étrangers viennent chercher du travail en Italie ; que la mafia contrôle de plus en plus de secteurs et qu’elle a ses alliés à Rome ; que Silvio Berlusconi se fait faire des lois sur mesure pour échapper aux tribunaux.

Pour montrer au peuple italien que les promesses sont tenues, le gouvernement vient de proposer une série de mesures qui criminalisent l’immigration clandestine avec des peines comprises entre six mois et quatre ans d’emprisonnement, qui prévoient l’augmentation d’un tiers de la peine si un délit est commis par un immigré clandestin et qui éliminent les campements roms abusifs et renvoient dans le pays d’origine ceux qui ont commis un délit.

Un commissaire spécial pour les Roms va sûrement être nommé dans les grandes villes comme Milan, Rome, Naples et Turin. De telles nominations stigmatisent un groupe ethnique. On considère tous les Roms comme des délinquants, on prend des mesures contre la totalité du groupe au mépris des principes du droit et des droits humains. Un jour la Ligue du Nord pourrait décider de la nomination d’un commissaire spécial pour les Italiens du Sud qui travaillent dans le Nord. On sait combien ce parti déteste les « terroni » (les culs-terreux).

Des descentes de police sont effectuées dans des campements roms en pleine nuit.
Règne en Italie un climat de violence inquiétant.
Dans la nuit du 1er mai un jeune de 29 ans, Nicola Tommasoli, a été tué à Vérone par un groupe de cinq neo-nazis plus jeunes que lui. Il avait refusé de leur donner une cigarette. Les assassins faisaient partie d’un groupe appelé « Veneto Fronte Skinheads », qui a déjà agressé, entre autres, un jeune de Lecce (sud de la péninsule), un vendeur de kebabs et ses clients, un garçon qui n’arrivait pas à faire du skateboard correctement, etc.

Au Lycée « Maffei », fréquenté par l’un des assassins de Vérone, les élèves ont organisé un jour la projection du documentaire « Nazirock ». Dans la soirée une projection a eu lieu sur une place de la ville. 300 personnes y ont assisté et ont participé à un débat.
Ailleurs des travestis et des homosexuels sont agressés, parfois sous les yeux même de la police, qui laisse faire.
Ce tableau n’est pas idyllique.

Il l’est encore moins quand on constate le cynisme et l’opportunisme du pape, qui a réagi au pogrom de Naples de la sorte : « La famille, même celle qui est migrante et itinérante, constitue la cellule première de la société, qu’il ne faut pas détruire, mais qu’il faut défendre avec courage et patience. Il n’échappe à personne que la mobilité humaine représente, dans notre monde globalisé, une frontière importante pour la nouvelle évangélisation ».

Voilà un discours clair ! Le pape se moque des Roms en tant qu’êtres humains, individualités. Ce qui l’intéresse c’est la sacro-sainte famille et par-dessus tout la famille à évangéliser !
Heureusement les gens de gauche, les laïques, les gens épris de liberté commencent à se réveiller et à se mobiliser petit à petit.

A Gênes (nord-ouest du pays) il y a eu une manifestation contre la venue du pape. Elle a été organisée par les partis de gauche, les mouvements LGBT (Lesbiennes Gays Bisexuels et Transsexuels) et les associations laïques. L’un des thèmes du rassemblement était le coût de la visite du pape : 1 600 000 euros pour deux jours ! Les manifestants ont déclaré qu’avec cet argent on pourrait organiser des cours d’italien pour les immigrés.

Il y a eu une manifestation antifasciste de 10 000 personnes à Vérone suite à l’assassinat de Nicola Tommasoli.
Il y aura peut-être une manifestation nationale à Rome fin mai contre « le racisme institutionnel » du nouveau « paquet sécurité » proposé par le gouvernement.

J’espère qu’il y aura du monde dans les rues ce jour-là !

Rosa Valentini

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